CHAPITRE XV
LES ABORDS DE l'ORAISON DISCURSIVE
Au seuil d'un trake sur I'oraison, ecrit de nos jours, se pr^sente inevitablement la question de methode, quoiqu'on n'en trouve pas la moindre trace avant le XVI® siecle.
En soi, c'est une question assez insignifiante, si Ton envisage I'oraison mentale et la Divine Contemplation dans leur plenitude. Tout au plus regarde-t-elle les commencants, et encore pas tous. La methode entreprend d'enseigner la bonne mani^re de se mettre k la recherche de Dieu, I'art de mettre sous le Larnais et de manier adroitement des facultts eii-
core indomptees, enfin I'art d 'employer, k SI propre satisfaction et avec profit spirituel, la demi-heure de meditation qui figure en tete de nos programmes de piet6 modern e,
Je parle sans parti pris de critique, mais c'est ma conviction profonde, ancree en moi par des observations prolong'^es pendant plus d'un demi-si^cle, que la methode tient une trop grande place dans les preoccupations de la pi^t^ moderne. Certains ecrivains semblent y mettre le dernier mot du culte divin. On a fait de la methode une fin, tandis qu'elle n'est qu'un moyen, et encore un moyen purement artificiel. Des directeurs, avec la meilleure des ftitentions 6videmment, s'en sont servi comme d 'instrument de domination spirituelle, pour lier et garder sous leur autorite et retenir sur le seuil, des ames que le Saint Esprit pressait
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d'avancer, de courir, de voler aux plus hauts sommets de la Divine Contemplation.
Certes, que celui qui sent le besoin d'une methode en fasse usage ; et qu'il s*en serve aussi'longtemps qu'il trouvera utile ; cependant il fera bien de la mettre de cote aussitot qu'il pourra s'en passer. Un homme qui a dil pendant quelque temps se servir de b^quilles, est trop heureux de les remiser des qu'il n'en a a plus besoin. Dans sa recherche de Dieu, dans ses rapports avec Lui, que le fervent Chretien adopte le plus vite possible, le sans-c6r^monie du petit enfant. Voyez de quel ^lan spontan6, plein de naturel et de grAce, il se jette sur le sein de sa m^re ch6rie. Le grand mal de la plupart des m^thodes, c'est qu'elles ont la tendance k rendre gauche et guind6 dans ses rapports avec le bon Dieu, celui qui s'en sert. II a trop conscience de lui-
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meme. II ne se perd pas de vue un seul instant.
Dans ses Souvenirs et Causeries, le marquis de Segur nous fait faire la connaissance d'une pauvre femme ag6e de quatre-vingt-cinq ans, nommde Colette, qui nous fait naivement cette confidence : « Je suis bete, je le sais bien. Chez nous, quand j'^tais petite, nous ^tions onze enfants : il fallait commencer (de bonne heure k gagner sa vie. Je n'ai jamais su ni lire, ni ecrire. J 'en ai senti quelquefois rudement la privation^ mais je dois dire que ca n'a jamais fait du tort k mes pri^res : au contraire, je parle au bon Dieu tout haut ou tout bas ; je lui dis tout ce qui me passe par la tete, comme 9a me vient. Des livres me generaient : ils me forceraient de prier k leur mani^re. Je veux prier comme je I'entends. J'ai toujours dit ce que pense k mes voisines, k mes amies, k tout le monde : pourquoi
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ne ferais-je pas la meme chose avec le bon Dieu? »
Bravo ! Colette, voila qui est bien dit, Sainte Therese n'eut certainement pas tenu un autre langage. Prier a sa maniere, ^tre soi-meme dans ses rapports avec le bon Dieu, dire ce qui nous vient en tete, Lui parler coeur k coeur sans nous laisser charger et entraver de methodes artificielles, n'est-ce point \k I'id^al de Toraison?
Nous devons insister sur ce fait, que I'oraison telle que nous la det:rivons dans ce volume, qu'elle soit discursive ou affective ou de quietude, n'est pas un exercice artificiel, ni k pratiquer k heure fixe et dans un espace de temps limits, comme qui dirait une demi-heure ou une heure. C'est un processus vital qui embrasse et qui p^n^tre toutes les actions du fervent chr^tien ; et qui pourrait etre compare k la croissance d'un arbre se
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couvrant chaque ann^e au retour du printemps, de fleurs, de feuilles et de fruits.
