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CHAPITRE IX

DIVISION DE LA CONTEMPLATIOX CHR6- TIEXXE. ET D^^BORD DE L 'ADORATION CORPORELLE.

Apr^s avoir elucide de notre mieux, dans les chapitres pr^c^denfs, la nature et les propriet^s de la Contemplation Chretienne, nous pouvons maintenant proceder a la distinguer en ses especes.

Elle se partage d'abord en deux especes : 1° rOraison ou adoration corporelle, et 2° I'Oraison mentale.

L'adoration corporelle consiste k faire entrer dans nos rapports directs avec Dieu, certaines attitudes ou certains mouvements de notre corps, et a faire usage

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de la parole articulde. La recitation ou le chant de pri^res vocales, y tient une grande place, sans toutefois en exclure I'attention de Tesprit.

L'oraison mentale est celle ou la partie spirituelle de rhomme semble seule employee k Toeuvre de la contemplation et de la louange de Dieu. Le corps est alors tenu en silence et immobile; ou bien en marche d'un mouvement paisible, ou encore les mains sont occupees k un travail m^canique, aise. C'est par l'oraison mentale que I'homme, dans ses rapports avec Dieu, se rapproche le plus de la mani^re d'agir des purs esprits. Dans ce chapitre il n'est question que de Tadoxation corporelle.

Beaucoup d'6crivains des trois derniers si^cles, lorsqu'ils traltent de la pri^re, se donnent le grand tort de ne pas appr^cier I'adoration corporelle, k sa juste va.lenr. Lis m^connaissent la pens^e de

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I'Eglise sur ce sujet important. lis ne semblent meme pas soup9onner I'efficacite de I'adoration corporelle, comme moyen de procurer une etroite union avec Dieu, moyen qui parfois ouvre la porte aux plus sublimes en voltes d'oraison mentale toute pure. II n'est pas jusqu'au v6n^rable P^re Baker, dans le recueil de ses divers traites ascetique et mystiques connus sous le titre de Sancta Sophia, qui ne semble avoir meconnu cette verity.

Grace surtout a I'initiative de I'illustre Dom Gueranger, il se dessine depuis trois quarts de siecle, un serieux mouvement de retour aux saines traditions sur ce sujet. C'est mon desir le plus vif d'y aider dans la mesure de mes forces et de la grace qui me sera departie.

L'adoration corporelle tient une grande place dans la vie spirituelle de rfiglisc en general, aussi bien que dans la vie spirituelle de chacun de ses membres en par- — ^33 —

LA CONTEMPLATION CHRSTIENNE ticulier. C'est une mani^re de prier, en harmonic avec la nature complexe de rhomme. C'est la pri^re de tout Thomme, et non d'une partie seulement de son etre. Compose comme il se trouve, de chair et d'esprit, I'homme est tenu, de plein droit, de s'approcher de Dieu avec tout luim^me, d'adorer la divine Majesty, en m6me temps avec son corps de chair, et avec son ame qui est esprit. Que dis-je? il est contraint de faire ainsi, par les propres lois de sa nature, puisqu'il ne peut accomplir un seul acte de 1 'esprit sans un certain concours de ses organes corporels,

Les remarques suivantes me semblent propres k nous faire comprendre combien grande et noble est I'adoration corporelle, soit que nous la considerions en ellem#me, soit dans son utilite pour nous.

