‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 101 sur 227 · Ilafl, qu. lli, a · texte numérisé non relu

Ilafl, qu. lli, a

« L'effet de la vocation nous est marqué par ces mots : Elle, soudain retournée, « convertie », lui dît : « Rabboni ! » Mais est-ce qu'elle ne regardait pas déjà le Christ qui l'avait appelée ? — Je réponds avec saint Augustin, poursuit saint Thomas, que cela doit être rapporté à la disposition intérieure de son âme. Car d'abord, lorsqu'elle se retourna de corps, elle prit le Christ pour ce qu'il n'était pas, pour le jardinier. Maintenant elle est aussi retournée de cœur, « convertie », reconnaissant le Christ pour ce qu'il est. Aussi tandis qu'il lui parlait, elle, préoccupée de ce qu'elle portait dans son cœur, ne le regardait pas, mais cherchait de tous côtés, pour voir si elle ne découvrirait pas quelque trace du mort enseveli. Et alors le Christ, la rappelant, lui donna cette fois son propre nom : Maria ! Comme pour dire : Où regardes-tu ? Reconnais celui par qui tu es reconnue. Aussitôt, à cet appel par son nom, elle reconnut son Maître : Rabboni ! ^ »

Ce fait évangélique servirait aussi bien de symbole à ces impulsions divines qui mettent en mouvement les dons du Saint-Esprit. Car il ne faut pas s'y tromper et restreindre au fait de la conversion spirituelle le rôle de la grâce opérante. Saint Thomas n'a cité ce cas que comme plus éclatant, prœsertim. Mais il est loin d'être unique. Songeons à ces ressemblances frappantes, que tout esprit attentif peut remarquer, entre les expériences des néoconvertis et celles des mystiques. Rappelons-nous notre doctrine des dons, et ces articles que saint Thomas leur consacre où non seulement les idées, mais les mots eux-mêmes, concordent avec ce que nous venons de dire

i. Comment, in Joan. XX. lect. 3. — Il serait facile d'illustrer par riiisloire de certaines conversions cette théologie spéculative. Saint Thomas lui-même l'a fait pour le cas typique de saint Paul {Co7nment. in Galat. I, Icct. 4) Saule 1 Saul.' I... Ce fut la vocation extérieure... i Alia est interior, et sic \t>cavit per quemdam instinrtum intcriorem quo Deus per (?raliam tanifit cor, ut ronvertalur ad ipsum. » — Dans la parole du Christ n Saul terrassé : • Il te serait dur de regimber contre les aii:uillons » (Ad xxvi, 14), on trouve, ce mo semble, la manifestation de l'état d une âme menée par la prdre opér.inte. état que nous avons décrit pUis haut et que Cajétan résume ainsi . " Voluntas mota a Deo ad hu.jusmocli novum vclle, non movct seipsani ad hoc. sed est tantum mota a Deo. Est taincn taie velle ipsius eliritivc, sirut doscondere est motus (toù) gravis. lit est libcriim, quia potest dissentiro a lali vclle... • 1» Il»=, qui 111, a. 2, comment. § ii).

l'élément fondamental de l'état mystique 143

sur la grâce opérante ^. Et poursuivons maintenant nos développements.

Voici, en plus des textes déjà cités sur l'instinct du Saint- Esprit, un autre passage intéressant qui les résume et hâtera notre conclusion. Il est emprunté au commentaire de saint Thomas sur saint Matthieu, chapitre iv : « Jésus fut conduit au désert par l'Esprit afin d'être tenté » : « Hilaire rapporte cela au Christ considéré comme homme, note le Docteur angélique. Les hommes sont conduits par le Saint-Esprit lorsqu'au lieu de se mouvoir eux-mêmes ils sont comme poussés par un autre en suivant l'élan de la charité. La charité de Dieu nous presse (// Cor. v, 14). Et c'est ainsi que les fils de Dieu, sous la conduite de l'Esprit-Saint, traversent victorieusement, par la vertu du Christ, le temps de cette vie remplie de tentations. Le Christ en effet a voulu être tenté afin de surmonter par là toutes nos tentations, comme par sa mort il a vaincu la nôtre. »