Bien entendu Tarbre demande k etre plante dans un terrain favorable, protege contre ce qui pourrait concourir k sa destruction, nourri de la ros^e, de la lumiere, de I'air qui lui vient d'en haut, tandis que ses racines vont chercher dans le sol les sues dont il a besoin. C'est dans ces conditions que le phenom6ne vital de la croissance de I'arbre se continue sans interruption, quoique secretement et silencieusement. Voilk une image des lois que suit le developpement de I'oraison mentale et de la divine contemplation dans une dme de bonne volonte. Ce n'est pas affaire d'une demie-heure chaque jour, k heure fixe, c'est affaire de toute la vie, et de la vie toute enti^re jusque dans ses plus humbles details : en sorte que I'^tat d'oraison mentale est solidement ^tabli
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et la divine contemplation devient comme r^toffe dont est faite notre vif^,
Les actes isoles d'oraison mentale sent, ou des sig-nes on des fruits de I'^tat de contemplation dej^ solidement 6tabli dans I'ame ; ou bien, tout au moins ils visent et ils tendent naturellement a r^tablir ainsi : autrement, pourquoi s'en donnerait-on la peine? C'est le fait de ne pas avoir percu ce rapport necessaire des actes Isolds avec I'^tat qu'ils sont appeles k etablir et developper, qui a si lamentablement retr^ci les visees de la pi^te moderrne et en a fait cette chose indigente, etriquee, et improductive que nous voyons.
II est tout k fait juste de comparer le rapport qui existe entre I'dme contemplative et Dieu, k celui qui existe ndcessairement entre I'arbre et la puissante Nature au sein de laquelle il se diploic. Nous vivons dans le rayonnement de ce soleil,
la presence de Dieu ressentie et aim6e, et nous sommes enracin^s dans la tr^s sainte Humanity de Notre- Seigneur J6sus Christ : radicati et superaedificati in ipso (Col. II, 7). Or, de meme que la croissance vitale de I'arbre est associ^e k toute I'oeuvre d'ensemble de la nature et en depend et en fait partie, de m^me le travail de Toraison mentale relie chaque ame individuelle qui s'y applique, k tout I'ordre de la grace dans I'Eglise universelle, et I'associe k la vie du Sauveur glorifie et k la vie de la Sainte Trinity toute enti^re. Voilk-t-il pas du mysticisme, et du meilleur?
Nous touchons aux racines m6mes de notre sujet, lorsque nous faisons observer rimportance des lectures pieuses et de la meditation, (en dehors de toute preoccupation de m6thode), faites en vue de la divine contemplation et tout spdcialement en vue de Toraison discursive. Saint
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Thomas (2^ 2^^y question 180) consid^re ces deux actes, la lecture pieuse et la meditations, comme parties integrantes de ce processus vital dont nous venons de parler. On pourrait dire que leur fonction c'est de nourrir Tarbre par ses racines.
L'EglTse fait de ses contemplatifs des liseurs k outrance ; et elle s'attend bien k ce qu'ils sassimilent, par une consideration attentive, ce qu'ils lisent. Le pretre avec son breviaire de tous les jours, le religieux, la religieuse avec I'office du choeur ; le fervent chretien qui \eut suivre en detail le d^ployement de la sainte liturg-ie k travers tout le cycle de I'ann^e, quels liseurs ils sont obliges d'etre! Dans quelle riche terre ne plonge-nt-ils pas les racines de leur attention et de leurs affections! Quels sues nourrissants iis imbibent et s'assimilent sans cesse ! Et puis il y a .ces autres livres k feuilleter et parcourir avec diligence : la Contemplation chr^tienne. — 15.
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Nature, les divines Ecritures, le saint Crucifix, notre propre coeur ,qui sont tous des livres de Dieu. Enfin i.l y a encore les beaux livres ecrits par les grands serviteurs de Dieu pour ^lucider ou interpreter ceux de Dieu. Quel vaste champ de saintes lectures et meditations s'etend devant nous, si seulement nous voulions nous donner la peine de le parcourir !