La premiere action de Notre-SeigtiSur en sa qualite de Dieu fait homme, au moment precis de son Incarnation, fut, au

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tenioignage des Saintes ficritures, I'acte le plus expressif d 'adoration corporeUe qui pdt se concevoir ; puisque en venant Qu monde il dit : (Pere) vous n^avez point voulu du sacrifice et de l' oblation (de I'Ancien Testament) niais vous m^avez revetti d'un corps (humain) ; les holocaustes pour le peche ne vous ont pas dte agreahles et les victimes legales ne sauraient vous plaire : alors j'ai dit : Me void ! II est ecrit en tete du livre qu'il faut que je fasse votre volonte. Sur quoi saint Paul nous fait remarquer que si J^sus met de cote les choses mentionnees dans la premiere partie de son discours, telles que les victimes legales et les holocaustes, c'est pour y substituer sa propre chair, et c'est dans cette offrande qu'iI fait de son corps, que nous sommes tous sanctifies. (H^b., x, 5-10.) Certes, voili un acte d 'adoration corporelle ; et il est si efficace et d'une telle portee qu'il em- — ^35 —

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brasse en m6me temps tous ceux qui seront jamais les membres mystiques de Notre-Seigneur par leur incorporation k son Eglise. Quoique cette offrande fut faite alors une fois pour toutes, nous pouvons 6tre bien sCirs que Jesus la renouvela des milliers de fois pendant le cours de sa vie sur la terre.

Le saint sacrifice de la Messe.

Pour ne rien dire du reste de la vie de Notre-Seigneur, il est certain que sa passion douloureuse, depuis son agonie au jardin des oliviers jusqu'i son dernier cri sur la croix, ne fut qu'une longue supplication corporelle.

Le saint sacrifice de la messe, pour ce qui est de Notre-Seigneur, est un acte d 'adoration corporelle, puisque c'est, comme sur la croix, Toffrande de sa chair et de son sang. Et il va de soi que, pour ce qui est de la sainte figlise, c'est son

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acte le plus releve d'adoration corporelle au nom de tous ses enfants, puisque pretre et peuple, tous ensemble, de la voix, du geste et par leur attitude, s'unissent de tout leur coeur k la divine victime.

La communion en particulier est un acte d'adoration corporelle, tant de la part de Notre-Seigneur que de celle du communiant : Jdsus y donne k rhomme ddchu sa chair k manger, afin de le relever et qu'il commence k vivre pour Dieu ; et pour ce qui est de chacun des communiants, ils re9oivent ce Pain descendu du ciel, dans leur bouche, dans leur corps, dans les replis de leur chair ; devenant ainsi, pendant quelques precieux instants, les tabernacles vivants du Dieu incam6, absolument comme la tr^s sainte Vierge Marie, pendant les neuf mois de sa miraculeuse grossesse.

Nous venons de nommer la tr^s Sainte

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Vierge : sa reponse a I'ange de I'Annonciation : Void la servante du Seigneur, qu'il me soil fait selon voire parole; qu'est-elle sinon un acte sublime d'adoration corporelle ; le doux abandon solennel et explicite de tout elle-meme, corps et ^me, entre les mains du Saint- Esprit, pour I'accomplissement des volont^s de Dieu?

Dans sa visite k sainte Elisabelth, d^s les premiers mots de son Magnificat, Marie nous donne la meilleure description de ce que doit-^tre toute pri^re vocale et toute adoration corporelle : k savoir une musique des levres, une vibration de tout h' corps et en m^me temps un cantique de Tesprit, une jubilation de I'dme tout enti^re. Mon Ame cdlehre le Seigneur et mon esprit tressaille d'allegresse en Dieu mon Sauveur. (Luc, I, 46-47.)

Et puis, que faisait Marie sinon un icte d 'adoration corporelle, lorsque de-

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bout en face de la croix ou son divin Fils agonisait, elle s'unissait a Lui, souffrant dans son co^ur maternel et dans toutes les fibres de son etre, les emotions de la douleur et de la compassion la plus indiciblt ?

La consommation de leur sacrifice au milieu des plus cruels tourments, en union avec J^sus-Christ crucifie, fut, de la part de tous les saints martyrs de tous les siecles, un tres glorieux acte d'adoration corporelle.

