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CHAPITRE VI

HUMILITE DU CONTEMPLATIF

A la suite de la componction, issue et comme jaillissant d'elle, vient rhumilite. Bien vite elle rattrape et d^passe la vertu qui lui a donne le jour. Et voila que nous avons les deux dispositions d'Ame les plus fondaftientaleSj requises pour I'oeuvre de la Divine Contemplation.

Pet-sonne n'est si humble que le vrai mystique. Ce n'est pas et^nnant : ne se tient-il pas en presence de DieuPRendonsnous un peu compte de I'immense port^e de ce fait. II va de soi que le fervent Chretien qui tient les yeux de son Ame habituelloincnt fixes sur la Divine Majesty, et

voit sa propre petitesse a la lumiere de la splendeur de la saintet6 des trois Divines Personnes, ne peut s'empecher de concevoir le plus vif sentiment de sa propre indigence et de son n^ant. II se perd de vue completement, il descend, dans rabime du mepris de lui-meme, k des profondeurs que seuls les Saints ont ose sender, temoin saint Jean de la Croix, avec ce seul petit mot : « Rien ».

Ceux qui craignent d'entrer dans les voies de la vie mystique et de la sainte contemplation, de peur d'aboutir k I'orgueil et k la complaisance en euxmemes, montrent qu'ils n'y connaisscnt rien du tout. L'exercice habituel de la presence de Dieu est bien plus efficace a inspirer une solide humility, que meme la consideration de notre mauvaise vie passee et de nos peches sans nombre. II est impossible de s'adonner k la contemplation de la Saintet6 Infinie et de res- , 86 —

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ter orgueilleux et epris de sol. Plus on aper^oit les amabilites de Dieu et goiite ses charmes ravissants, plus on s'empresse a I'union d'amour avec sa Divine Bonte, et plus on se sentira porte, k prendre une bien humble estime de soi-m^me.

Que dis-je? On y sera force.

II faut insister sur ce point fondamental de I'humilite telle qu'elle est pratiquee par tout mystique, c'est-a-dire en dehors de toute consideration de ses peches personnels plus ou moins graves ou nombreux. Car si pour etre humble il fallait avoir peche, Notre-Seigneur n'eCit jamais pu nous dire : Apprenez de moi, que jc suis doiix et humble de coeur. De meme sa divine Mere, la Vierge immaculee dans sa conception et que ne ternit jamais dans tout le cours de sa vie la plus petite ombre de pech^, n'aurait pas pu etre, comme elle Test en effet, la plus humble des pures creatures, tout en etant la plus com-

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blee des graces celestes. De m^me, il serait impossible aux Bons Anges d'etre humbles, eux qui n'ont jamais regu la plus leg^re atteinte de pech^ ; et cependant nous savons qu'ils sont parfaitement humbles : la sainte liturg-ie, faisant echo aux deux Testaments, nous les montrc dans I'attitude de Tabaissement volontaire le plus profond, en presence de la Majeste Divine.

Dans I'exercice de la contemplation, le fervent chretien se tient aneanti devant Dieu ; avec toute I'Eglise Militante, Souffrante et Triomphante, il proclame que Dieu seul est dig'ne de recevoir benediction, louangfe, amour et s^^loire k jamais. Cet absolu aneantissement de soi devant la majeste 'de la tr^s Sainte Trinity, est le supreme acte d'amour que les Martyrs ont pratique au milieu des tourments ; et les Saints Confesseurs au milieu des tentations et des 6preuves detoutes sortes,

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€t qui les a rendus capables de tant endurer et de tant accomplir pour le service de Dieu.