Nous le savons en effet. Entre les moyens dont Dieu se sert pour nous dispenser la grâce méritée par le Sauveur, il y a ces directions spéciales que notre âme est toute prête à suivre grâce aux dons qui l'y prédisposent. Toutes ont pour effet premier un élan de charité. Celui-ci parfois est ordonné immédiatement à l'action, d'autres fois il s'épanouit en contemplation. C'est de ce dernier cas qu'il s'agit ici.

Le Saint-Esprit, cause propre de la charité et comme tel intimement présent dans l'âme, ne se contente plus de concourir à ses actions ainsi qu'il le faisait naguère. Voici qu'il meut, tout seul, directement, les puissances humaines. Mais l'âme, est emportée d'un mouvement plus suave, plus parfaitement libre qu'à l'heure de la conversion, en vertu de ces habitudes dont elle est douée maintenant et qui la disposent précisément à recevoir et à suivre avec docilité et promptitude ces instincts

1. Cf. Del Prado, De gratia et libero arbitrio, t. II, p. 225-250 • citation et explication del» II»«, qu. 68, a. 1, et de Comm. inRom.vm. 14,lect. 3.— N. B Quand saint Thomas dit : « in donis Spiritus Sancti mens humana non se habet lit movens, sed magis ut mota » ( I» I i^e, qu. 52, a. 2\ la réserve impliquée dans le mot magia ne signifie pas que l'âme se meut aussi, en ce sens qu'elle s'appliquerait à l'acte, qu'elle se déterminerait elle-même, mais seulement qu'elle est active tout en étant mue, que l'acte est émis par la faculté librement.

divins. MM adhaerere Deo bonum est. C'est le mot, aimé des mystiques, qui traduit le mieux ce phénomène psychologique. Il y a là, autant que la chose se peut sur la terre, une ébauche de ce qui nous sera accordé lorsque la lumière de gloire nous montrera Dieu comme il est. Alors nous verrons avec évidence que se réalise en lui l'absolu du bien humain vers lequel nous entraîne depuis notre naissance l'énergie de notre nature; et, de tout le poids de notre être, nous nous jetterons pour jamais dans l'étreinte divine, nous nous unirons à ce Bien parfait capable de combler le besoin infini qui se trouve au principe de toutes nos démarches volontaires. Nous ne pourrons pas plus nous détourner de lui que dès maintenant nous ne pouvons nous empêcher de vouloir notre béatitude. Car la béatitude que nous cherchons ici-bas en tâtonnant, il apparaîtra clairement que c'est Lui.

Dans ce cas terminal, où nous participerons à l'éternité, la volonté s'exerçant sous l'impulsion immédiate de Dieu, en même temps qu'elle sera spécifiée immédiatement par lui, découvert comme le Bien suprême, — la volonté, disons-nous, et avec elle toute l'âme humaine, sera entraînée dans le courant de la vie divine, communiera à cette unité où le sujet et l'objet ne font qu'un. Le Premier Moteur et le Bien souverain ne seront plus que l'ineffable Divinité enveloppant l'atome que nous sommes, et l'absorbant en quelque sorte.

Voilà le degré suprême de l'action de Dieu sur sa créature.

Le fruit des dons du Saint-Esprit est ce qui s'en rapproche le plus durant le pèlerinage d'ici-bas. Sans nous faire sortir des ombres de la foi. Dieu nous donne, dans une intuition simple ^, cette estimation parfaite qui normalement n'apparaîtrait qu'au terme d'un raisonnement, et que nos méditations ordinaires doivent précisément nous acquérir, à savoir qu'il est lui-même notre Bien total ; et alors de toute l'ardeur dont notre volonté se porte au bonheur, c'est-à-dire non pas en vertu de ce mouvement psychologique plus ou moins long et compliqué qui l'amène à choisir un bien partiel et discutable,

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