CHAPITRE PREMIER
PREMIERE IDEE DE LA DIVINE CONTEMPLATION
D^s I'abord nous proposons la definition suivante : La Divine Contemplation est I'acte de s'entretenir avec Dieu.
Expliquons ce terme « s'entretenir ».
Cela veut dire partager quelque chose avec quelqu'un. Cela implique une .double action : celle de communiquer quelque chose a quelqu'un, et celle de recevoir quelque chose de lui en retour, ou bien, vice versa, recevoir de quelque per-
LA CONTEMPLATION CHRSTIENNE
Sonne et lui communiquer k notre tour quelque chose. Ainsi la conversation est une espece d'entretien, puisque Ton y communique ses idees a son interlocuteur, et que Ton y re9oit communication des siennes. Tout commerce d'amitie entre deux personnes est un entretien, puisqu'il consiste pr6cis6ment dans un ^change de temoignages d' affection reciproque. Une m^re avec son enfant cheri, un epoux avec son epouse, un fr^re avec son frere, J^sus dans la Sainte Eucharistie avec le communiant plein de ferveur, Dieu le P^re Celeste avec le pretre au Saint Sacrifice, que font-ils? lis s'entretiennent : ils se donnent et ils re9oivent mutuellement quelque chose.
Remarquons tout de suite que dans I'entretien avec Dieu, on fait moins usage de 1 'esprit que du coeur : nous aurons a revenir sur ce point au cours de ce volume. La Divine Contemplation est Juste- -^ i6 ~
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ment cette esp^ce d'entretien ou de communication reciproque avec Dieu. Elle requiert deux personnes, d'une part Dieu plein d'amour, de I'autre I'ame pleine d'amour, faisant echange de temoignages d' affection.
L'homme, grace a sa nature complexe dans laquelle se rencontrent I'esprit et !a chair, est capable de s'entretenir d'abord avec lui-m^me, avec sa propre personne ; ensuite avec la nature, c'est-^-dire avec tout ce monde de creatures, les unes visibles, les autres invisibles, au milieu desquelles il se trouve, mais plus particuli^rement avec ses semblables, les autres hommes ; enfin il est capable de s'entretenir meme avec Dieu : avec chacune des trois Personnes de la Tr^s Sainte Trinite, et avec la Tres Sainte Humanite de Notre-Seigneur, soit au trone de sa gloire dans le ciel, soit cachee dans la Divine Eucharistie.
Contemplation chr6tienne. — 2.
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C'est parce que son dme est esprit que I'homme est capable de s'entretenir avec lui-meme. A Tesprlt seul il est donne de se replier, pour ainsi dire, sur lui-meme, de se rendre compte de sa propre nature, d'observer ce qui se passe au dedans de lui-meme, et d'entrer en conversation avec sa propre personne a ce sujet. II se pose des questions et il se donne des reponses, et par ce procede, s'il sait lui donner un sage developpement, il arrive h faire d'importantes decouvertes ; il trouve en lui-meme des profondeurs jusqu'alors insoupgonnees et presque insondables ; il demele en son fond des desirs secrets et des besoins que Dieu seul peut satisfaire. Nous avons un magnifique exemple de cette espece d'enqu^te dans presque toutes les pages des Confessions de saint Augustin.
Cette espece d'entretien avec soi-m6me s'appelle introversion. J'y ai di]k fait al- — i8 —
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luslon, en passant, dans mon ouvrage intitule : LA Vie Mystique. (Ch. i.) Tr^s utile en elle-meme et pour elle-meme, I'intro version Test encore bien davantage comme preparation et introduction a I'entretien avec Dieu. Se pourrait-il que I'entretien avec soi-meme ne fiit pas utile et interessant? Apres Dieu et Notre-Seigneur Jesus-Christ, nulle personne, nul objet cree ne doit etre plus cher a rhomme que son propre esprit qui est en lui.
L'introversion, pratiquee dans un esprit de pri^re, fait decouvrir k rhomme, au fond de son propre coeur, le lieu secret du rendez-vous avec Dieu. C'est la partie la plus profonde et la plus cachee de I'etre spirituel de I'homme, la ou git la ressemblance divine, ou les sacrements qui ne s'administrent qu'une fois Jaissent leur empreinte ind^lebile, ou retentlt la voix de la conscience. C'est le fin fond et
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comme la moelle de notre personnalite.
