‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 107 sur 227 · NOTRE CONSCIENCE DE FAÇON A CONSTITUER L'ÉTAT MYSTIQUE · texte numérisé non relu

NOTRE CONSCIENCE DE FAÇON A CONSTITUER L'ÉTAT MYSTIQUE

Qu'il s'agisse des impulsions ordinaires de la grâce ou des instincts particuliers de l' Esprit-Saint, ce sont en définitive des ébranlements de notre propre psychologie, l'épanouissement de nos puissances à nous. Et ainsi nous en prenons conscience comme de nos actes naturels, pas davantage, mais pas moins non plus.

1. Jean de Saint Thomas, in la°> Il^e, qu. 68-70, disp. 18, art. 1, q» 9.

Pas davantage, c'est-à-dire que leur qualité surnaturelle, ce qui fait qu'elles sont œuvres de grâce et opérations de l' Esprit-Saint, nous échappe ; ou du moins le juste ne peut acquérir la certitude absolue que son acte d'amour de Dieu est le fruit de la vertu de charité. Car on ne pourrait le savoir de science véritable que par la connaissance du principe surnaturel de cet acte ou de l'objet surnaturel sur lequel il porte. Sans doute nous avons pu démontrer que Dieu agit d'une façon spéciale dans le juste, et que le juste atteint Dieu sans intermédiaire en l'aimant ^. Mais cette démonstration s'appuyait sur la révélation divine qui a trait aux justes en général. Nul donc ne peut être sûr, à moins d'une révélation touchant son propre cas, que lui-même agit sous l'impulsion de l'Esprit-Saint et aime de charité 2.

Pratiquement, néanmoins, l'homme a de quoi conjecturer qu'il jouit de l'état de grâce. Et saint Thomas nous en indique certains signes : la joie que nous prenons en Dieu, le mépris des choses du monde, la conscience de n'avoir point de péché mortel. Ne pourrait-on pas appliquer ici les paroles de l'Apocalypse (il, 17): Au vainqueur je donnerai une manne cachée, que nul ne connaît sinon celui qui l'a reçue... ? Lorsqu'on jouit d'un bien, on en acquiert une douce expérience qu'il n'est pas donné aux autres d'éprouver... Ainsi nous connaissons expérimentalement les principes qui font partie de notre âme, par les actes qui en émanent. Nous percevons notre volonté lorsque nous voulons, et notre vie par le fait que nous vivons ^. >' Mais quant à la grâce et à la charité, cette connaissance expérimentale demeure obscure et simplement probable, aussi longtemps que l'on vit sous le régime de la foi. Car une habitude naturelle acquise pourrait suffire, à la rigueur, pour expliquer ces actes d'amour et ce contentement tels qu'ils apparaissent à la conscience. Notre expérience n'est certaine que touchant les actes de notre psychologie naturelle dans la mesure où

2. I« II»», qu. « 12, a, 5 ; De Verit, qu. 10, a. 10. U. 1» II»», q. 1 12. n. ^ corp. et ad 1.

l'élément fondamental de l'état mystique 151

celle-ci entre en jeu. D'ailleurs c'est ce qui importe le plus dans la question présente.

Les quelques traits que saint Thomas notait à l'instant pour caractériser l'âme qui se trouve en droit de conjecturer son état de grâce, tous les bons chrétiens peuvent les vérifier euxmêmes.

Us croient en un Dieu, créateur de toutes choses, législateur et sauveur des âmes, rémunérateur de la vertu et vengeur du vice. Ils savent que ce Dieu, partout présent, voit et juge tout, et ils vivent dans l'obéissance à ses lois, évitent soigneusement toute transgession grave de ses préceptes, ou du moins sont en peine s'il leur est échappé en passant de pécher mortellement, et ils n'ont pas de calme qu'ils n'aient confessé cette faute et obtenu du prêtre le pardon divin. Ils savent que Dieu est tout-puissant, partout agissant, ils l'invoquent dans leurs besoins, dans leurs souffrances physiques ou morales, et ne manquent pas de le remercier quand les choses vont à leur gré. Ils lui parlent dans leurs prières comme à un être réel, à une personne vivante, à un Père qui est bon et qui nous veut du bien, sûrement, même quand il semble nous envoyer des malheurs. Et il y a dans leur âme, à l'état latent, prêt à émerger dès qu'ils se recueillent, un sentiment de vénération filiale pour Dieu, et un véritable abandon à sa sainte Providence.

Tous ces actes, ils les font simplement, parce que, croyant à ce qu'enseigne l'Église, ils ont compris que dans ce cas il faut agir de telle et telle façon. Us en ont peu à peu pris l'habitude qui maintenant fait corps avec leur vie.

Mais dans la monotonie de cette existence persiste une joie paisible, souvent à peine perceptible, de se sentir à Dieu, de poser librement, soi-même, des actes qui mériteront de le voir un jour, de goûter par avance cette possession fermement espérée. Et cela constitue déjà, on peut le dire, un savourement de la' charité dont vivent ces chrétiens et qui coopère avec eux sans être aperçue, qui s'insinue dans tout leur organisme psychologique comme une onction, mystérieusement. Il semble que ce soit eux-mêmes, tout seuls, qui fassent leur vie. Mais « l'Esprit leur rend témoignage qu'ils sont fils de Dieu, il leur

rend ce témoignage intérieurement, par l'effet de l'amour filial qu'il produit en eux » i.

Telle est, sommairement esquissée, l'expérience religieuse chez une foule de chrétiens fervents.

Encore qu'on ne passe point par un saut brusque, je le répète, de cette expérience déjà remarquable, à une vie mystique très caractérisée, — il est de fait cependant que celle-ci se présente d'une tout autre manière.

Au lieu de cette activité où l'on faisait tout de soi-même, c'est une sorte de passivité sous une influence étrangère.

Tandis que l'homme s'excitait à l'action par des considérations diverses, il se sent désormais emporté d'un mouvement subit, inattendu, bien que désiré et consenti ; il est pris d'une sorte de vertige profond et délicieux, semblable en partie à ces élans d'amour qui surgissent à l'apparition d'un objet auquel tout notre être aspirait confusément.

Mais ici ce n'est pas seulement l'objet qui se présente d'une façon séduisante, le mystique éprouve comme un influx d'énergie spirituelle qui l'y porte, en le soulevant au-dessus de luimême. Sa personnalité semble transformée par la présence d'une âme supérieure, qui joue par rapport à la sienne le rôle de celle-ci vis-à-vis de son corps. Or, nous l'avons prouvé dans notre premier chapitre, le Saint-Esprit est en un sens l'âme de notre âme, et si son action se cache ordinairement dans les profondeurs de notre subconscience, il nous accorde parfois des impulsions extraordinaires qui sont bien de nature à donner le sentiment de ces interventions étrangères et pourtant très intimes que nous venons de mentionner.

Qu'en résulte-t-il ?

Dans cette exaltation d'amour. Dieu, l'objet aimé, apparaît sous un aspect tout nouveau. C'est comme un lever d'aurore sur la terre où rien n'a été changé, et où tout cependant semble renouvelé. De Dieu on n'a pas acquis une autre conception, mais c'est la conviction qui s'est emparée de râinc. Jusque-là il n'était guère qu'un concept mort, et voici qu'il apparaît soudain comme une réalité vivante.

Page 1