CHAPITRE VIII
QUE DIEU VEUT SE LIVRER TOUT EXTIER A l'homme pour SA JOUISSANXE
Etes-vous surpris, ami lecteur, peut- £:tre meme choque, du titre de ce chapltre? Cependant, nous avons d^ja plus d'une fois rencontre cette grande verile, que Dieu so livre tout entier a rhomme pour sa jouissance, ^noncee, sinon dans ces termes precis, du moins dans d'autres equivalents. Mais notre esprit est tellement obtus k I'egard des choses de Dieu, qu'il est necessaire en ces matieres, de remettre plusieurs fois le m^me principe sous nos yeux et de le presenter sous diff^rents aspects, avant que nous en
rontfmplation chretienne. — 8.
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saisissions la portee et que nous soyons capables d'y donner un assentiment non pas seulement conceptuel ou imag-inaire, niais reel. Alors ce principe devient une partie de notre ameublement intellectuel; nous I'avons en notre possession d'une mani^re ferme et durable.
Ce n'est pas sans un sentiment de confusion que je me souviens de mon propre etonnement, lorsque je rencontrai pour la premiere fois dans un des ouvrages de Ruysbroeck, cette proposition que Dieu seul est I'objet de jouissance propose k rhomme, tandis que les creatures sont seulement destinees k son usage. Tout d'abord cela me fit I'impression d'une nouveaut6 en matiere de doctrine spirituelle, et dans mon fors interieur je la qualifiais d'extravagante. Cependant, en la considerant plus attentivement, j'en vins k reconnaitre que c'etait tout au moins, une doctrine consolante et d'une — 114 — ■
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ravissante beaute. Je me pris a souhaiter qu'elle fut vraie. II me fallut quelque temps pour me rendre compte que, en formulant cette proposition, le grand mystique flammand du quatorzleme siecle, ne faisait que repeter la parole d'autres mystiques encore plus grands que lui, tels que saint Thomas d'Aquin, Pierre Lombard, saint Augustin, le Pseudo-Areopagite, saint Gregoire le Grand, enfin saint Paul, saint Jean et Notre-Seigneur Lui meme.
Regardons bien en face cette etonnante proposition : Dieu est tout entier pour la jouissance de I'homme. Considerons-la sous toutes ses faces ; pesons-en les termes, examinons-en la portee, p^n6tronsnous-en, autant du moins que notre capacity le permettra; embrassons-la de toutes les forces de notre esprit et de notre coeur. II nous sera impossible de la saisir dan? sa plenitude ou de la sender jusque dans — 11^ —
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son trefonds : c'est une verity trop immense, trop sublime, et, d 'autre part, nos esprits sont trop bornes ; mais cependant, le peu que nous en saisirons suffira a produire un heureux changement dans notrc maniere d'envisager la vie.
Dieu veut se livrer tout entier h I'homme pour sa jouissance : les creatures ne sont que pour son usa^e. Dieu le P^re, source abismale de 'da Divinity ; Dieu le Fils, Verbe resplendissant d'un eclat eternel, infini ; Dieu le Saint-Esprit, amour mutuel, substantiel du Pere et du Fils ; la tres Sainte Humanite de Notre-Seigneur : tout cela, le tout de Dieu, pour la jouissance de I'homme ; tandis que les objets crees, animes ou inanimes, soit spirituels, soit materiels, ne sont que des moyens de le conduire a Dieu, des instruments destines a I'aider a prendre en Dieu seul ses delices, pardessus toutes choses. Voici, les propres — ii6 —
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paroles de saint Augustin. « Le monde present est pour notre usage, non pour notre jouissance. Les choses qui sont pour notre jouissance sont le P^re, le Fils et le Saint-Esprit. » (De Doctrina Christiana.)
La jouissance, c'est la possession actuelle accompagnee de plaisir. Jouir d'une chose, c'est y prendre ses delices et I'aimer pour elle-meme. Pour meriter reellement et pleinement son nom, la jouissance devra donner satisfaction a tout rhomme, en nous, et principalement a la partie spirituelle de nous-memes, a notre raison, a notre volont^. II n'y a que Dieu qui puisse remplir ce programme.
