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CHAPITRE XVI

DE LA PRATIQUE DE l'ORAISON DISCURSIVE

C'est I'oraison discursive qui est la forme d'oraison la plus famili^re k la majorite des chretiens, pendant la plus grande partie de leur vie. II ne sera done pas hors de propos de donner quelques indications sur la maniere de s'y mettre et d'avancer en cette oraison.

A quoi pretendez-vous? N'est-il pas vrai que vous voulez vous aboucher avec le Dieu d 'amour, comme s'il 6tait \k devant vous? Eh bien, mais, n'y estil pas? Comme s'il vous entendait et pr^tait I'oreille k ce que vous Lui dites? Cela n'est-il pas ainsi? Comme s'il

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d^sirait que vous Lui parlassiez et qu'Il y prit plaisir. Pouvons-nous douter qu'i! en soit ainsi? Votre dessein est egalement d'^couter Dieu parlant au dedans de vousmeme, comme s'll avait quelque chose a vous dire. Et n'est-ce point le cas?

Comme si vous aviez a coeur de ne pas manquer une seule de ses monitions intt^rieures? Comme si vous appr^ciiez a sa haute valeur I'honneur de vous entretenir secretement avec Dieu et que vous en fissiez vos delices?

Or done : que dire au Seigneur Dieu?

Dites-lui n'importe quoi, k propos ou hors de propos. M'^tir-s">n ^:: ; - icore une fois k r^cole des tout jeunes enfants, ces grands maitres et nos moddcs dans I'art d'aller droit k Dieu avec simplicity.

Voici une charmante histoire qui m'a ^t^ racont^e recemment.

On avait recommand^ k des enfants de

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parler au bon J6sus simplement, comme cela leur venait. Dans rapr6s-midi I'un des plus petits gargons fut tr^s en retard pour rentrer chez lui, apres I'dcole. Sa m^re inqui^te, aprfes une demie-heure d'attente, se mit k sa recherche. Elle I'aper^ut sortant de I'^glise et comme elle lul demandait ce qu'il y avait 6te faire : « Oh ! dit-il, j'ai et^ me placer sur le premier banc, en face de I'autel, et j'ai raconte k Notre-Seigneur une histoire de voleurs ».

Ceci me remet en m^moire un petit incident longtemps oubli^ de ma vie de missionnaire. II y a quelque trente ans, je me trouvais charg6 de la mission des Osages, tribu indienne de I'Amerique du Nord. Une ecole florissante avait ete construite k un endroit appel6 Pawhuska ; elle ^tait tenue par de bonnes religieuses franciscaines qui n:ettaient une z61e admirable k instruire mes ndophytes

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Peaux-Rouges, jeunes et vieux, dans les rudiments de la foi catholique. Un jour, en passant par le jardin des bonnes Saeurs, je fus surpris d'y rencontrer une petite sauvagesse de six ou sept ans, se promenant gravement toute seule dans une all^e. « Coaina, mon enfant », lui disje, avec un air de sev^rite, « pourquoi n'^tes-vous pas avec les autres? » Oh ! r^pondit-elle, en s'approchant de moi d'un air confidentiel et parlant tout has : *< Je cause avec le Grand Esprit, le bon Dieu ». .< Vraiment et que peux-tu bien avoir k Lui dire? » « Je Lui dis que je Taime bien, et que je voudrais le voir et Tembrasser. »

C'est justement cela. Vous voulez causer au bon Dieu. Faites-le done, simplement. Parlez-lui avec la simplicit6 d'un enfant. Sur ce propos je ne connais rien de plus suave, de plus suggestif, de plus entrainant, que I'exemple laiss^ par la

Carmelite de Lisieux, la Bienheureuse Soeur Therese de I'Enfant Jesus, « la petite Fleur ». Quiconque desire apprendre I'art precieux de converser simplement et ddlicieusement avec le Bon Dieu, ne peut mieux faire que de lire et relire sa vie racontee par elle-m^me.