Les 6crivains mystiques I'appellent le tr^fonds de Tame, ou avec saint Francois de Sales, la fine pointe de I'esprit. Gerson, apr^s saint Thomas d'Aquin, lui donne le nom de Synderese. Saint Bonaventure Tappelle VEtincelle ou partie lumineuse de Vkme, c'est le Funklein des grands mystiques allemands du moyen ^ge. Dieu seul peut penetrer dans ce Sanctum Sanctorum ou sanctuaire le plus cach6 de Tame humaine ; Dieu seul qui Fa cr^6, et avec Dieu, I'esprit de I'homme qui s'adonne en esprit de pri^re a la pratique de I'introversion. Le reste du moilde des creatures est k tout jamais arr^td k la porte de ce sanctuaire intime et il n'est mdme pas au pouvoir de I'homme d'ouvrir k qui que ce soit cette partie de lui-meme : Car qui done connait les secrets d'un homme, si ce n'est I'esprit de cet homme qui est au^dedans de lui ?
IDSE DP LA DIVINE CONTEMPLATION
(I Cor. II, II.) II semblerait meme qu'il en sera ainsi apres notre mort et notre entree dans le monde des esprits et pendant toute Teternite. Cette inviolabilite de chaque ame humaine, aussi bien que de chaque nature angelique, sera la source d'une de nos plus profondes satisfactions. Je m'appuye pour justifier cette assertion, sur certains passages de la Sainte Ecriture tels que le suivant, tire de r Apocalypse, chapitre ii, verset 17 : A celui qui remportera la victoire... jc donnerai une pierre blanche, et sur cette pierre sera grave un nom noiiveau qii'aucun homme ne connaitra si ce n'est celui qui I'aura regu.
Ce nom, inconnu de tous except^ de celui qui le revolt, ne nous montre-t-il pas Dieu et I'ame bienheureuse, comme deux epoux enfiamm6s d'amour Tun pour I'autre, k ce point que, en leur particulier, ils se donnent de tendres surnoms qu'ils — 21 ^^
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considereraient comme une profanation de repeter devant tout le monde?
L'entretien avec la Nature, quand on le fait avec un esprit droit, est une maniere indirecte de s'entretenir avec Dieu; car la Nature se fait le fiddle echo de la toute-puissance, de la sagesse infinie et des amabilites de son Createur. Nous aurons a revenir sur ce sujet par la suite.
L'entretien avec nos semblables est le plus difficile de tous a tourner a notre avantage. La conversation entre eux et moi est une esp^ce d'epanchement de nos esprits ; un 6panchement qui pent ^tre de choses bonnes, ou frivoles, ou inutiles, ou absolument horribles ; qui pent m'aider a mon union avec Dieu, ou bien y devenir un obstacle en me rendant indigne et incapable de cette union ; un 6panchement et une communication au-devant desquels on peut se porter, que Ton pent
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rechercher et recevoir avidement, ou bien au contraire centre lesquels on doit protester 6nergiquement et auxquels il faiit resister de toutes ses forces. C'est pourquoi, au d^but de toute tentative d'entretien de mes fr^res avec moi, I'attitiide de men esprit doit etre une attitude de vigilance : toujours pret k prendre une prompte decision au sujet de la ligne de conduite k suivre en la circonstance. Nous devons nous comporter de la m^me facon k I'eg-ard de la parole ecrite, soit des vivants soit des morts.