La preuve en est dans I'experience journaliere de tous les hommes, soit bons soit mauvais : les bons trouvant en effet parfaitement leurs delices en Dieu seul ; les mechants faisant tous leurs efforts pour trouver I'assouvissement de leurs desirs — ITT —
et le repos de leur dme dans les choses crees, sans pouvoir jamais y parvenir.
A en juger d'apr^s la mani^re dont la plupart des hommes organisent leur vie et employent toute leur activity, il semhlerait que seules les creatures soient destinies k notre jouissance et capables de nous procurer le bonheur. Pour ce qui est de Dieu, on peut bien le craindre, I'adorer k une distance respectueuse, apaiser sa colere par la pri^re et le sacrifice, mais ou est rhomme du monde qui s'arreterait k cette pens^e que Ton put chercher en Lui ses delices? Un bon repas, Tair frais de la campagne, la beauts d'un paysange, quelque chef-d'oeuvre artistique, les douceurs de I'amour humairi et de ramiti6 ; la beaut6 du visage et de toute la personne, les dons de I'esprit, la sante ; les honneurs, le succ6s, la fortune, le luxe de Tameublement ; en un mot, toutes les bonnes choses d'ici-bas : — Tl8 —
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voila, d'apr^s I'evangile mondain, les choses qu'il faut rechci-cher et dans lesquelles mettre sa jouissaxce. Quant k considerer Dieu comme objet propre et veritable de jouissance pour rhomme, qui done a jamais entendu pareille proposition?
II n'est pas jusqu'i des personnes qui font profession de piete, p>our qui cette idee que Dieu se livre tout ^ntier k I'homme pour sa jouissance, ne paraisse tout simplement ridicule. Cependant, il reste vrai que Dieu et Dieu seul et tout entier pour ainsi dire, est I'objet propre <le la jouissance de I'homme ; et cela non dans un avenir encore eloigne, quand nous aurons enfin gagni le ciel et verrons Dieu face-a-face, mais des ici-bas, d^s a present, pendant les jours de notre pelerinage, dans notre condition passagere d'^reuve, n'avan^ant que sous la conduite de la foi obscure, et entraves
dans notre marche par les suites du p6 chd originel que le Bapteme n'a pas abolies.
Cette grande v^rit6 jette des flots de lumiere sur tout le sujet de la vie mystique et en particulier sur la vraie notion de la sainte contemplation : il ne s'agit que de la saisir.
Si vous demandez ; Comment serait-il possible de jouir de Dieu d^s k present? Je r^ponds : Bien plutot, comment seraitil possible de ne pas jouir de Lui, qui est le Bien Supreme et qui, quoique encore invisible k nos regards tant que nous sommes sur la terre, est cependant toujours avec nous? Nous pourrions ainsi nous lancer k la tete une serie d 'objections et de repliques : mais k quoi bon? Nous n'avons qu'k constater T^vidence des faits. N'est-ce pas un fait clair comme le jour que d'une part, il y a des hommes qui r^ellement trouvent leurs d^lices en — 1 20 —
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Dieu et dans les choses de Dieu, telles que la priere, les sacrements, la Messe, les saintes lectures et la pratique de toutes les vertus ; tandis que, d'autre part, il y a d'autres hommes pour qui ces choses n'ont aucun charme, qui les fuyent et auxquels la pensee de Dieu et des biens celestes n'inspirent que le degout? II serait plus k propos de demander :
Comment ces derniers en sont-ils venus a manquer d'apprecier a sa juste valeur ce bien supreme que Dieu est? Comment font-ils pour ne Lui trouver aucun charme et ne pas mettre en Lui leur bonheur? He bien, les uns et les autres s'y prennent de la maniere la plus simple du monde. lis se laissent entrainer la oii les portent leurs preferences. Cette affaire est du ressort de la volonte de I'homme, de son libre choix, de sa faculte affective. Essayons de rendre cette verite palpable k I'aide des Saintes Ecritures.
