CHAPITRE III
DE LA CONTEMPLATION PUREMENT NATURELLE
La Contemplation, telle qu'il est donn^ a rhomme de la pratiquer ici-bas, dans son etat d'epreuve et apr^s Je pech^ originel, se divise en deux espies : i° La contemplation purement naturelle, et 2° la contemplation surnaturelle, c'est-idire chretienne.
La contemplation purement naturelle est celle dans laquelle il n'entre aucune lumi^re de foi, aucun rayon de la Divine R6v61ation. La contemplation chretienne ou surnaturelle est celle dans laquelle, quel qu'en soit I'objet, — Dieu ou quelque
DE LA CONTEMPLATION NATURELLE
chose d'inferieur a Dieu — on ne le consid^re pas en dehors des donnees de la Divine Revelation, dont la vraie figlise de Jesus-Christ, I'Eglise Catholique, a recu le depot et la garde.
En soi, la contemplation est naturelle a I'homme, et fait partie integrante de sa vie rationnelle. Tout etre humain s'y livre, meme le tout petit enfant dans les bras de sa nourrice, des qu'il est age de quelques mois. Voyez de quels yeux pleins d'etonnement il obser\'e la scene du monde ou il est si recemment arrive. II Y a un element de contemplation au fond de chaque jouissance qui est selon la droite raison. Par le fait que Thomnie est animal rationabile — « un animal doue de la faculte d'intelligence », sa vie est un melange d'action et de contemplation : Taction correspondant principalement a la partie animale de son compose, la contemplation k sa portion intellectuelle.
LA CONTEMPIATION CMRETIENNE
Tout homme, pendant une partie de chaque jour, pourvu qu'il aie la jouissance de ses facultes sensibles et intellectuelles, se livre dans une certaine mesure a la contemplation.
Cela pent servir a demontrer combien vaine est I'excuse mise en avant par le ehr^tien ti^de, lorsqu'il pretend qu'il n'a aucune aptitude a la contemplation. II a en lui cette aptitude et il s'en sert bel ct bien ; seulement il ne se soucie pas de I'appliquer au seul objet qui soit souverainement digne de son exercice, k savoir le Bien Supreme que Dieu est ; parce que, sans aucun doute, il se verrait contraint de changer sa mani^re n^gligente de vivre ; or c'est ce h quoi il ne peut se resuudre.
Saint Thomas (Seeunda Secundae quaet. i8o, a. 4, ad 3) k la suite de Richard de Saint Victor, distinque six esp6ces ou degres de contemplation :
DE LA CONTEMPLATION NATURELLE
Le premier degre est I'attention aux objets materiels.
Le deuxi^me est I'attention a I'ordre et a la. disposition de ces objets.
Le troisieme est lorsque, par la consideration des choses visibles, Thomme s'el^ve jusqu'a concevoir Tid^e des choses invisibles.
Le quatri^me est lorsque I'esprit s'^l^ve k la consideration des choses invisibles sans le secours d 'images materielles.
Le cinqui^me c'est quand, a la lumi^re de la Revelation Divine, I'esprit de I'homme s'el^ve k la connaissance de verites qui depassent la capacite de la seule raison.
Le sijci^me enfin, est lorsque, dans la meme lumiere de Ja Revelation Divine, rhomme atteint a la connaissance de verites, qui non seulement depassent la capacite de la raison naturelle, mais semblent contrcdire k sa lumiere, tel que, par
LA CONTEMPLATION CHIiieTIENNE
exemple le myst^re de la Tr^s Sainte Trlnite.
Cette page lumineuse de Th6ologie du Moyen Age nous fait parcourir toute la gamme de la contemplation de Thomme depuis son plus bas degre jusqu'a son plus sublime. Nous ferons bien de ne point passer par-dessus k I'etourdie. Remarquez comme quoi, dans les quatre plus bas degres, I'homme nous apparait doue, de par la nature, de tout ce dont il a besoin pour s'adonner k la contemplation ; comme si la contemplation devrait etre (et c'est le cas en effet), la grande affaire de sa vie aussi bien du temps que de I'eternite.
