CHAPITRE IV
Le champ de la contemplation chretienne est incomparablement plus vaste que celui de la contemplation naturcller II n'a d'autres limites que celles du mystere de la Tres Sainte Trinite, tel qu'il est porte a notre connaissance par la revelation divine ; cette revelation officielle exterieure dont I'Eglise est la depositaire et la gardienne, et aussi cette tevelation experimentale interne qui s'appelle la Th^ologie Mystique. C'est-^-diro que les trois Divines Personnes avec ^cu.'s ineffables operations ad intra et ad cxini, comme s'expriment les theologiens, sont
les premiers objets de la contemplation chretienne ; de plus, dans ces Divines Personnes et avec elles, la Tres Sainte Humanite de Notre-Seigneur Jesus- Christ ; car toutes choses sont a vous, et vous etes au Christ, et le Christ est a Dieu. (I Cor., in, 21, 22, 23.)
Ce champ immense, ouvert au chretien contemplatif, est admirablement esquisse h grands traits par I'Eglise, dans le Symbole de Nicee, qui n'est d'ailleurs que la reproduction en termes plus explicites du Symbole des Apotres. La on apprend k considerer d'abord soi-meme, et puis toutes les autres choses du monde, soit visibles soit invisibles, terrestres ou celestes, presentes ou futures, ephem.^res ou 6ternelles, dans leur rapport k Dieu, et a la lumi^re de la Sainte Trinite. Toutes choses sont faites pour conduire le chretien a la connaissance et a Tamour de Dieu, non seulement comme Premiere
Cause, tel qu'il est connaissable par les splendeurs de la Creation, mais encore tel qu'Il est en Lui-meme, c'est-^-dire comme une Trinite de Personnes, dans I'absolument trenscendante unit^ et simplicite de son essence divine.
Ce que les Bienheureux contemplent face k face dans la gloire, et dont ils jouissent a jamais dans une ineffable extase d'amour, ce meme objet, nous qui sommes encore sur la terre, pouvons d^ja le contempler si nous le voulons, k la lueur obscure du flambeau de la foi, et nous pouvons commencer d'en jouir dans le secret de nos coeurs par I'amour.
La contemplation naturelle est surtout affaire d 'intelligence, et elle est I'oeuyre d'un seul, I'acte exclusif du contemplateur. Toute la vitality de cet acte jaillit des profondeurs de I'etre de celui qui le pose. La contemplation chretienne au contraire, pour ce qui est de la part de I'hom-
LA CONTSMPLATWI^ CHBeTJENNB me, est surtout affaire du coeur, et de plus ce n'est pas son acte k lui exolusivement. Avant et par-dessus I'acte ou les actes du contemplateur chretien et les aC' compagnant jusqu'a leur consommation, il y a I'action vitale de Dieu sur celui qui contemple, venant le prevenir, I'exciter, I'allecher, se saisir de lui, le lier et I'unir h Dieu. Toutes ces phases du processus de la contemplation surnaturelle sont decrites avec une remarquable felicite d 'expressions dans d'innombrables passages de la sainte liturgie, particuli^rement dans la priere bien connue : Actiones nostras, Domine, aspirando praeveni : « O Seigneur, nous vous en supplions, pr6venez nos actes par vos saintes inspirations, soutenez-en la suite par I'assistance de votre gr^ce, en sorte que chacune de nos prieres et de nos ceuvres tire de vous son origine et trouve en vous son heureuse consommation ».
lA CONTEMPLATIO^' CHUETIENNE
Si chacun des actes du fervent chr6tien n'est pas purement et simplement un acte hurnain, mais un produit de sa vie d'union avec Dieu, et par consequent contient surement une part d'dlement divin, k combien plus forte raisOn en serat-il ainsi de son acte de pri^re, de son acte de Divine Contemplation ?
II y a done dans la contemplation chretienne un element nouveau qui ne se trouve point dans la contemplation purem-ent philosophique ou scientifique ou esthetique. Le catechisme I'appelle la gr^ce de Dieu. Pour parler clairement : Ce nouvel element n'est autre chose que la presence de Dieu, I'intervention de Dieu, Taction directe de Dieu, la part que Dieu prend k la vie du mystique.
Dans la contemplation chr6tienne
rhomme n'est pas le seul a agir,
n'est point laiss^ k I'indig-ence de ses
ressources personnelles, et il n'obtient
pas une vue de Dieu k distance et comme celle d'une abstraction, mais il fait la rencontre actuelle du Dieu vivant ; il se joint k Lui dans un embrassement vital ; il se donne a Lui et il re9oit ses dons, ou plutot il est le premier k recevoir les largesses divines et alors il fait son offrande.
Non seulement il y a une revdlation surnaturelle de Dieu proposee a la foi du mystique par Notre M6re la Sainte Eglise, et une formule dogmatique dont il saisit les termes, et enfin la faculte surnaturelle de la foi th6ologale, qui lui a et6 infuse pour le rendre capable de saisir la verity divine et y donner son assentiment ; mais il y a Dieu lui-meme qui vient au-devant du mystique, et I'embrasse, et verse dans son coeur les effusions de sa douceur infinie. Mais tout cela se passe sous le voile : la foi seule en a connaissance.
LA COXTEMPLATIOy CHRETIEXNE
La joie que Ton ressent dans la Divine Contemplation n'est pas seulement, gandium de yeritate, la joie de la v6rite abstraite, cette espece de joie qui peut ^tre ressentie par n'importe quel homme qui fait un bon usag^e de ses facult6s naturelles ; c'est aussi quelque chose de bien plus releve, puisque c'est un effet qui emane directement de Dieu : c'est I'acte de Dieu elevant le chretien jusqu'a Lui — et le pressant sur Son coeur plein d'amour ; c'est la caresse de sa main paternelle, c'est Dieu cachant le mystique dans le secret de sa face, comme dit le Psaume xxx (v. 21), Dieu s'entretenant sccretement avec son serviteur sans bru't de paroles articul^es.
Ce nouvel 61^ment de la presence de Dieu et de son intervention active, se rencontre k tous les dcgres de la contemplation chretienne, meme aux degres les plus modestes et les plus rudimentaires, quoi-
LA CONTEMPLATION CERETIENNE
que, bien entendu, il soit plus en evidence dans les degres les plus releves : il les rend tous absolument surnaturels. La contemplation chretienne ^ tous ses degres et sous toutes ses formes est la rencontre de I'homme et de Dieu dans un etroit embrassement plein d'amour. Pour qu'il y ait rencontre et embrassement il faut deux interesses ; les voilk tous les deux : d'un cote Dieu plein d'amour, d'un autre cote I'ame pleine d'amour.
Toutes les fois que I'homme est pret ^i rencontrer Dieu et desireux de I'embrasser et se met en mouvement pour atteindre cette fin, le Pere Celeste, Lui aussi, est tout pret : que dis-je? c'est Dieu Luimeme qui a secr^tement pr6venu cet homme de sa grace, I'a mis en marche et attir6 et soulev6 et uni k sa Bonte Divine.
Toute la suite de la contemplation chretienne est ordonnee en vue d'une
union de I'^me avec Dku de plus en plus etroite, active et intime, par le moyen d'une simplification grandissante de Vsime. Voici quelques 6tapes de ce progr^s :