Dans le livre de TExode il y a un contraste frappant entre le peuple d 'Israel et MoTse qui en est le chef et le saint conducteur. D'un cote le peuple crie k Moise : Que ce soit vous qui nous parliez et nous vous ecouterons, mais que ce ne soit pas le Seigneur qui nous adresse la parole, de peur que nous ne mourrions. (Exod. XX, 19.) Et ce mime peuple est pret, a chaque instant, a oublier le Seigneur et toutes les merveilles qu'il a accomplies en sa faveur et k detourner ses adorations sur le veau d'or ! D'autre part nous voyons que le Seigneur s'entretient famili^rement avec Moise, face-^-face coinme les hommes ont Vhahitude de faire avec leurs amis. (Ex. xxxiii, 11), et que Moise s'enhardit jusqu'k profdrer cette demande : Seigneur, je vous en prie, decouvrez-moi voire gloire ! Dieu lui r6pond : Oui, j'y consens, je vais me montrer k toi, je vais te decouvrir tout bien,
DIEU VEUT SE LIVRER A L'HOMME inais d'une maniere appropriee a ta condition presente. Tu ne verras pas mon visage, car nul liomme ne saurait me voir et vivre ; mais j'ai pres de moi une place reservee; tu te tiendras debout siir le roc, et quand ma gloire passera, je te mettrai dans le creux du rocher et te couvrirai de ma main droite ; puis je retirerai ma main et tu m'apercevras par derriere ; mais tu ne saurais voir mon visage. (Ex. xxxiii, 18-23.)
Le Chretien contemplatif ressemble a Moise. n salt qu'il ne peut pas encore voir Dieu face-a-face, que c'est la le privilege exclusif des bienheureux ; toutefois il ne cesse de demander k Celui qui est tout son amour : « Je vous en prie montrez-moi votre gloire » c'est-k-dire « Accordez-moi un leger coup d'oeil sous vos perfections infinies ; donnez-moi un avant-go(it de votre douceur ineffable.
Alors meme que je ne sois pas encore
LA CONTEMPLATION CHRtTlENNE
capable de vous voir, donnez-moi, oh !
je vous en supplie, de vous embrasser et de me sentir envelopp6 dans vos bras et serrd sur votre coeur. » Le mystique ose solliciter du Seigneur cette grace. Et Dieu, dans son amour, est ^mu de pitie. II repond : « O homme, chetive creature, n6e d'hier seulement ; dans I'infirmite de ta condition pr6sente, il est vrai que tu ne saurais me voir et vivre. Mais, j'ai pr^s de moi une place en reserve, ou tu pour— ras ^tre en suret6 comme sur le roc, c'est la tres Sainte Humanlte de mon Divin Fils; debout sur ce rocher immuable, tu pourras apercevoir quelque chose de mon infinle majesty sans avoir k craindre d'etre consume. Je te cacherai dans le creux de ce rocher, dans la profonde blessure du cote de ton Sauveur crucifie. Lk tu n'as pas k craindre de tomber dans I'orgueil spirituel, et dans Taveuglement de coeur qui en est la consequence : alors
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je passerai devant toi dans la Niiee obscure et c'est ainsi que tu apercevras ma gloire et pas autrement. »
II arrive done que le mystique, tel un autre ]\Ioise, joult reellement de la compag"nie de Dieu, s'entretient avec son Seigneur blen-aime, I'entend lui parler k luimeme comme un homme h. son ami ; tandis que la foule enorme des negligents, des Chretiens tiedes, des sans-courage, s'ecrie, saisie d'une abjecte frayeur :
« Non ! non ! que Dieu ne nous adresse pas la parole, de peur que nous ne perdions la jouissance des choses creees;pour nous ce serait la mort ! » lis n'accordent pas una pensee a toutes les merveilles que Dieu a operees pour faire d'eux son peuple de predilection, ni h tous les bienfaits dont il a comble chacun d'eux individuellement pour gagner leur amour, les attacher k sa bonte infinie et les faire trouver en Lui leurs delices. Au contraire,
LA CONTEMPLATION CHRETIBNNE
ils sont toujours prets k porter Thommage d'une adoration insensde k la premiere idole venue.