Ces quatre premiers degres, nous mettent sous les yeux, une analyse p^n^trante de ce qui se passe dans I'esprit de I'homme, dans les limites de sa capacite naturelle. lis forment le procede purement naturel qui doit necessairement pr^c^der
DE LA CONTEMPLATION NATVRELLE
toute perception du surnaturel, de m^me qu'il faut que les fondatioils d'une maison soient posees avant qye Ton puisse la construire dessus. II est digne de renlarque egalement que ces quatre deg^res de la contemplation de Thomme, correspondent dans I'ordre de leur succession aux divers kges de rhomme, comme suit :
Le premier degr^ de contemplation ou la perception des objets sensibles, est la seule esp6ce de contemplation dont les petits enfants soient capables. Les betes elles-memes ont cette perception des objets sensibles ; mais en elles ce n'eSt pas un premier degre de contemplation, puisqu'il ne doit pas etre suivi d'un autre degre. Leur experience ne depasse pas cette limite ; elle ne s'exerce que pour les fins de la seule vie animale. D'ou nOus tirons cette conclusion que, lorsque I'homme fait de meme, quand il applique ses perceptions du monde materiel
Contemplation chr6tienne. — 4.
exclusivement aux fins de la vie animale, . refusant de s'elever plus haut, il se rend semblable k la brute sans raison. Le philosophe pai'en Epict^te dit k ce propos : ' « Dieu a introduit rhomme dans le monde pour qu'il y sait le spectateur de Luimeme et de Ses oeuvres, et non seulement le spectateur mais encore Tinterpr^te. II est done honteux a un homme de se contenter de commencer et de finir aux memes points que les b^tes sans raison. Qu'il commence au meme point de depart, c'est bien ; mais il ne doit s'arreter que 1^ ou la nature a ^tabli notre fin, c'est-a-dire dans la contemplation et I'intellection, et dans un plan de vie conforme a notre nature. » (Discours moraiix, vi. De la Providence.)
Le second degre de contemplation in-
diqu6 par saint Thomas est le passage
des perceptions sensibles k celles qui sonr
intelligibles ; c'est egalement Tesp^ce de
DE LA CONTEMPLATION NATURELLE
contemplation propre h. I'enfant qui atteint I'age de discretion et assume la responsabilite de ses actes moraux. Le troisi^me degre est plus specialement celui de Tadolescent ; le quatrieme, celui du jeune homme, alors que son esprit s'ouvre h tous les horizons de la vie en grand. Les deux autres degres ne se rencontrent que chez le chretien comme tel, c'est-fidire chez I'homme qui, par le moyen du Bapteme et des autres Sacrements a atteint son plein deveJoppement en le Christ J6sus.
Le champ de la contemplation naturelle est dejk immense. II s'^tend depuis I'atdme et I'infiniment petit jusqu'^ Dieu consid6r6 comme Premiere Cause de tout, k travers tous les degr6s si varies et si enchev^tr^s de la mati^re inanim^e et de la vie ; mais il ne s'^tend pas au-del^ des limites de la Nature et de ses lois, et il — SI —
LA CONTEMPLATION CBRETIENNE
tie requiert d'aiitres instruments que nos facultes sensitives et intellectives, dans les limites de leur capacite naturellc.
Pour le paien de I'antiquiteou des temps presents, la Tres Sainte Trinity, Jesus le Fils de Dicu, son Spouse mystique rSglise des elus, la grace merveilleuse des sacrements, .les poornesses de la vie eternelle dans la gloire : toutes ces choses sont comme si elles n'etaient point, de m^me que, pour une pauvre b^te qui serait aveugle, la lumi^re du soleil et le splendide panorama de la nature sont comme non existants.
