‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 108 sur 227 · Saint Thomas, in Rom. vin, 16 (loct · texte numérisé non relu

Saint Thomas, in Rom. vin, 16 (loct

l'élément fondamental de l'état mystique 153

Rien d'étonnant, car si les êtres sont très réels en eux-mêmes» indépendamment de nous et des rapports que nous entretenons avec eux, ils n'existent vraiment pour notre conscience que dans la mesure où notre cœur s'y trouve engagé. A ses yeux, chacun de nous occupe le centre du monde, et les choses vont s'échelonnant autour de lui, dans une lumière plus ou moins précise, suivant le degré d'affectivité par où notre âme s'attache à elles. Au-delà de ce cercle, ainsi délimité, plus rien ne compte pour nous.

Ne voit-on pas des hommes passionnés d'amour pour un seul objet, parfois bien misérable en lui-même, mais qui les accapare à un tel point qu'ils ne voient plus rien d'autre ? Tout le reste est devenu à leurs yeux comme n'existant pas. Et l'on sait comme ils font bon marché des choses et des personnes les plus sacrées, pour peu que l'être aimé en exige le sacrifice. Vient-il à disparaître, détruit par la mort, leur âme ne regarde plus le monde entier qu'avec indifférence :

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Inutile d'en dire plus long. C'est assez pour la question qui nous occupe... Ce qui est la plupart du tempsfolie dans l'amour humain perverti n'est que sagesse dans la charité. Quand, soulevée par l'instinct du Saint-Esprit, ainsi que nous l'avons vu, l'âme concentre sur Dieu toutes les forces vives de son amour, alors elle le « réalise » comme l'être unique au monde, et c'est à bon droit. Les autres choses ne comptent plus guère sinon dans la mesure où elles participent à sa bonté, et c'est la vérité même.

Supposez un savant théologien qui n'a pas la charité au cœur. Il pourra parler de Dieu avec une grande virtuosité, organiser les concepts et dérouler les syllogismes, tout comme un mathématicien qui résout un problème d'algèbre. En définitive le Dieu de ce théologien n'est pas plus pour lui que les a et b de l'algébriste.

Voici au contraire une pauvre femme ignorante qui ne connaît rien que les formules du catéchisme touchant les mystères

Contempl. Mystique 11

Chrétiens, de la Sainte Trinité à l'Eucharistie ; mais par la grâce d'en haut qui l'anime, Dieu est tout pour son cœur. Un jour notre théologien vient à prêcher dans l'église de son village, il met sa science à la portée des humbles et parle de la bonté du Père céleste. L'humble femme écoute avidement et, l'âme saisie par cette divinité que le prédicateur manie dans son discours à la façon d'une idée théorique, elle pleure d'attendrissement en présence du bon Dieu. C'est son amour qui donne tant de vie pour sa conscience au Dieu que le théologien sait seulement être vivant.

N'est-ce pas ce que voulait dire saint Thomas quand il parlait de cette connaissance de Dieu que les simples puisent dans la ferveur de leur amour, mieux que les théologiens dans leur seul génie ? Illa notitia... viget in ferventibus divino amore... et talem notitiam perfecte non habent qui amore ipsius non accenduntur. La bonté divine leur apparaît comme le terme de toutes leurs aspirations, et ils la sentent en eux comme la source jaillissante de bienfaits innombrables : quâ [notitiâ] cognoscunt divinam bonitatem in quantum est finis, — et in quantum est largissime in eos profluens bénéficia ^ »

De ces deux aspects signalés par saint Thomas nous n'avons vu encore que le premier. Mais l'autre n'est pas moins important, et nous devons l'examiner aussi. 11 n'y a pas chez le mystique qu'une projection de son amour dans la bonté suprême à laquelle il s'attache et qui devient vraiment le tout de sa vie. Son âme éprouve, à ce moment, une profusion extraordinaire de bienfaits qui découle de cette source divine.

Et du coup quelle différence nouvelle entre lui et notre théologien de tout à l'heure 1 L'expérience d'un enfant qui goûte le miel n'est-elle pas infiniment plus persuasive qu'un volumineux traité de chimiste qui en analyse la composition ? Ainsi, tandis que le théologien expose à l'aide de sa r.iison les diverses perfections divines, le mystique peut dire : « Dieu, c'est de Lui que me viennent cet amour, cette suavité, cet ordre et cette paix que j'éprouve en moi. » Et des effets à la cause

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