Cette humilite fonciere du contemplatif Chretien ne rempeche nullement de constater et, au besoin de proclamer, les gtandes chdses que Dieu a faites en lui. Seulement il a bien soin de ne s'en rien attribuer a lui-m^me et d'en donner la louange k Dieu seul. // a fait en moi de grandes choses, Lui dont le nom est (absolument) saint, s'ecrie la tr^s Sainte Vierge Marie, au moment ou sa cousine salue eri elle la M^re de Dieu. C'est ainsi ^j^alement que sainte Ther^se, sur Tordre de ses confesseurs et qUoi qu'il en coCitat k son humility, revela au monde entier, dans ses Merits, les secrets de sa vie d'union avec Dieu. De nos jours, une de ses plus aimables filles, la d61icieuse Soeur Th^r^se de I'Enfant-Jesus, universellement connue par son surnom de « Petite

Fleur » et qui vient d'etre beatifi^e a ecrit, avec une charmante simplicity, la belle histoire de sa vie int^rieure.

J'oserai soutenir que ce deuxi^me signe caracteristique de la vraie contemplation chretienne, I'humilite, ne se rencontre jamais ailleurs, et que partout oil il est absent d'une contemplation, fiit-ce m^me celle d'un chretien, sa contemplation cesse d'etre chretienne : elle est g^t^e, vici^e dans son centre ; elle ne fera aucun bien, alors meme qu'elle serait le plus brillant morceau de speculation theologique.

C'est \k le malheur de celui qui est heretique par son propre choix. ficoutons Denys I'Aeropagite. II dit : « Si I'esprit humain, mecontent de la part qui lui echoit des benedictions divines, s'efforce d'outrepasser les limites que le doigt de DIeu a tracees ; s'il s 'applique t^m^rairement a la contemplation de splendeurs qui sont au-dessus de sa port^e ; sans

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doute la luml^re ne cessera point de brlller, mais ni I'ame n'atteindra ce qui ne lui fut pas destine, ni elle ne pourra, en punition de son orgueil insense, conserver ce qui lui avait ete lib^ralement d^parti. Ce chatiment lui est du pour s'ltre mel^ tem^rairement de myst^res qui depassent sa capacity. »

Et il ajoute : « Malgre tout, la lumi^re b6nie continuera de briller sans interruption sur tous les hommes : elle ne cessera pas de se presenter a leurs esprits, toujours prete a se communiquer h eux avec une ineffable liberalite. lis sont toujours libres de la recevoir. » {Hierarchic cccL ch. II, p. 3, n° 3.)

Dans le livre de Ruysbroeck intitul*^ De rOrnement des Noces Spirituelles, il y a une page tr^s belle sur THumilite du Mystique et les benedictions qui accompag-nent cette vertu. II dit :

(( Comprenez bien ceci. Quand le soleil

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fait luire ses rayons et la splendeur de sa

lumi^re dans une valine profonde entre deux montagnes, et qu'^tant k son z6nith il lui est donne de briller jusqu'au fond de la vallee et sur toute sa surface, trois effets se produisent alors : la valine se remplit de la lumi^re que les montagnes refl^tent ; elle regoit un accroissement de chaleur ; enfin elle devient plus fertile que la plaine et le pays plat. De menie lorsqu'un juste se ramasse sur sa propre petitesse, au plus bas de lui-m6me ; lorsqu'il reconnait et proclarrle qu'il n'a rien et ne peut rien faire de lui-meme, ni tenir bon ni avancer d'un pas ; quand il voit combien souvent il lui arrive de faillir aux vertus et aux bonnes oeuvres : alors il confesse hautement sa pauvrete et son impuissance, alors il creuse la vallee de I'humilite. Et pendant qu'il est ainsi dans sa bassesse et son indigence et qu'il reconnait r^tendue de ses besoins, il etale