L'homme naturel est dans une attitude d 'esprit absolument negative k regard de ces my stores, tout comme il ignore aussi le fait du p^ch^ originel, la finalite de la vie pr6sente et son importance souveraine, son retentissement au-del^ du tombeau, et ses redoutables consequences pour ceux qui ne
DE LA CONTEMPLATION NATUBELLE
reussissent pas a s'y elever jusqu'au degre voulu de bonte morale surnaturelle.
Tel est aussi le cas du moderniste ; car, alors meme qu'il se sert de termes empruntes au vocabulaire chretien, il a soin de les vider au prealable de leur sens originel, substanti'el, historique et dogmatique.
II est a present impossible de decouvrir jusqu'a quel point les philosophes paiens se sont laisse, inconsciemment, affecter dans leur contemplation naturelle, d'un cote par certains restes de la revelation primitive, d'un autre par les infiltrations de la pensee Juive ou Chretienne. Nous ne voudrions pas non plus nier que le Saint-Esprit soit intervenu avec sa grace prevenante dans quelques-unes de leurs meditations. H^racHte, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, Epict^te, Flotin, et, en dehors de ce cercle classique, les philosophes barbares, tels que Confu-
cius, Gautama et quelques autres, ont dit des paroles d'une remarquable sagesse ; le malheur est qu'il semble qu'il se soit produit, comme qui dirait une esp6ce de petrification, k un certain point dc leur contemplation naturelle ; elle s'est arr^t^e court au lieu de les conduire jusqu'au seuil du surnaturel et jusqu'au Dieu de la revelation.
Le but de la contemplation naturelle tout entiere, depuis son point de depart jusqu'^ sa limite la plus relevee, n'est-il pas de conduire I'homme k la parfaile connaissance de Dieu, et par consequent a son amour et au saint desir de Lui plaire par rob6issance a ses lois et la louang-e de ses perfections infinies?
L'homme qui arrive jusque-li, alors meme qu'il soit encore prive de la lumi^re surnaturelle de la revelation, se trouve ouvert de toutes parts aux influences de la grace divine qui le presse,
DE LA CONTEMPLATION NATURELLE
et s'il leur donne entree dans son coeur, il est par le fait transforme en enfant de Dieu.
Ne se pourrait-il pas que telle itt rinterpretation a donner k cette declaration du Pape Pie IX, « que si un homme est par la force des circonstances retenu dans une invincible ignorance de la vraie religion, Dieu ne le condamnera pas »?
(Cf. Denzinger, Etu:hir{dion, ii^ Edition, N° 1647.) II semble bien que le paien qui est dans la bonne foi, au moment precis oij il accomplit toute la loi naturelle — c'est-k-dire ou il suit cette loi dans ses consequences pratiques de I'adoration de Dieu et de I'amendement de sa vie — voit sa contemplation naturelle transformee en surnaturelle ; la grace de Dieu lui est infuse, et le voila du fait du Bapteme de desir qui est implique dans ses bonnes dispositions, chang^ en cette nouvelle creature qu'est le chr6tlen, encore que
LA CONTBIMPIATION CHRSTIflNNE
cette transformation reste cach6e k ses yeux €t a ceux du monde.
C'est pour les punir de ne pas avoir suivi ainsi la lumiere de la raison naturelle jusque dans sps derni^res consequences, que les philosophes de I'antiquite auxquels saint Paul fait allusion, ont subi une condamnation si severe. Car les perfections de Dieu qui sent en ellesmemes invisibles, eclatent cependant a nos regards dans ce monde qu'il a cree. Les choses qu'il a faites demontrent clairement sa puissance eternelle et sa majesU divine. Aussi sont-ils inexcusahles, eux qui ont connu Dieu et qui ne I'ont pas giorifie comme Dieu, et ne lui ont pas rendu d'actions de graces. lis sont devenus vains dans leurs pens^es et leur coeur insense s'est entenehre. (Rom., I, 20-21.)