ADORATION CORPORELLE DES ENFANTS ET DES PERSONNES DISTRAITES
Nous avons a faire une derniere observation sur ce sujet de I'adoration corporelle prise en general. Nous consacrons, un peu plus loin, tout un chapitre a I'importante question des « Distractions dans I'oraison mentale ». Cependant il nous faut des maintenant en dire quelque chose, ne fdt-ce que pour montrer comme quoi c'est I'adoration corporelle, et plus sp6cialement la pri^re vocale, qui sauve la situation, lorsqu'il nous arrive d'etre victimes de distractions au point de ne pouvoir absolument pas nous appliquer k J'oraison mentale.
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Voici par exemple un pretre qui est assailli par une nuee de distractions involontaires, pendant toute sa Messe at la recitation de son Breviaire. Ce n'est pas la un cas imaginaire : nous ne savons que trop par notre propre experience, combien facilement et frequemment cela peut arriver. Pourv^u qu'il puisse, en conscience, se rendre ce temoigange, qu'il s'est applique de son mieux k cel6brer le divin sacrifice et qu'il a recite son Office digne, attente ac devote^ selon les termes de la priere en tete du Br^viane, il peut rester en paix : il s'est certainement acquitte de son obligation et il peut etre sur que Dieu est content de lui.
Digne : cela veut dire sans I6g6ret6 et sans precipitation inconvenante ; — attente : en s'efforgant d'emp^cher ses sens ext^rieurs et son imagination d'errer k I'aventure et de I'entrainer au loin, alors que sen devoir du moment est de s'tntre- - '59 —
LA CONTEMPLATION CHRSTIENNB tenir avec Dieu et de le louer ; — devote : c'est-a-dire en attisant en luimeme, autant qu'il en est capable, la flamme du divin amour, dans la mesure de la grace qui lui est departie. Quand un pr^tre s'acquitte de ses fonctions sacr^es dans ces conditions, tout est bien, alors meme qu'il ne trouverait aucune consolation int^rieure dans leur accomplissement.
Le but principal du culte divin, ce n'est pas de nous procurer k nous-m6mes des jouissances et des consolations interieures, mais bien de louer la Divine Majeste. Au ciel, la pleine jouissance d'un bonheur parfait accompagnera n^cessairement tous nos actes de louange de Dieu. II ne saurait en ^tre ainsi tant que nous somnies sur la terre, b. cause de rinfirmite de notre condition pr^sen^ie. Qu'importe? Pourvu qUe nous louions vraiment Dieu ; pourvu que notre hom- — i6o —
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mage Lui plaise, cela doit nous suffire, Dicite justo, quoniam bene! O homme de bonne volonte, tu peux etre sClr oue tout va hien et qu'au jour voulu tu recevras la juste recompense de tes efforts (Is. Ill, lo).
Sainte Angela de Foligno, dans le livre de ses « R6v61ations », nous fait cet aveu interessant. « Le culte corporel suppose le concours de la voix et des membres : on parle, on articule des sons, on fait des genuflexions, des signes de croix. Voil^ une mani^re de prier dont je ne me d^partis plus jamais. II fut un temps ou j'eus I'idee de la supprimer en faveur de I'oraison mentale ; seulement la somnolence et I'apathie m'assaillirent et je vis que j'y perdais I'esprit de pri^re. » (Revelations, ch. lxii.)
La religieuse qui comprend le latin at-elle un grand avantage, pour la recitation de rOffice, sur celle qui ne le com- Contemplation chr6tienne. — 11.
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prend pas? Sans doute, en th^orie du moins, il semble que la personne qui comprend le latin, puisse facilement suivre le sens des Psaumes et des Le9ons qu'elle recite : toutefois il en va quelque p^u ciif^6remment dans la pratique. Les neuf dixi^mes du temps, les distractions viennent d^rober son attention au sens de ce qu'elle est en train de reciter ou de chanter au choeur. En fait, pour ce qui est de la facility de la devotion actuelle, il y a bien peu de difference entre la Sceur qui sait le latin et celle qui Vignore, Sainte Ther^se ne rendait-elle pas des actions de graces k Dieu de ce qu'elle ne comprenait pas un mot de TOffice qu'elle r^^citait tous les jours?
