II» Ilae, qu. 15, a
3. « Notre docteur eut une manière étonnante de faire de la contemplation et de s'adonner aux choses célestes. C'était bien la majeure partie de lui même qui s'évadait des sens puisqu'il respirait si totalement le divin qu'on le pouvait croire plus véritablement présent là où il tendait par son esprit que là où il demeurait par sa chair. Saint Louis, roi de France, l'avait une fois invité à sa table, et lui s'était humblement excusé à cause de son travail. C'était la Somme tbéologique qu'il dictait à cette époque, mais le précepte du roi et du prieur de Paris fit plier le maître, humble comme il était, sublime pourtant de contemplation : sur l'ordre exprès du Roi et du prieur il quitta son étude et, l'imagi nation rempUe de ce qu'il avait conçu dans sa cellule,se rendit au palais. A table il était à côté du prince. Tout à coup une inspiration lui vint ; il frappa sur la table et dit • « Voilà qui est décisif contre l'hérésie manichéenne ! » Le prieur le toucha, en lui disant ; • Remarquez, Maître, que vous êtes en ce moment
néanmoins à tout ce qui peut l'aider dans sa recherche et lui apporter quelque clarté, jamais satisfait pleinement de ses découvertes, toujours aiguillonné par l'amour à pénétrer plus profondément. Quel redoublement de vie pour une pensée humaine que d'être ainsi soutenue et poussée par le cœur !
Fût-on un homme de capacité ordinaire, si l'on concentre pendant longtemps tous ses moyens sur ce que Dieu a révélé de lui à l'humanité, on arrive enfin à posséder un sens étonnant ^e la vérité chrétienne. La méditation produira ce résultat si elle est bien pratiquée. Mais il ne suffit pas de s'imposer quotidiennement une petite demi-heure d'exercice où l'on s'efforce de s'occuper tant bien que mal de Celui que l'on oublie totalement le reste de la journée. Non, il faut que la pensée, orientée vers Dieu pendant quelques minutes dès le réveil, y demeure fixée autant que possible durant le jour, ou du moins y retourne souvent comme le cœur s'en va sans cesse à son trésor, comme l'esprit du savant revient à propos de tout au problème qui •le hante. Les études théologiques, les lectures spirituelles, les sermons entendus, les offices liturgiques auxquels nous prenons part, nos expériences intimes et nos relations avec les autres âmes, sans parler des événements providentiels, tout peut instruire une intelligence chrétienne quand un cœur fervent la tient en éveil. N'allons pas expliquer par des interventions extraordinaires de l'Esprit-Saint ce que des causes plus humbles suffisent à déterminer. Il y a dans les âmes intérieures des intuitions qui peuvent n'être que de la méditation longtemps accumulée et qui étincelle au moindre choc.
à la table du roi de France. » U le tira même forleinent par sa chape pour le faire revenir à lui. Thomas s'inclina vers le prince et le pria de lui pardonner d'avoir été si distrait à la table royale. Ce fut pour saint Louis le plus trrand sujet d'étonnementel d'édification de voirceMaîlro, qui avait cependant de lauoblesse et qui dans l'invitation d'un si grand roi pouvait trouver à prendre de l'afjrément et do quoi se distraire de la contemplation, posséder en lui iiiêine une faculté d'abstraction mentale qui le rendit capable, étant élevé en esprit, do ne se pomt rabaisser par les sens aux choses d'un ban(]U('t. D'ailleurs le saint roi prit soin que cette méditation, où s'était absorbé resi)ril du docteur, ne vint pas à se perdre. Aussi, mandant son secrétaire, il votilul qu'il rédigeât devant lui, par écrit, co que Thomas avait fçardé dans le secret, quoique dans la nuMuoire du Docteur rien no pût se perdre tout-à-fiit de ce que |o Saint-Esprit lui inspirait d'avoir à conserver. • (GuiLL. Dc: Tiioco, Vita S. Thomm. ch. viii, § V4).
« Combien j'aime votre loi, Seigneur ! Toute la journée je la médite... Plus que tous mes maîtres j'ai compris, parce que vos enseignements sont l'objet de mes réflexions. Plus que les vieillards eux-mêmes j'ai compris, parce que j'ai recherché vos commandements ^. »
Mais si justes que soient ces remarques, on minimiserait par trop l'intuition mystique, si l'on croyait avoir ainsi tout expliqué. L'amour n'est pas seulement un stimulant incomparable pour appliquer à l'étude, il enrichit par le dedans notre connaissance. L'amour de Dieu améliore intérieurement notre connaissance des choses divines. C'est ici le point intéressant et délicat. Nous tâcherons de l'élucider à l'aide de divers passages de saint Thomas. Groupons-les de façon à pénétrer peu à peu au fond de la question. Nous semblerons partir d'un peu loin. Mais nous aboutirons en pleine mystique. Que le lecteur nous fasse crédit.
S II. — Quand le cœur est pur et tourné vers Dieu,
IL PURIFIE l'esprit ET L'ADAPTE A LA CONTEMPLATION.
D'abord il est de fait qu'un amour par tous les mouvements psychologiques qu'il commande, par les habitudes de vie qu'il établit, eh arrive peu à peu à changer considérablement un homme et à modifier jusqu'à sa façon d'apprécier les choses.
« Pour juger de ce qui nous convient, remarque le Docteur angélique, il faut compter sans doute avec la condition de l'objet qu'on nous propose, mais aussi avec nos propres dispositions. Car la convenance suppose une relation entre deux termes et dépend de chacun des deux. C'est pourquoi suivant notre goût du jour nous trouvons, par exemple, le même aliment bon ou mauvais ^. » Ainsi la vérité religieuse, qui paraît chose ridicule, voire révoltante à tel homme dont la vie est toute étrangère à cette vérité ou même en contradiction avec elle, éveille une sympathie harmonique dans celui qui aime Dieu