CHAPITRE X
AUTRES REMARQUES SUR L^EXCELLENCE DE l'adoration CORPORELLE .
On peut rechercher rentretlen avec Dieu et i'on peut y reussir, en dehors des offices religieux, au milieu des circonstances les plus varices et en apparence les plus defavorables ; au milieu de travaux manuels intenses, parmi le bruit des outils et des conversations, dans les rues, sur les grand 'routes, en chemin de fer. Un jour, k Londres, au sortir du British Museum, j'aper9us au milieu de la foule, un homme d'affaires, la serviette bourr^e de documents sous le bras gauche, 6grenant de sa main droite un tout petit — M4 —
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chapelet. II marchait d'un pas aierte, sans s'occuper de cette foule qui le coudoyait, et aussi absorbe dans sa priere que s'il se fdt trouve dans la solitude. D'ailleurs y a-t-il un plus grand desert pour I'ame que la foule?
On peut s'y considerer comme seul.
On salt bien qu'aux yeux de toute cette cohue, un homme ne compte pas : alors, pourquoi ne pas en profiter pour tourner son coeur vers Dieu et s'entretenir avec Lui? Pourvu qu'on le fasse sans ostentation pharisaique, personne ne s'occupera de vous. lis ont bien autre chose k faire, les pauvres !
Toutefois il reste vrai que le lieu et le temps oil Ton doit plus particuli^rement s'adonner a la Divine Contemplation, sont le lieu et le temps spdcialement destines au culte public solennel, c'est-^-dire rfiglise, et I'heure des offices divins. La pratique de s'entretenir avec Dieu,
Contemplation chretienne. — 10.
LA CONTEMPLATION CSrETIENNE dans le secret de son cabinet ou quelqu' autre endroit, n'est rdellement autre chose que le rayonnement et la prolongation de ce que Ton a inaugure k I'eglise au pied des saints autels.
Pour purifier les l^vres d'lsaie et le rendre ainsi capable de remplir sa mission prophetique, il fallut que I'ange prit un charbon ardent sur I'autel du Temple. De meme, ce charbon ardent que le pretre prend sur nos autels, le corps sacr6 de Notre-Seigneur en son sacrement d'Eucharistie, et qu'il depose sur les l^vres du Chretien, doit d'abord le purifier et dechainer en son coeur I'incendie du divin amour, avant qu'il soit k la hauteur de sa mission de faire briller aux yeux des autres hommes les enseignements d'une sainte vie. Apres une fervente communion quotidienne ou hebdomandaire, on doit etre capable de se garder dans une tr^s douce et intime union avec Dieu, soit
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que Ton se retire dans sa maison,. soit que Ton ait a frayer avec le grand public. C'etait apr^s la messe du dimanche et la sainte communion, que nos ancetres, munis de ce viatique spirituel, trouvaient les forces dont ils avaient besoin pour reprendre sans cesse le dur travail qui leur faisait gagner, a la sueur de leur front, le pain de leur famille grandissante.
Vraiment on ne saurait donner trop d'eloges a I'adoration corporelle. C'est uniquement grace a elle que nous pouvons suivre a la lettre I'injonction de Xotre-Seigneur de prier toiijours sans jamais 71011S arrcter. (Luc, xviii, i.) II est tellement plus facile de continuer I'adoration corporelle sous une forme ou sous une autre que I'oraison mentale! Et puis n'estce pas ainsi,par ses actes d'adoration corporelle, que I'homme prend au milieu de I'univers visible la place qui lui convient? - K7 —
II s'acquitte par Ik de son role de pontife de la creation, et f'^it de ce bas-monde ce qu'il est de droit, k savoir le temple de la majeste du Createur? A I'aide de la sainte liturgie, le chr^tien, instruit i>ar sa ^Icre la Sainte figlise, met la main sur la succession des heures, des jours et des nuits, des saisons de I'ann^e : il s'empare des elements materiels de ce monde et leur donne un langage pour celebrer les louanges du Seigneur qui les a cre6s.
