‹ La contemplation chrétienneChapitre 44 sur 45 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

MERVEILLEl'SE FECOXDITE DE i/aME PARFAITE

Du fond de sa quietude, I'ame qui habile le Palais de la contemplation est d'une activite surprenante et d'une merveilleuse fecondite : en quoi elle se montre la vraie fille du Fere Celeste.

Qu'y a-t-il de plus absolument tranquille, dans le sens le plus transcendant du mot, que Dieu? et qu'y a-t-il dont ractivite soit (k parler humainement) plus prolong-^e, plus intense, plus (^tonnante dans ses r^sultats? Au dedans de Lui-meme, I'intensitd de sa vie divine produit

reternelle generation du Verbe et I'dternelle procession du Saint Esprit. Au dehors de Lui-meme, Dieu op^re la mission de son Verbe divin et de son Esprit d 'amour, et alors I'univers des creatures, les unes visibles, les autres invisibles, est tire du n^ant, soutenu dans une existence qui se prolonge, et gouvernd avec une sagesse infinie ; les natures angeliques sont soumises k r^preuve, triees et s6par6es selon la diversite de leurs merites, et resolvent la place et le traitement qui conviennenl a chacune. L'homme est cree et tout d'abord constitu6 dans un 6tat surnaturel d 'innocence et de bonheur, avantgout de r^tat de gloire qui lui etait promis k la seule condition de rester fiddle k son Createur. Apr^s que le peche d'Adam et d'Eve eut entrain^ la ruine de la race humaine tout enti^re, Dieu promet, et en temps convenable donne, - 398 ~

FECONDITE DE L'AME PARFAITE

son Divin Fils aux hommes,. pour qu'Il devienne I'un d'eux et op^re le salut du monde. Alors se siiivent dans un ordre merveilleux les myst^res de I'lncarnation, de la vie humaine du Sauveur, de la Redemption, de I'etablissement de I'Eglise du Christ, de la formation des Saints, du rassemblement des elus en paradis, jusqu'au jour de la Resurrection de toute chair et du Jugement Dernier.

En verite, Dieu est d'une activite intense et d'une admirable fecondite, au sein de sa quietude absolument transcendante.

Pour ce qui est du vrai contemplatif, une premiere recolte de fruits surnaturels se compose de ses prieres, messes entendues, communions ct autres actes de piete, auxqucls il faut ajouter les mdrites de tous les actes de sa vie quotidienne, y compris les plus simples, les plus communs, les plus humbles, tels que ses iravaux manuels, ses r6creations, ses re-

pas, son sommeil. Grace a I'dtonnante puret^ d' intention et k la ferveur pleine d 'amour surnaturel, avec lesquelles 11 aocomplit toutes ces actions, elles se trouvent 6tre chacune une bonne oeuvre de toute premiere qualite. Elles ressemblent ^i des beaux fruits murs, parfaitement sains, qui exhalent un parfum delicieux. Elles ne cachent point dans leur sein le ver rongeur de la secrete complaisance en soi-meme qui souvent gate les meilleures bonnes oeuvres des ames tildes ; elles n'ont point a leur surface ces noeuds et ces taclies qui denotent des fruits d'une qualTte Inferieure.

Dej^, de ce chef, le chretien qui marche dans la voie unitive, procure beaucoup de gloire k Dieu, en meme temps qu'il amasse pour lui-meme dans le ciel une fortune inconcevable de merites. Or Ce n'est la que le commencement de ses gains.

FECONDITE DE L'AME PAliFAITE

Par-dessus cette r^colte, il y en a une autre bien distincte, form6e de ses actes de charit6 parfaite, soit qu'ils naissent tout simplement de ses actes positifs de relig-ion, et particuli^rement de la reception des sacrements, soit qu'ils n'aient aucune connection apparente avec eux.

Un acte de charity parfaite est un acte accompli avec toute I'ardeur dont I'ame est capable, purement et simplement pour I'amour de Dieu, sans aucun regard sur soi-meme. Un tel acte n'est que bien rarement produit par les commen9ants et les avanc6s, k cause de sa grande difficult6 intrins^que ; ou, en d'autres termes qui seront plus clairs, k cause des obstacles qu'ils trouvent k son accomplissement dans leur int6rieur immortifi6 ou insuffisamment mortifi^.

Un acte de charity parfaite a toujours pour premier r^sultat de nettoyer l*Sme de tous les restes des p^ch^s ant^c^ents Contemplation clir6tienne. — 26.

et d'abolir ses dettes k la Justice divine. II la rend aussi pure que le petit enfant apr^s son bapt^me et aussi parfaitement propre h la possession immediate de Dieu dans la vision b(^atifique, si la mort survenait k ce moment-li. De plus, cet acte a la vertu d'agrandir la capacity de Tame aimante, en sorte qu'elle re9oit une plus abondante effusion du Saint Esprit. Enfin, il a aussi pour effet d'accroitre dcins Tame I'inclination et I'aptitude a accomplir d'autres actes semblables de charite parfaite. Par 1^ il arrive que, tandis que le commen9ant et le progressant n'avancent qu'^ pas lents et pdnibles sur le chemin des vertus, le parfait escalade k pas de g^ant les plus hauts sommets de la saintete ; et, loin de trouver la fatigue et r^puisement dans cet exercice, plus il monte haut et plus il se sent dispose et ardent k monter plus haut.

