L.I PLAIE DES DISTRACTIONS
relies? Le lait, le miel, le vin, les fruits delicats de la vie spirituelle, exigent que les vases dans lesquels ils seront verses soient vides d'abord, et de plus qu'ils soient nets.
II convient aussi de signaler cette classe de personne qui, lorsque le monde ne veut plus d'elles, ou, lorsque c'est dies qui ne sont plus en etat de jouir de ses plaisirs, se tournent vers la devotion et semblent dire : « Maintenant, mon Dieu, a votre tonr ! Voyons un peu les jouissanceset les consolations de la piete; je voudrais en avoir ma part. » Elles n'oublient qu'une chose, c'est que pour gOLlter et pour voir combien le Seigneur est doux, il y a une certaine preparation de I'dme a faire.
Enfin, il y a aussi ceux qui, grAce k
la grossi^rete de leur esprit ne se dou-
tent meme pas qu'ils ont des distractions
pendant leurs prieres, alors qu'ils en
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sont, pour ainsi dire, d^vor^s, comme par une nu6e de sauterelles. On raconte qu'un jour le grand saint Bernard passait k cheval, k travers une foret, accompagnd d'un paysan k pieds qui lui servait de guide. Le saint parlait des choses de Dieu, selon son habitude, et il se plaignait de son impuissance k bannir les distractions.
Grand etonnement du paysan qui assura que quant k lui, il n'en avait jamais. « He bien, vous etes un homme ^tonnant, » lui r^pondit saint Bernard :
« mais voyons si vous ne vous tromj>ez pas. Si vous recitez le Notre P^re sans distraction, je vous fais present du cheval sur lequel je suis. » Gagner un objet d'une telle valeur etait une trop bonne aubaine pour que le pauvre homme la laissat echapper. II prit done le cher saint au mot, se mit aussit6t k faire un grand signe de croix et commenca le Pater. II en 6tait k la moiti6 lorsqu'il s'arr^ta court
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et demanda : « P^re, vous me donnerez la selle aussi, n'est-ce pas? »
Sans nous arreter plus longtemps k considerer le cas des ^mes tiedes, il faut reconnaitre que les distractions dans la pri^re et I'oraison, arrivent aux plus fideles serviteurs de Dieu et leur sont une rude croix. Que dire k cela, sinon que ce leur est quand meme une chose fort avantageuse. Lorsqu'un chretien fervent se trouve harcele d'un bout k I'autre de son oraison par les distractions ; quand, en depit de tous ses efforts, il n 'arrive pas k arreter un seul instant le regard de son esprit sur Dieu, ou k tirer de son coeur une seule effusion d'amour, peut-on dire qu'il a fait acte de contemplation? Tr^s certainement.
S'il n'a pas consenti a ces distractions
importunes, si elles n'ont cesse de lui d^-
plaire, s'il les a combattues de son mieux,
il a fait oeuvre de vrai contemplatif. Son
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dessein ^tait de rencontrer Dieu, il s'dtait mis a sa recherche et avait fait tous ses efforts pour le trouver ; done, Dieu etait bien Tobjet immediat qu'il visait : or c'est 1^ ce qui fait I'essence meme de la Divine Contemplation. 11 est venu fid^lement au rendez-vous divin, et quoique le cher Seigneur n'ait pas jug6 k propos de lui d^couvrir son aimable, visage, on ne saurait douter cependant qu'Il ne se trouvat \k et qu'Il ne se soit complu k voir avec quelle sollicitude son serviteur se mettait a sa recherche.
A Dieu seul il appartient de decider s'il veut vous d6couvrir son aimable visage et vous faire entendre les doux accents de sa voix, et vous oindre de I'huile de ses consolations. Lorsqu'Il vous traite avec une durete apparente, vous laissant k votre faiblesse, dans les t^n^bres, en proie aux distractions, dans la desolation la plus complete, 6crase dans la
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poussiere de votre neant, II vous traite comme une ame deja avancee dans les voies spirituelles. II est en train de vous nourrir secretement de la moelle des lions, du pain et du vin des forts. En depit des apparences, II est r^ellement en train d'orner votre ame qui lui est ch^re et .ie I'enrichir de merites ^clatants.