A ce propos il est juste de remarquer combien les catholiques anglais doivent ^tre fiers de ce que leur Cath6drale de Westminster, construite k la fin du sifecle dernier par Tarchitecte Bentley, se trouve etre, au tdmoignage des connaisseurs, la plus belle eglise moderne de toute I'Angleterre, peut-etre meme du monde ; ^gilise d'ou s 'exhale tout naturellement le parfum de la pi6te, cathedrale telle que
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la revait le cardinal Vaughan, dans laquelle non seulement on put adorer Dieu mais qui fut elle-meme un grand acte d 'adoration. Cet edifice, meme dans sa nudite actuelle, est deja tellement impressionnant, que plus d'un admirateur est d'avis (a tort croyons-nous) qu'il serait preferable de le laisser tel quel, de peur que la robe de marbres rares et les ornements, dont il doit etre peu a peu revetu a rinterieur, ne lui enlevassent quelque chose de sa severe beauts.
Dans "son livre sur les cathedrales du nord de la France, Tecrivain anglais T. J, Eumpus, donne la description suivante d'une ceremonie k laquelie il assista dans la cathedrale de Reims avant que la Kulture Allemande se soit acharn^e sur ce noble edifice.
« C'etait un dimanche des Rogations.
Ce jour-la un grand nombre d 'adolescents des deux sexes avaient fait leur Premiere
Communion et devaient recevoir le sacrement de Confirmation des mains de I'archeveque. Cette derni^re ceremonie fut bien Tune des plus grandioses et emouvantes auxquelles j'eus jamais la chance d'assister sur le continent. La merveilleuse cathedrale ^tait remplie d'une foule enorme. Tout jusqu'aux marches, aux piliers et aux grilles memes du choeur, etait noir de monde : on eut dit des grappes d'abeilles, serrees autour de leur reine. Depuis midi jusqu'a cinq heures du soir, le cardinal archeveque ne cessa de circuler, du grand autel jusqu'au portail de 1 'orient de cette longue nef, administrant le sacrement a de longues files d'enfants. Douze pretres I'assistaient dans ce rude travail ; deux monsignori, en soutane violette, soutenant les cot^s de sa chape. Les ornements de I'archev^que 6taient les plus splendides que j'aie jamais vus dans une Eglise.
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Son trone de velours qui ett pu donner des tentations de jalousie k un empereur, etait drape de pourpre, rehauss6 d'or et orne de bouquets de gigantesques plumes blanches. II occupait la place ou une longue suite de rois de France avaient si^ge a leur couronnement. Les jeunes filles ^taient toutes en robes de mousseline blanche, avec de longs voiles ; les gargons avaient chacun le bras gauche orne d'un brassard de soie blanche, avec de longues f ranges d'or.
Pendant tout le cours de la cer6monie, les grandes orgues, situees dans le transept nord, verserent les accents d'une musique ravissante, interrompue de temps ^i autre par le chant d'une litanie, presqu'invariablement execute par les jeunes confirmants, puis elles reprenaient de plus belle leur musique celeste qui semblait, tantot expirer doucement sous les voCltes, tantot gronder comme un tonnerre — i^i —
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€t faire vibrer tous les 6chos de la vaste basilique.
Le tableau final fut vraiment imposant.
On enleva sa mitre k I'archev^que et il S€ rendit de son tr6ne k un prie-Dieu dispose en face de I'autel, tandis que ses assistants se rangeaient autour de lui.