D 'autre part, le monde, lui aussi, impose k ses serviteurs une enorme quantite de lectures : une infinite de journaux et de revues, ou le mensonge surabonde et la verite est supprimee pour servir aux besoins des partis politiques ; ou les faits divers les plus abominables, les plus malsains, les plus empest^s, sont etal6s avec complaisance ; ou I'histoire est falsifiee de propos ddlib^r^ ; ou tout est de nature k flatter les app6tits morbides d'une soci^te en deliquescence. II y a aussi ces legions de livres de demi-science, bour-
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res d'aper^us illusoires sur tous les sujets possibles et imaginables, donnant la fausse impression que rhomme, cet etre de neant, a resolu toutes les enigmes de I'univers, qu'il a sonde les profondeurs du firmament aussi bien que celles des oceans, qu'il a pese Dieu dans la balance de sa raison et I'a trouv6 trop leger! — lui, homme, ne d'hier et dont le corps, demain, pourrira dans le tombeau tandis que son ame comparaitra au jugement !
De telles semailles intllectuelles, quelle espece de moisson peut-on attendre, sinon un complet ahurissement, I'anarchie de la pensee, un abject mat^rialisme avec toute ses hideuses consequences? Nous voyons une abondante moisson de tous ces maux croitre et grandir sous nos yeux et qui nous promet de mauvais jours dans un prochain avenir. L'horrible guerre mondiale que nous venons de traverser,
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Tagitation du monde des travailleurs avec leurs exigences arrogantes et d6raisonnables ; le bolchevisme qui s'infiltre partout : que sont toutes ces choses sinon les produits de la liberte de la presse?, de cette precieuse liberte de la presse que Pie IX avait bien diagnosee, et qu'il eut le courage de fletrir et de condamner sans se soucier des huees et des protestations du monde. Non pas liberte, mais bien plutot licence effrenee d'exprimer, de declarer, d'imprimer, de disseminer partout, sans aucun controle ni aucune limite, des doctrines monstrueuses, immorales, impies, blasphematoires et subversives de toute religion et de toute honnetet^. Sous la puissante action de pareils dissolvants, un ordre social plus fort que le notre serait sur de se d^sint^grer.
Quant k leurs effets sur I'individu, ils sont eifrayants.
Est-ce que, parmi les gens au milieu — 228 ~
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desquels nous vivons, il y en a beaucoup qui savent encore si Dieu existe, ou si leur ^me est immortelle, ou enfin s'ils sont responsables devant une autorite supreme, de leurs actes libres et reflechis? En verite, ils ne sont plus surs de rien du tout. Le seul mal moral qu'ils reconnaissent comme condamnable, c'est si on les vole ou si on attente a leur propre vie : mais il n'est pas si evident k leurs yeux que I'adultere, par exemple, ou encore I'avortement, soit un crime.
Une seule chose leur parait "desirable et forme I'objectif de tous leurs efforts : avoir ce qu'ils appellent « du bon temps ; jouir de la vie, s'amuser » : progframme extr^mement simple, et k I'aide duquel ils ont bien vite fait de g-^cher leur vie. EJ: sous le masque de leur dissipation se cache une tristesse qui tient du d6sespoir.
Si un chr6tien se met au r^g-ime de cette
sorte de litt^rature, il se rend absolument impropre k la Divine Contemplation. Si par suite des circonstances et sans qu'il y ait de sa faute, il se trouve oblig^ de remuer ces pourritures et ces immondices, qu'il ait bien soin de s'entourer de toutes les precautions sanitaires sugg"6r^es par la prudence, ou bien il court p6ril de mort. II ressemble k celui qui aurait la temerite de manier des gaz empoisonnes ou de puissants corrosifs, sans mettre un masque pour proteger son visage et des gants pour sauver ses mains.
II y a des personnes riches bien instruites, qui pretendent qu'il leur est impossible de faire une place dans le detail de leur journee k la lecture spirituelle. Parlous sans ambage : C'est tout simplement qu'elles n'en veulent pas. Elles n'en ont pas le go'jt, voil^ la verite.
Pas de temps pour les saintes lectures! Si ces Chretiens ind.ignes se donnaient
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la peine de dresser la liste de tous les acticles de journaux, de tous les chapitres de romans et autres lectures frivoles qu'ils trouvent le temps de d6vorer dans le seul espace d'une semaine, Us en seraient stup^faits. Oh! leur cas est bien simple ; il tient dans la formule : « Ceci tuera cela ». Ou bien les saintes Ictures, avec leur fruit naturel, k savoir la Divine Contemplation ; ou bien pas de saintes lectures du tout, et comme consequence fatale, plus du tout de Contemplation Divine : Dieu mis hors la loi, dans ce coeur de Chretien !