Ne dites pas que la demi-heure, tout cnti^re employee k la tache peu attrayante de lutter contre le sommeil ou de chasser les distractions, est un temps perdu. Au contraire c'est une demi-heure d'autant plus avantageuse qu'elle a 6t^ penible : vous y avez fait preuve de fidelite et vous avez donne k Dieu I'hommage de perseverer dans sa recherche et de I'appeler er de le d6sirer de toutes les forces de votre coeur et de votre ^me, au milieu des circonstances les plus p^nibles. Quand est-ce qu'un soldat est le plus agr^able k son souverain? Est-ce lorsqu'il defile k
la parade, joyeux, bien astique, sans un grain de poussiere sur son uniforme, tambours battants,ciairons sonnants, un drapeau qui n'a pas regu le bapt^me du feu, flottant au vent? ou, bien lorsque ce meme soldat, noir de poudre, souill6 de boue, couvert de sang", le sien ou celui de I'ennemi, combat avec bravoure pour son roi et pour la patrie?
Qu'importe que pendant tout le temps de I'oraison votre imagination n'ait fait que danser la sarabande la plus ^heve- 16e? Cela ne saurait abolir ce fait que vous etes venu \k ayant Dieu seul en vue, que vcus vous 6tes mis k sa recherche : il a done 6ti vraiment I'objet unique et direct de votre attention voulue et d61ib^r6e. Ce qui est arriv^ sous forme de distractions ne touche pas k Tessence de votre acte humain : c'est chose purement accidentelle, absolument involontaire ; cela n'a pas pdn^tr^ plus avant que la
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peau de votre ame, pour ainsi dire, et ne saurait rien enlever k la valeur intrins^que de votre bonne oeuvrc. Pendant tout ce temps-1^ vous avez ete reellement k la recherche de Dieu, et Lui, de son cote n'a pas manque de s'unir a votre ame, quoique sans permettre que vous en eussiez le sentiment.
I^ Chretien fervent tout ^puis(^, pendant le saint exercice de I'oraison, par les efforts qu'il fait pour chasser les distractions, ressemble h Abraham tel que nous le repr^sente le chapitre XV de la Gen^se. II avait pr6par^ un sacrifice au Seigneur, et jusqu'^ la tomb^e de la nuit il avait 6t6 occupy k chasser les betes de proie qui se jetaient sur la chair des victimes pour en arracher les lambeaux. A la fin Dieu lui apparut et lui dit combien il 6tait satisfait : et aussit6t le feu du ciel fondit sur son offrande et la consuma.
Quelquefois, une ^me pieuse, qui se
trouve k passer par certaines phases plus cruelles de cette epreuve des distractions, vient trouver son pere spirituel et lui dit : « Si seulement j'etais sure qu'il n'y apoint dema faute;si seulement j'6tais siire que je n 'offense pas le bon Dieu ! Ah ! j'ai bien peur que ce soit k cause de mes p6ches ! » II faut encourager doucement cette ^me et lui persuader que tout va bien. Le bon Dieu est en train de la purifier comme Tor dans le creuset. T1 en est de cette ame comme de la Bienheureuse Vierge Marie et de saint Joseph, lorsque, confus et troubles et se bl^mant eux-memes comme coupables d'une impardonnable n6§pligence k regard du divin Enfant-J6sus, ils le recherchaient parmi leurs amis et leurs proches et avaient la douleur de ne pas le retrouver. Eh quoi ! se pourrait-il bien que ce fCit 1^ une des formes de la purification passive dont nous parlent les ^crivains
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mystiques? Parfaitement. Tel est le cas tout particulierement Icrsque, quoi que nous puissions faire, nous n'arrivons pas b. rendre la paix et le sentiment de la security k cette pauvre ame endolorie ; et que malgre tout, elle persevere dans sa bonne volenti et la parfaite ob^issance a son directeur spirituel. Elle souffre et elle veut bien souffrir, et Dieu, pour des fins digfnes de sa sagesse, ne permet pas qu'elle ait conscience de la perfection de ses <rispositions.