Saint Thomas, traitant de la vertu de

FECONDITE DE L'AME PARFAITE

charite, nous assure que nulle autre vertu n'a une aussi grande disposition a accomplir les actes qui lui sont propres, ou a y gouter de si grandes delices.

En multipliant ses precieux actes de charite parfaite, I'amant de Dieu ne se propose pas d'amasser pour lui-meme au ciel des tresors de merites : s'il le faisait, cela pourrait bien causer une baisse de sa charite, de quelques degres ; il se propose purement et simplement de faire I'amour ki son Seigneur, et c'est Ik le secret de la perfection de son acte. Toutefois, il n'en obtient pas moins ce rdsultat secondaire, de produire a son avantage une fortune spirituelle incalculable ; et, lorsqu'il lui arrive de prendre conscience du fait, il en ^prouve une humble joie et une vive gratitude.

Cependant la divine atmosphere de saintet^ dans laquelle il a son mouvement et sa vie, lui est devenue si natu-

LA CONTEMPLATION CHBETIENNE

relle, qu'il aocomplit beaucoup de ces actes de charite parfaite, inconsciemment, et sans y faire plus d'attention qu'i sa respiration.

Notons que le commandement de Tamour parfait est donn^ k tous, tandis qu'en r^alit^ il n'est accompli que par les habitants du palais de la quietude. Cela n'est-il pas une nouvelle et tr^s forte preuve que tous sont appel^s k la plenitude de la vie mystique et de la divine contemplation a son plus haut degr6, quoique, en fait, ceux qui y atteigfnent soient si peu nombreux?

A tous et k chacun, k mon fr^re, k moi, k vous, ami lecteur, est donn6 ce commandement p6remptoire et absolu :

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton dme, de tout ton esprit, de toutes tes forces. (Marc, XII, 30). Cependant il est Evident que, seul, le chr6tien arriv6 au troisifeme re^

FECONDITE DE L'AME PARFAITE

lais de la vie spirituelle, c'est-a-dire h la Voie unitive, accomplit ce commandement h la lettre et dans sa plenitude. Les pieux Chretiens sitii^s sur un plan inferieur de vie spirituelle, ne font que des essais d'accomplir ce commandement, et ces tentatives n'ont qu'un succ^s partiel. lis s'efforcent reellement d'accomplir le commandement de I'amour dans sa plenitude ; s'ils ne reussissent pas, il faut s*en prendre h leurs d^fauts plus ou moins nombreux et qui demandent du temps a arracher. Leur volonte est bonne et tournee dans la direction voulue, et quoique pour le moment, elle n'atteigne pas tout a fait le but, Dieu est satisfait provisoirement,en consideration de ce fait que, k quelqu'^poque future, connue de Lui, ils atteindront cnfin a la perfection du commandement de I'amour, sinon pendant leur vie, du moins, tr^s certainement, immediatement apr^s leur mort.

Pour ce qui est des actes de parfait amour de Dieu dans le service du prochain, ici encore le chretien qui est dans la voie unitive surpasse incomparablement ses fr^res qui n'y sont pas encore. Les ardeurs de sa pri^re d' intercession vivifient FEglise de Dieu tout enti^re. De plus, elles le rendent p6re d'innombrables ames, qui lui devront leur triomphe sur le tentateur k quelque moment critique de leur vie ,ou bien leur vocation k la pretrise ou a la vie religieuse, ou bien leur perseverance finale et leur salut. A son entr6e en paradis, toute cette post6rit6 spirituelle lui sera pr6sent6e ; alors il s'6criera dans la joie de sa surprise : « D'ou me viennent ces enfants que je ne connais m6me pas? Le Seigneur a op6re pour moi de grandes choses : que son nom soit beni ! »

En outre de toutes ces merveilles, le parfait contemplatif et amant de Dieu,

FECONDITE DE L'AME PARFAITE

lorsque, sous rimpulsion du Saint Esprit, il s'adonne k quelqu'oeuvre de mis^ricorde spirituelle ou corporelle, il y apporte I'esprit et la puissance de son divin Maitre, Notre-Seigfneur. Se pourraitil qu'il ne fit pas dans ce nouveau champ une moisson ^galement abondante? Ainsi s'expliquent les exploits merveilleux d'un saint Benoit, d'un saint Dominique, d'un saint Francois d'Assise, d'un saint Ignace de Loyola, d'une sainte Ther^se, d'un saint Vincent de Paul et de tous les autres fondateurs d'ordres religieux. Ainsi s'explique 6galement I'etonnante recolte d'ames, moisonnee par les hommes vraiment apostoliques, dans la chaire, au confessionnal, par leurs livres, leur correspondance, leurs conversations privies.

Oh ! comme ces hommes de Dieu ^difient, eclairent, encouragent et sauvent les ^mes !

Quand on prend toutes ces choses en

consideration, on n'est plus ^tonn^ d'entendre les auteurs spirituels nous assurer qu'un seul chr6tien parfait op^re plus de bien dans le monde, et par consequent est plus cher a Dieu, que des centaines d'autres qui sont moins fervents ; tout comme un homme mCir, fera plus de bon travail k lui seul en un jour que des centaines de petits enfants tous ensemble.

Page 1