Dans sa Thealogia Mystica Practica, Gerson fait cette remarque : « Dans I'accomplissement de la sainte psalmodie, il y a quelquefois plus de devotion \k oil il y a moins de connaissance, parce que
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r amour a ses entrees libres la oil la connaissance est forcee de s'arreter a la porte. » Aussi ce saint homme exprime-t-il le desir que tous ceux qui prennent part a rOffice divin s'appliquent a imiter ceux qui sans etre eux-memes habiles musiciens, prennent neanmoins un plaisir extreme a entendre les beaux accords des instruments. Cela ne revient-il pas a nous dire de nous mettre, en ceci comme en tant d'autres choses, a I'ecole des petits enfants? Car qui done a moins d'habilete dans I'art de la musique que ces chers innocents? Et d'autre part, on pent bien douter si, meme les plus gr^ands artistes, jouissent autant qu'eux des charmes de la musique. C'est ainsi que nous aussi, devrions gouter un plaisir extreme dans le seul fait de nous livrer pieusement k I'exercice de la pri^re vocale et de la psalmodie, alors meme qu'il ne nous est pas possible de tenir notre esprit
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constamment en 6veil sur le sens littoral de ce que nous recitons.
Sur cet article des jeunes enfants et de leurs pri^res, qu'il me soit permis d'ajouter quelques reflexions. Leurs pri6res vocales et leur bonne tenue k I'figlise, tout comme celles des personnes adultes, simples et sans education, sont de vrais actes de contemplation. lis ne visent a rien moins qu'^ atteindre Dieu, et qui oserait prOtendre qu'ils n'y reussissent pas? Ces humbles et ces petits du troupeau de Jesus-Christ Ol^vent leurs esprits et leurs coeurs vers Dieu comme ils peuvent, et Lui donnent, de leur mieux, la louange qui Lui est due ; de son c6te Dieu montre qu'il agre^e leurs naives adorations, en leur accordant la joie spirituelle et diverses graces. II peut tr^s bien arriver que certaines habiles gens, qui se savent gre des beaux discours qu'ils adressent k Dieu dans I'oraison,
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fassent une moue d^daigneuses, devant les demonstrations un peu gauches et inartistiques de la devotion de ces humbles, alors qu'eux-meme^setrouventa une immense distance de leur union intime avec le Dieu d 'amour. Plus d'un illustre serviteur de Dieu, mis par I'Eglise sur les autels, eut I'habitude, pendant qu'il vecut sur la terre, de demander certaines graces par les pri^res des petits enfants, et d'obtenir ainsi ce que peut-etre Dieu ne lui edt pas accord^ autrement.
L'an dernier, pendant la semaine de Noel, il se produisit, dans notre village de Buckfast, un incident curieux et ^ifiant. Evidemment les petits catholiques de notre 6cole, avaient raconte k leurs camarades non-catholiques de Tecole municipale, les splendeurs de la Creche, telle qu'elle se trouvait representee dans notre Eglise. Soudain, comme ces nu^es dc petits oiseaux que Ton voit, apr^s
quelques evolutions dans les airs, se dinger tous ensemble sur le meme arbre oil ils se mettent a gazouiller k qui mieux mieux ; ces enfants, les catholiques et les protestants, au nombre d'uhe trentaine environ, coururent ensemble a notre fig-lise, y ;p^netr^rent bniyamment mais ijon pans r<fvcrence ; les catholiques faisant le signe de la croix et la genuflexion devant le maitre-autel, et les protestants tombant les uns sur les autres dans leur effort pour les imiter. Les voila tous serr6s les uns contre les autres devant la Creche avec sa gfrotte et ses rochers en carton, et tout ce paysage en miniature qui encadre le divin Enfant. Ils se mettent k reciter des pri^res tout haut, sans prendre garde k une vieille dame dont ils troublent les devotions. Ensuite, I'un apr^s Inutre, ceux qui savent par coeur quelques petits po^mes k I'Enf ant-Jesus, les recitent ; puis il se fait un grand silence : — i66 ~
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le Fr^re sacristain qui vient d'entrer a saisi d'un coup d'oeil la situation et fait jouer la lumi^re electrique. La joie des enfants n'a plus de bornes, et alors ils se mettent k faire tout haut ieurs reflexions.