Dans le train ordinaire de Id vie chretienne, la plaie des distractions survient comme le mauvais temps, seulement par intervalles. Quand il pleut nous ne disons pas : « Oh ! jamais nous n'en verrons la fin! » Nous savons bien que le solcil se mettra de nouveau h luire, et ninsi nous attendons, en paticntant de notre mieux, que les nuages passent. La pluie fait beaucoup dc bien ; c'est un des princi-
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paux agents dont la providence se sert pour faire pousser les fruits de la terre. Ainsi en est-il aussi, dans I'ordre spirituel, de ces nuees de distractions qui s'abattent sur une ame de bonne volontd Mais quelle f^te dans la nature quand le soleil se montre de nouveau ! Et quelle joie dans I'^me, quand les nuages ont pass6 ! Marie-Madeleine, devant le tombeau vide de son bien aim6 Mattre, refuse de se laisser consoler, meme par la vue des anges aux v^tements dblouissants de blancheur ; elle se d^tourne tout en larmes et s'adressant, comme elle le croit, au jardinier : « Si c'est vous qui I'avez enlev6 », lui dit-elle. J6sus ne prof^re qu'une parole : « Marie >). Ah ! ce mot suffit .Alors comme elle passe de I'amertume des larmes k la joie la plus d^lirante ! Ainsi en est-il toujours pour r^me pieuse qui, k travers ses tdn^bres et sa desolation, pers^v^re dans Toralson.
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II y a bien des ann^es, il me tomba sous la main ce que Ton m'assura ^tre une lettre inedite de sainte Ther^se, ecrite vers la fin de sa vie. Elle y rend compte k quelqu'un de ses directeurs spirituels, de sa mani^re de faire oralson. Elle raconte comme quoi, ce matin-1^, en se rendant k la chapelle pour la messe et la sainte communion, elle se trouva fort m^contente de voir le cloitre sali par les macons qui avaient quelques reparations k faire dans le couvent. En passant le seuil de la chapelle, elle fit son signe de la croix avec de I'eau benite et s'efforga de se recueillir et d'appliquer son esprit k Jesus present sur I'autel : malheureusement, avec ses yeux si per9ants, elle 6icouvrit sur le plancher quelques petites taches de pl^tre : tout son m^contentement lui revint. En meme temps, son esprit se mit k raisonner sur le temps considerable que les ma9ons mettaient k ces
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reparations, qui auraieiit dii prendre k peine quelques jours. Cependant la Messe etait commencee et meme assez avanc^e deja. Comme la clochette sonna le Sanctus, elle fit un effort desespere pour ramener ses pensees : mais en vain. Meme au moment solennel de la consecration, tout en se baissant pour adorer son bienaime elle se surprit s'exclamant presque tout haut : « Ah I ces magons ! Et le prix qu'ils demandent pour ne rien faire du tout ! ». Au moment de la communion, toute confuse d'elle-m^me, elle se rendit h la table sainte, bien decidee k faire amende honorable au Seigfneur pour les divagations de son esprit ; et, de retour ti sa place, elle s'effor9a de commencer son action de graces, mais se trouva bientot profond^ment interessee aux sandales us6es d'une des Soeurs ag-enouillee juste en face d'elle. Pour echapper a cette nouvelle distraction, elle ferma les yeux, ca-
LA PLAIE DES DISTRACTIOSS
cha son visage entre ses mains ; I'obs^dante pensee des ma9ons revint de plus bel.
En desespoir de cause, elle ouvrit au hasaiia un livre de prieres, pour arreter son imagination en fixant les yeux sur quelque image pieuse. Elle tomba sur une des plus laides qu'elle eut jamais vues et ne put s'empecher de dire en elle-m^me : « Quel peche de caricaturer ainsi ce cher saint ! Qui done a jamais vu un saint avec un nez si long, de grosses l^vres comme cela et des yeux louches? » et alors, se tournant furieusement contre elle-meme :
« Et qui done a jamais fait pareille action de graces apr^s la communion? » Et elle conclut son compte-rendu par ces paroles enjou6es : « Vous voyez men Reverend P^re, les progres de votre fille spirituelle, dans I'oraison. »
Amilecteur, sicctte lettre dc la grande
sainte n'est pas authentique, elle m6rite de I'etre. En tout cas elle m'a bien rendu service, et m'a aid6 k consoler et enci^urager plus d'une ame de bonne volonte.