Les chanoines, eux aussi, quitt^rent leurs stalles, et les six pr^tres qui officiaient k I'autel, vltus de chapes de drap d'or, s'agenouill^rent au bas des degr^s, avec un nombre considerable de jeunes clercs assistants. Soudain, I'autel magfnifiquement orn6 de candelabres de grand prix, donnas dans la suite des ages par divers monarques, devint ^blouissant de lumi^re. J'avais d^ji r©marqu6 un scintillement de cierges derri^re les grilles de I'arri^rechoeur ; c'^tait une cinquantaine d 'adolescents, choi sis parmil'^lite des confirmants, qui vinrent k ce moment se joindre k tous les pr^tres agenouill6s au milieu du sanc-
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tuaire. Les deux merveilleuses fen^tres gothiques au-dessus du portail de I'ouest se mirent a flamber, en envoyant des reflets d'6meraudes et de rubis, par I'effet du soleil couchant, dont les rayons pen^traient jusqu'au milieu de la cathedrale et pergaient le nuag-e d'encens au milieu duquel resplendissait Tostensoir. Au moment ou fut donnee la benediction, le gros bourdon de la cathedrale, du haut de la tour, joignit sa grande voix solennelle aux joyeuses melodies de Torgue, et marqiL-ila fi'^ dc ce-te em'.i'vante ceremonie.* Voici maintenant, sur ce meme sujet du culte ext^rieur et de I'adoration corporelle, une description d'un tout autrt genre, qui m^rite d'etre rapport^e ici. |e I'ai cueillie (avec permission) dans le journal catholique anglais The Tablet, numero de Janvier 1919. Elle est intitul6e : « Vepres dans les Alpes » et signde E. Rambert.
LA CONTEMPLATION CHRSTIENNE
« Je me trouvais en Suisse, au hameau de Hanghaumalp dans le canton catholique d'Uri. Le premier soir, apr^s souper, un hoUho ou petit patre, se campa devant la porte du chalet et se mit k chanter de toute la force de ses poumons, comme quelqu'un qui veut se faire entendre k une grande distance. Nous y fimes k peine attention, le prenant pour un de ces jeunes gars qui sentent le besoin de faire ainsi 6clater le trop plein de leur joie. Le lendemain soir il pleuvait. Malgre tout, le boubo revint et se remit k chanter de toutes ses forces, sans s'arr^ter, pendant plus d'un quart d'heure.
Cette fois, je fis attention et saisis quelques paroles, sans les comprendre. Je demandai en quelle langue il chantait, et j'appris que c'^tait tout simplement les « Vepres », et Ton me dit que, comme il n'y avait pas de chapelle d^ns la montagne et par consequent pas d 'office du — ^54 —
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soir, les boubos faisaient de leur mieux pour y suppleer.
« Comment, demandai-je, est-ce que Ton fait la meme chose aux autres chalets? — Oui, c'est la coutume du pays », me repondit-on.
Quand le petit patre eut fini de chanter, je le priai de me redire les paroles de ses Vepres : alors, avec une parfaite simplicite il me recita les cinq premiers versets de I'evangile selon saint Jean, avec quelques invocations des saints et autres prieres. Je lui demandai de m'ecrire tout cela, s'il voulait bien ; k quoi il r^pondit qu'il le ferait, si seulement je pouvais attendre au lendemain.
Le jour suivant il m'apporta la copie de ses belles prieres, sans faute, et moul^e de main de maitre.
Ce soir-lA ses devotions firent sur moi une impression encore plus profonde qu'auparavant. J'avais d^Ja ete t^moin
LA CONTEMPLATION CHRSTIENNE
de la piete des autres patres, mais je n'avais rien vu de comparable k la maniere de prier de eet adolescent. II m'assura que lorsque le vent etait du bon cote, ill pouvait entendre le patre de la haute montagne, mais qu'alors ce patre ne pouvait pas I'entendre, lui. « Et ce soir, lui demandai-je, lequel des deux a entendu I'autre? »
u Ah! me repondit-il : ni I'un ni I'autre n'a entendu : les torrents sont trop pleins. »
« Cependant, soit qu'il entendit ou non celui qui faisait I'autre choeur, plus haut dans la montagne, le jeune patre ne laissait pas de faire resonner sa voix claire et p6n6trante, m^l^e au bruit des tprrents et h r^cho des sonnailles de clochettes des animaux, de colline en colline, k des distances plus ou moins grandes ; expirant dans le lointain et 1^, reprises k nouveau par d 'autres. Quel orchestre que
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toutes ces voix des jeunes montagnards, accompagnees de tous ces bruits de la grande nature, et s'elevant jusqu'au tr6ne du Verbe eternel! »