Mais qu'etait tout cela sinon de la contemplation? une contemplation collective et, pour ainsi dire, a int^r^t compose? Sans doute le boeuf, (que quelques-uns d'entre eux croyaient ^tre une vache), r^ne, le roi n^gre, et les petits anges ail^s qui planaient suspendus k un fil de soie invisible, attiraient une bonne part de leur attention ; mais le centre vers lequel convergaient toutes ces merveillcs, le h^fos de cette histoire, c'6tait TEnfant- J^sus : k Lui allaient toutes leurs prifres, en son honneur ils r6citaient leurs petites pieces de vers et chantaient leurs jolis cantiques. Car ils se mirent k chanter. Mais, comme ils chantaient done
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bien, ces chers petits! Leurs voix argentines et pen^trantes resonnaient jusque sous le cloitre et attir^rent quelques vieux moines, en leur falsant croire qu'il se passait dans Tfiglise quelque fonction solennelle. C'6tait bien cela : le Roi Jesus- Enfant donnait audience k ses petits courtisans.
Quand enfin lis eurent longuement rassasi^ leurs yeux et leurs petites ames affamees, des merveilles de la Cr^he et epuis6 leur repertoire de cantiques, tous ensemble ils se precipit^rent dehors et se dispers^rent par le village, en criant ^ tue-tete : « Nous avons ete a I'Rs^lise ! Nous avons ete k I'Eglise ». Sans aucun doute, cette visite impromptue, faite ainsi a Notre-Seigneur, avait 6t6 pour eux un grand ev^nement. D'ailleurs qui dira comment J^sus en profita pour leur parler secr^tement au coeur, et quels pourront en etre un jour les derniers r^sultats? — i68 —
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II faut admirer la profonde connaissance de la nature humaine que montre I'Eglise catholique, lorsque sous I'inspiration du Saint Esprit, elle met sous les yeux des ignorants de belles images et des symboles dont ils puissent saisir le langage muet. « Dans une image, dit saint Gregoire, ceux qui ne savent pas lire, apprennent la doctrine. »
■ Une dame protestante, qui avait passe sa vie k prendre soin des enfants, fit un jour cette remarque, qu'ils sont tous catholiques en naissant, et se jettent d'instinct sur les images, les medailles et les chapelets. Elle ajoutait avec une nuance de tristesse : « On est oblige de les corriger sur ce point ». H^las! pauvre dame, quel malheur que vous pensiez ainsi!
« Mais n'est-il pas d^fendu dans la Bible d 'adorer des images ?» Sans aucun doute : mais 6coutez un peu cette autre parole de saint Gregoire le Grand : « Ado-
rer les images est defendu, mais c'est tout autre chose d'apprendre d'elles a connaitre ce que nous devons adorer »
(Ep. ix). Croyez-vous que notre Pere celeste ne sache pas ce qui convient k ses enfants? Voyez done quel grand llvre d 'images il met sous nos yeux. Le fastueux d6cor de ce monde, sous la lumi^re du soleil pendant le jour, de la lune et des etoiles pendant la nuit : les montagnes aux sommets neigeux, les collines, les vall(^es, les fleuves, les for^ts, les prairies emaillees de fleurs, les buissons pleins d'oiseaux et d'insectes brillants, les arbres fruitiers, les champs converts de molssons dories, et toutes les formes de la vie animale : que sont toutes ces choses sinon autant d 'images destinies a Clever I'esprit de I'homme jusqu'i Dieu? II en va de meme des images dans nos livres de pi^t^, aux portiques et aux verri^res de nos antiques cathedra-
ADOllATIOy CORPOBELLE T)ES ENFAKTS
les et k rinterieur de toutes nos dglises. Tout cela est pour rejouir les yeux et le cceur et eclairer Tesprit des enfants de Dieu, grands et petits, instruits ou ignorants, mais plus specialement pour I'avantage des petits et des simples.
II faut a I'homme des images. S'il n'en a pas de pieuses et qui lui parlent de Dieu, du wSauveur, de la Vierge M^re, des Saints, il en cherchera de profanes. J'ai remarque, en Angleterre et aux Etats- UniSjCombien les Protestants a tous crins, se pla'sent a remplir d'images I'interieur de leurs habitations. Quelles especes d'images? Oh ! des portraits de chevaux, de chiens, de jockeys fameux, de pugilistes, d'actrices, et aussi, (quelle ijonie !), des representations des faux dieux impudiques de la Grece et de Rome. Les fils et les filles de cet honnete homme peuvent en grandissant, mediter sur les aventurcs de Venus et d 'Adonis.
LA CONTEMPLATION CHUETIENNB
Ces reflexions sur Tutilit^ des images nous ont-elles entrain^ hors du sujet dont nous traitons en ce moment, k savoir I'adoration corporelle dans ses rapports avec la Divine Contemplation? Non, assur^ment.