C'est un art, en effet, que de s'entretenir avec Dieu ; mais c'est un art si simple que la plupart des gens le manquent parce qu'ils vont chercher trop haut et trop loin. II est 1^ sous notre main, dans notre coeur. II s'acquiert par la pratique, et si Ton s'y applique, on peut y faire de grands progr^s et y devenir tr6s habile, comme aussi pour peu qu'on le neglige on en perd vite le secret. « II faut toujours faire oraison et ne jamais s'en reldcher. » (Luc xviii, i). C'est comme pour le feu ; il ne faut jamais le laisser s'6teindre tout k fait, ou bien alors on aura de la peine k le rallumer.

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N'oubliez pas, comme font beaucoup de devots, que I'idee de ccnversation suppose au moins deux interlocuteurs. Pour ce qui est de I'oraison, ces deux interloqueurs, sont, d'abord le bon Dieu, et, ensuite, vous-meme ; donnant la precedence a Dieu parce qu'Il est le plus digne. Mais 11 est si bon, si doux, si familier qu'Il vous permet d'ouvrir vous-meme I'entretien quand il vous plait, quand cela vous convient selon I'ordre de vos occupations. II est toujours 1^, toujours pret, toujours dispose k vous ^couter.

Alors, mettez-vous-y. Ouvrez la conversation, saluez-le aimablement et d^s I'abord professez que vous etes pret k I'ecouter : Parlez, Seigneur, voire serviteur ecoiite. (I. Rois, ill, g.) Je preterai Voreille (du cceur) a ce que le Seigneur diraau dedans de moi. (Ps., Lxxxiv, 9). II se peut que Dieu soit justement dispose k parler k son serviteur, k vous — ^37 —

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dire quelque secret. Peut-etre est-il d^sireux de faire couler dans votre coeur des seintiments de joie spirituelle ou de sainte tristesse, ou de vous favoriser de quelque lumi^re speciale : car c'est 1^ la mani^re de s'exprimer, propre k un pur esprit. Si le bon Dieu vous parle ainsi, oh! alors quelle joie! quelle benediction! Alors, ^coutez en silence !

Laissez parler Dieu ainsi sans I'interrompre. Qu'Il dise bien tout ce qu'Il a k vous dire. Et quand II a fini de parler, continuez d'ecouter ; montrez-Lui votrc ardent desir d'en entendre plus long.

Quand enfin vous voyez que c'est bien tout pour le moment, alors ruminez dans votre esprit ce que le bon Dieu vient de vous dire de cette maniere ; conservez en vous la viva impression dont il vous a touchd. Gofttez-en la douceur, baignezvous dans sa Inmi^re. Et puis, ne manquez pas d'exprimer votre reconnais-

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sance en meme temps que le sentiment de votre profonde indignite.

Et maintenant, k votre tour, quand vous vous y sentez porte par le raouvement interieur de la grace, par le Saint Esprit qui est votre hote, mettez-vous, en grande humilite d'esprit, k dire au Seigneur Dieu tout votre amour. Repandez votre coeur devant Lui en brdlantes paroles d'adoration. II n'est pas besoin de livres pour cela. Dites, comme la bonne Colette dont nous avons cite I'exemple au chapitre pr^c6dent, dites ce qui vous vrent a I'esprit, ce qui est dans votre coeur, et non pas ce que quelqu'un a ]ug6 bon d'^crire et d'imprimer. J'avouerai pour ma part, que depuis que j'ai entcndu parler de cet enfant qui raconta au bon Jesus une histoire de voleurs, je me juis avis6 de faire un peu comme lui. J'ai rendu compte, tout bonnement, k Notre- Seigneur, de quelques remans, dont la

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lecture me fut imposee par les circonstances, et je m'en suis fort bien trouv6.

D'ailleurs, ce n'-est pas la mati^re qui manque pour vous entretenir avec Dieu, si seulement vous vous en rendez compte. Parlez-Lui de vous, de votre prochain, de Lui-meme : voila en trois mots un prog"ramme de conversation absolument in^puisable.