La priere personnelle d 'intercession de Notre-Seigneur au ciel, ou il nous est montre siegeant sur son trone conime I? pontife des biens juturs, (Heb., ix, il), et debout sur I'autel comme Agneau encore immoli pour ainsi dire : n'est ce pas une priere de supplication corporelle? 11 montre k son P^re celeste les plaiei qu'il a re9ue6 a cause de nous. 11 semhle r^p^ter avec une inlassable inslstance : VoUa les hlessures que j'ai rentes dans la mai- — ^39 -

son de ceux qui m'aimaient. (Zac, xiii, 6.)

On se tromperait beaucoup en imaginant que notre contemplation gagnerait k etre falte, comme celle des anges, sans aucun concours de nos organes corporels. Sans doute, les saints du paradis, dans la condition ou ils se trouvent, jouissent d'une contemplation de Dieu plus parfaite que pendant qu'ils vivaient dans leurs corps mortels sur la terre. Cela tient a ce que, alors ils ^talent sous le regime de la foi, et ne percevaient Dieu que d'une manifere dnigmatique, comme dans un miroir brouLll^, tandis que maintenant, ils le voient face-i-faoe. N^anmoins leur contemplation pr6sente n'est pas plus parfaite qu'elle ne sera au jour de la resurrection, in regeneratione, comme s'exprime Notre-Seigneur (Mat., xix, 28), alors qu'elles auront 6t6 r^unies k leur corps ressuscit6s, glorifies, spiritualises : elle

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Test certainement moins. L'homme est homme et non pas ange. II ne saurait rien gagner par le fait de la privation, meme passagere, d'une partie de son etre naturel, mais seulement par I'elevation, la transformation et la spiritualisation de cette poition inferieure de lui-m^me. Ce n'est que lorsqu'il pourra s'unir a Dieu dans la gloire, avec I'integrite et la plenitude de sa nature gu^rie et transformee en le Christ, que riiomme sera capable de rendre a son Createur toute la louange et toute la gloire accidentelle que Dieu a droit d'attendre de lui.

En passant sous silence la place importante que I'adoration corporelle tient dans la vie chretienne, et en donnant one preference si marquee a I'oraison mentale consideree comm.e fonction a part, a laquelle il faut s'adonner surtout en son particulier, les theoriciens de la Divine Contemplation ont cause, sans le vouloir, un dou- — HI —

ble dommage. Premi^rement, ils ont, d'une certaine £39011 et dans une mesure plus g-rande qu*on ne serait port^ k le croire, d^pouill^ le culte public d 'adoration solennelle, de ce qui en est I'^me, c'est-idire de Tesprit de pri^re int^rieure. En second lieu, ils ont retir6 k I'oraison mentale son auxiliaire naturel, le corps de I'adorateur, et en ont fait un adversaire. On ne pent en effet se dissimuler que si Ton refuse au corps la part qui lui revient de droit dans I'exercice du culte, il se mettra en qu^te de sa propre satisfaction ailleurs, errant ainsi une diversion et se mettant au travers des efforts de Tesprit qui cherche k s'unir avec Dieu.

En fait, chacun de nos actes d'adoration corporelle devrait ^tre un acte de communication avec Dieu r^elle, cordiale, sentie : rien de moins. Chaque pri^re liturgique, soit chant^e soit recit^e par le pr^tre dans la calibration des saints mys-

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t^res; chaque psaume chante par le moine dans sa stalle, au choeur ; chaque Pater et Ave, murmures sur les grains de leur chapelet par les fr^res ccnvers ou les simples fideles, a I'^glise ou dehors, en latin ou dans I'idiome natal ; chaque signe de croix, genuflexion, oraison jaculatoire ; a plus forte raison, chaque Messe k laquelle il assiste, comme aussi bien, chacune des autres fonctions sacr^es auxquelles il prend part, doivent ^tre, de la part du Chretien, un entretien avec Dieu, voulu, d61ibere, ardemment recherche.

C'est seulement dans ces conditions que le culte public sera digne de Dieu qui Texige, de I'Eglise qui I'ordonne et du Chretien qui s'en acquitte.

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