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sa detresse devant la bonte et la rnisericorde divines et fait entendre sa plainte. II prend en consideration la sublime hauteur de Dleu et sa propre bassesse et par la devient une vallee profonde. Or le Christ est le soleil de justice et aussi de miserieorde : il se tient au beau milieu du firmament, c'est-a-dire a la droite du P^re, et de la il lance ses rayons jusqu'au fond de ce ccsur humble ; car le Christ est toujours touche de compassion a I'egard de I'homme qui avoue son impuissance, qui la deplore, qui I'expose devant Lui nvec humilite. Alors deux desirs s'el^vent comme deux montagnes ; le premier, de servir Dleu et de le louer avec un profond respect ; le second, d'acquerir les nobles vertus. Ces deux montagnes percent les cieux, car ces ardents desirs touchent Dieu sans interm^diaire et sollicitent ses liberalit^s sans mesure. Alors sa generosite no peut se contenir : il faut qu'elle — 93 ~

se pr6cipite au dehors et coule dans cette ame qui est toute prete a recevoir et a retenir les dons pr^cieux. La vallee du coeur humble devient toute irradiee et illuminee par la grace, plus echauffee des ardeurs de la charite, plus feconde en vertus parfaites et en bonnes oeuvres. » {De VOrnement des Noces Spirituelles, ch. VI.)

Cette humilite fonci^re de Tame contemplative me parait aussi mise en lumi^re par la M^re Julienne de Norwich dans ses Visions. Au chapitre in elle rapporte ce qui suit : « Le Seigneur me montra un tout petit objet, pas plus gros qu'une noisette, qu'il me semblait voir dans le creux de ma main et tout rond comme une balle k jouer. Je la considerai des yeux de mon intelligence et je pensai en moi-m^me : « Que pourrait bien 6tre cet objet? » Et il me fut donne cette reponse sommaire : « C'est tout le cree. »

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Je m'etonnai qu'il put continuer d'etre, car il me semblait qu'il lui arriverait soudain de rentrer dans le neant, tant il paraissait petit. »

Au chapitre viii elle revient sur ce sujet et donne cette explication : « Je sais bien que le ciel et la terre et tout ce qui a et^ cree est grand, spacieux, beau et bon ; mais la raison pour laquelle tout cela paralt si petit a mes yeux, c'est que je I'ai vu en presence du Createur, car a une ame qui voit Celui qui a fait Tunivers, tout ce qui a ete cree parait comme rien. »

On pourrait se demander si cette sainte recluse, qui donne d'elle-meme cette description « pauvre fille simple et sans lettre », savait que dans cette derni^re phrase elle r^petait mot k mot ce que I'un des plus grands genies et des plus illustres mystiques du monde, saint Gr^goire le Grand, dit dans ses Dialogues (Livre

LA CONTJ^MPLATION CHB&TIEJ^NB II, ch. xiv). L^, apres avoir decrit comment saint Benoit dans une de ses visions aperq:ut le monde entier sous la forme d'une petite boule, perdue dans un rayon de la gloire de Dieu, il ajoute, comme en passant, cette remarque : « C'est que, aux yeux de celui qui est favorise de la vision du Cr^ateur, les choses cr^ees paraissent tout petites : videnti Creatorem angusta est omnis creatura .»

En conclusion ; il n'y a done pas k redouter que le vrai contemplatif c^de jamais a la vaine gloire. Quand vous voyez un homme se vanter, le verbe haut, plein de lui-meme, vous pouvez ^tre bien siir qu'il n'est pas un adepte de la Sainte Contemplation. Un charriot vide fait beaucoup de bruit sur le pave des rues ; celui au contraire qui passe dans la campagne charge des gerbes de bl^ que les moissonneurs ont entassees dessus comme une montagne, s'avance lentement, ma- - 9fi - -

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jestueusement, sans presque se faire entendre. Un cours d'eau peu profond m^ne grand bruit sur son lit pierreux, tandis que la riviere profonde, pleine bord h bord, coule en silence, mais avec une puissance irresistible. De meme rhumilite, celle qui est profonde, sincere, solide, est un signe de la vraie contemplation chretienne. Ce signe ne saurait tromper. II est d'autant plus convaincant que rhomme humble ne prof^re pas une parole, et ne s'abandonne h aucune protestation ext^rieure.

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