Cet entretien des hommes entre eux peut se faire non seulement k Taide de la parole parlee ou ecrite, mais encore, et parfois avec une plus grande efficacit^, par les regards, les gestes, I'attitude g^nerale, enfin par toute manifestation spontanee de soi-m^me dans I'esprit ou dans la chair. Ce n'est point manquer k la justice ou k la charity que de cons-
tater qu'en g^n^ral, les entretiens des hommes les uns avec les autres sont trop souvent r^pr^hensibles, parce qu'il est si facile aux mauvaises inclinations de notre nature corrompue de les contaminer. « Toutes les fois que j'ai 6t6 parmi les hommes, » nous dit I'auteur de Tlmitation, « j'en suis revenu moins homme ». Cependant ce n'est point \k ce que Dieu demande. L'ordre parfait serait que nos entretiens les uns avec les autres, tout comme nos entretiens avec la Nature et avec nous-m^mes, fussent une mani^re indirecte de nous entretenir avec Dieu. Si qnelqu'un parte, que ses paroles soient comme venant de Dieu. (I, S. Pierre, iv,
Le plus sublime privil%e de Thomme consiste en ce qu'il est capable d^s icibas, pendant les jours de son pMerinage, en d6pit des conditions pr^sentes de son existence, de s'entretenir aimablement
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avec Dieu, si seulement il le veut bien : par quoi il se montre aussi fort au-dessus de la pure animalite que le ciel est audessus de la terre. Par I'entretien avec Dieu la vie la plus sombre peut s'illuminer ; la vie de I'esclave, celle du condamn^ aux travaux forces, du prisonnier de guerre, de rhomme clou6 k un lit de souffrance, de celui qui est victime de rinjustice, de la persecution ou seulement des su'ites de ses transgressions ; en un mot, de quiconque g^mit sous le poids de quelqu'infortune que ce soit. La vie de tout chrdtien, quels que solent son sort, son 6tat, le poids de ses occupations, doit ^tre illumin^e et glorifi^e su moins deux fois par jour, matin et soir, par I'entretien avec Dieu : elle peut I'^tre bien davantage par Tusage frequent des oraisons jaculatoires.
Quant k la vie du pr^tre ou du religieux ou de la religieuse, elle doit etre
grandement sainte et grandement joyeuse, puisqu'elle n'est qu'un entretien incessant avec Dieu. Presqu*^ chaque heure du jour, ils se trouvent dans I'heureuse n6cessit6 de suspendre tout entretien avec eux-memes ou avec les creatures, pour converser avec Dieu, si seulement ils entrent dans I'esprit de leurs fonctions, au lieu de se contenter d'un accomplissement tout machinal du devoir de la pri^re publique. lis ont en outre la plus grande facility de s'entretenir avec Dieu, dans le secret de leur coeur, tout le long du jour.
Que telle soit done, d^s I'abord, notre definition de la Contemplation Divine :
C'est I'acte de s'entretenir avec Dieu, n'importe ou, n'importe comment, que cet acte soit court et passager ou bien qu'il soit prolong^ et souvent repdt^.
O mon fr^re, vous qui lisez cette faible tentative de vous donner une juste
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idee de la Divine Contemplation, avezvous le desir sincere de comprendre? Dans ce cas, suspendez votre lecture ; mettez ce livre de cote, et commencez sans plus k vous entretenir avec Dieu. Prenezvous-y par n'importe quel bout, n'importe de quelle mani^re. Dieu, plein d'amour, n'attend qu'un mot de vous, — k moins, peut-etre, qu'il veuille commencer Lui-meme I'entretien et demande seulement que vous vouliez bien lui preter I'oreille. II est impossible de ne pas r^ussir dans cette affaire.
II vous est arrive sans doute parfois de desirer d 'avoir un entretien avec un ami et de ne pouvoir le rencontrer ou bien de vous heurter k la formule sig-nificative : « Monsieur n'est pas visible. » Peut-etre vous ^tes-vous mis a sa recherche et avez-vous eu le chagrin de constater qu'il faisait tous ses efforts pour vous 6viter, soit parce que votre conversation
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lui eut caus6 de I'ennui, soit parce qu'il redoutait que vous lui empruntassiez de I'argent ou lui demandassiez quelqu'autre service qu'il n'etait pas dispose k vous rendre. Rien de semblable n'est a craindre de la part de Dieu. II est toujours visible dans ce sens-la. II n'aime rien tant que de nous voir rechercher son entretien et solliciter ses faveurs. Mes ddlices, dit la Divine Sagesse, sont de m'entretenir avec les enfants des homines, (Prov., VIII, 3T.)