Vous ferez plai^^ir k Dieu en Lui parlant de vous-meme. II vous aime. Racontez-Lui comme s'il ne les connatssait pas, vos ennuis, vos joies, vos craintes, vos regrets, vos defauts, vos saintes ambitions, vos modestes succ^s, vos d^convenues, vos plans d'avenir.

II nous arrive souvent de tomber dans une erreur pratique : celle de trop parler aux autres de ce qui nous conoerne personnellement. Nous croyons les int6resser : cela les laisse bien indiff^rents. lis n'ont que peu de sympathie, ou m^me

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point du tout, k nous donner. Nos entretiens les plus confidentiels les laissent froids, peut-etre qu'ils am^nent sur leur visage un sourire enigmatique, oii des yeux plus clairvoyants que les notres decouvriraient une teinte d'ironie. Nous n'avons pas cela k craindre dans nos rapports avec le bon Dieu.

Vous lui ferez plaisir encore davantage si, vous oubliant vous-m^me, et ayant presents k Tesprit et au coeur, les nombreux et pressants besoins des ^mes, vous vous appliquez k recommander k Dieu votre prochain. II est en notre pouvoir d'apporter k nos entretiens avec Dieu un grand co2ur et un esprit apostolique. Sans entreprendre de longs voyagesges, ni sortir de 1 'humble sphere de nos emplois, quels qu'ils soient, il nous est loisible d'obtenir de Notre-Seigneur un nombre indefini de conversions de pauvres p^cheurs et de pauvres paiens,

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et les faveurs les plus precieuses pour toute la sainte £g-lise. Plus d'un humble fr^re-convers, plus d'une pauvre femme ignorante, plus d'un adolescent pieux, ont fait cela. Mais, combien belle doit 6tre ■la pri^re d' intercession de ces amis confidentiels du bon Dieu !

Toutefois, vous plairez encore davantage au bon Dieu, et vous obtiendrez de plus abondantes benedictions sur vousm^me et sur le monde entier, si, par la g-r^ce du Saint Esprit, vous vous sentez interieurement port^ k vous perdre de vue et aussi le monde entier et k ne plus vous entretenir avec Dieu que de Lui meme ; appliquant votre esprit et votre coeur k la contemplation de Lui seul, dans la plus pure prifere d 'adoration.

C'est le moment de faire r^sonner m^-

lodieusement la harpe de votre coeur, et,

en esprit, de danser en cadence, comme

David devant I'ArcTie d 'Alliance. C'est

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le moment de rivaliser avec les choeurs sublimes des Anges du paradis et de faire vibrer de toutes les forces de votre etre le cantique : Saint, Saint, Saint est le Seigneur Dieu ! (Is. vi. 3.)

Et peut-etre viendra-t-il un moment ou un divin silence tombera sur vous, et vous vous trouverez tout saisi du sentiment de la majeste de Dieu, de sa presence, de ses amabilites infinies, de I'abtme de sa saintet^. Vous en serez ecras^. Reste la, gisante, devant Lui, 6 ame chretienne, sans mouvement et comme aneantie. Sache que, quoique tu sembles inactive dans cet ^tat, il se passe en toi de grandes choses. II est en train de s^op^rer une union de toi-m^me avec Dieu, une infusion de Lui en toi, une transformation de ton chetif 6tre en sa divine ressemblance, qui d^fie toute description et qu'on ne saurait concevoir : rt tu donnes ainsi h. la divine Majesty une ~ 243 ~

louange, tu lui rends une gloire, incomparablement sup6rieure k tout ce que tu pourrals accomplir par n'importe quel autre saint exercice.

Mais est-ce que nous n'anticipons pas?

C'est vrai : nous nous sommes laiss^ entra!ner, par renchainement des id^es, sur un terrain ou il nous faut rebrousser chemin, afin de I'explorer un peu plus k loisir.

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