Le recit evang61ique nous offre encore un autre contraste : c'est celui des habitants respectivement de deux cit^s, qui vinrent au-devant de Notre-Seigneur, lui faire deux pri^res bien diffdrentes : les G^ras^niens d'une part, et de I'autre les Samaritains de la ville de Sichar.
Les G6ras6niens vinrent requ^rir Notre- Seigneur de vouloir bien quitter leur contr6e, parce qu'ils avaient perdu leurp troupeaux de pourceaux, en consequence de ce qu'H avait chass^ une legion de demons du corps d'un poss6d6. Entre la faveur insigne de poss^der Notre-Seigneur au milieu d'eux et I'avantage de garder leurs pourceaux, ils ne balan^aient pas : ils pref^raient se passer de J6sus.
D 'autre part, nous voyons Notre-Seigneur, au puits de Jacob, entrer en con-
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versation familiere avec une femme du peuple, une pauvre pecheresse. Elle avait eu cinq maris et rhomme avec lequel elle vivait alors n'etait pas son mari : peut- 6tre etait-il celui d'une autre. C'est a cette femme, parce qu'elle ne refusait pas d'ecouter, que Notre-Seigneur r^vele et expose les dogmes du salut les plus profonds et meme les secrets de la vie mystique. Et puis, quand, dans un ^lan d'enthousiasme qu'elle ne peut contenir, cette pauvre pecheresse se fait le h^rault du Messie pr^s de ses concitoyens, hommes et femmes de sa condition, gens du peuple sans aucun doute, d^nues d'education, mais au franc parler, avec, ca et \k, parmi eux, bon nombre de pecheurs notoires, J6sus, le doux Jesus, se laisse capturer par eux et emmener dans leur ville avec une certaine rudesse, toute pleine de bon vouloir. II resta au milieu d'eux trois jours entiers : ils furent subjugues et
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charm^s par sa mansuetude, sa douce compassion, son enseignement divln, dont les fruits devaient se montrer bient6t apr^s la descente du Saint-Esprit sur les Ap6tres, quand il devint necessaire d'envoyer Pierre et Jean en Samarie pour baptiser les premiers de ses habitants qui se firent chretiens. (Actes viii.) En verite les champs etaient hlancs pour la mission. (Jean, iv, 35.) Mais, quelle joie ces o"ens aux coeurs simples durent eprouver, dnns leur rencontre avec Notre-Seigneur ! Et comme on les eQt surpris si on leur avait montr^ qu'ils avaient fait de la sainte contemplation ! Et pourtant, ce n'^tait pas autre chose.
VoWk done, dans les habitants de ces deux villes, une image des ames contemplatives et de celles qui ne le sont pas. Ces derni^res ne s'approchent de Notre- Seigneur que pour lui signifier qu'elles ne veulent rien avoir a faire avec Lui.
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Oh ! elles font cela avec un certain decorum. Ce sont des gens comme il faut !
mais ils sont bien decides a se passer de sa compagnie. La raison? C'est que si Jesus restait avec eux, leurs pourceaux, c'est-a-dire, leurs passions impures, devraient etre sacrifi^s. D'autre part, il y a, dans tous les rangs de la soci^te, surtout dans les plus humbles, ceax qui, touches par la grace de Dieu, se pressent avec amour autour du Divin Sauveur et qui, pour jouir de sa douce presence n'hesitent pas a briser avec un passe coupable ou negligent, et a se passer de tous les charmes trompeurs d'une vie mondaine.
En v6rit6, soit que nous jouissions de Dieu en cherchant et trouvant en Lui nos d61ices, soit que nous concentrions toutes nos affections sur les objets cr66s, c'est toujours affaire de choix personnel, avec I'aide ou k I'encontre de la gr^ce de Dieu;
Contemplation chr(^tienne. — 9.
LA CONTEMPLATIOI^ CHRSTIBNNE
c'est affaire du libre exercice de la volont6, c'est un acte d'amour.
Comme j'ai d6jk public sous le titre de La Connaissance mystique de Dieu, un petit trait6 sur ce sujet de la jouissance de Dieu que peut se procurer le chretien fervent, il m'est peut-^tre permis d'y renvoyer quiconque aurait le d^sir d 'approfondir cette mati^re.