‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 125 sur 227 · II» II", qn. 15, a · texte numérisé non relu

II» II", qn. 15, a

A l'École du maître intérieur 173

certaines réalités, et ne rien saisir à d'autres. L'amour qui domine en nous crée des besoins, provoque des expériences personnelles, excite le travail de notre imagination. Et comme on ne comprend rien hors de soi que par analogie éloignée ou prochaine avec ce que l'on a vécu, comme notre intelligence n'acquiert d'idées que par élaboration d'images, il s'ensuit que c'est relativement aux choses aimées de nous que notre esprit se montre le plus pénétrant. Ainsi les jeunes gens parvenus à un certain âge saisissent facilement et complètement les plus fines analyses des mouvements du cœur que ne comprennent guère les âmes moins avancées dans la vie.

A ce propos se rappelle-t-on un passage de saint Bernard que nous avons cité autrefois ? « L'amour a sa langue propre disait-il. Quiconque n'aime pas ne saurait l'entendre. De même qu'on ne comprend pas un discours grec ou latin si l'on ne sait le latin et le grec, ainsi, pour celui qui n'aime pas, le langage de l'amour est un langage barbare ^. »

Augustin n'avait pas au cœur l'amour divin quand, jeune professeur de rhétorique nouvellement arrivé à Milan, il allait écouter les homélies du grand orateur qui y gouvernait l'église. Bien que détaché du manichéisme, il n'était pas chrétien, à peine spiritualiste. En même temps qu'il assistait aux prédications d'Ambroise, il s'abandonnait à toute la douceur du bien-être terrestre qu'il goûtait déjà, ou qu'il rêvait de trouver plus tard lorsqu'il vivrait avec une femme riche dans quelque beau domaine. Seule le troublait parfois une vague appréhension de l'au-delà. « J'étais avide, écrira-t-il, des jouissances présentes qui m'échappaient sans cesse et me dissipaient ^... »

Il n'est pas d'apôtre qui ne se soit heurté douloureusement à ces âmes d'honnêtes gens selon le monde, intelligents et peut-être instruits par ailleurs, mais satisfaits des petites félicités d'ici-bas, et que l'on sent fermés aux réalités spirituelles, incapables de les saisir, « hébétés » sous ce rapport. Afin de ne pas perdre un temps précieux, l'évêque Ambroise

i. Sermones in Canti<:, Lxxix, d° 1.

2. Saint Augistin, Confessions, L V, ch. xiv ; I. VI, ch. xi, xvi.

continuait de lire silencieusement quand le professeur de rhétorique cherchait à le voir en particulier ^.

Quel contraste entre de telles âmes et d'autres que représente si bien le lieutenant Ernest Psichari traversant la Mauritanie à la tête de ses tirailleurs ! Il n'a, certains jours, qu'une poignée de riz et un peu d'eau salée pour soutenir son corps. Mais son âme est libre, inquiète de sa destinée, toute travaillée du besoin de Dieu, et recueillie avec complaisance dans l'attrait qu'elle ressent pour lui et dans l'attente de sa venue. Alors les voix imprécises qui crient dans le silence du désert suffisent à impressionner son esprit, et son expédition militaire se termine, comme le voyage du centurion de l'Évangile, aux pieds de Jésus. « Il faut reconnaître, écrit-il, que rien ne prépare mieux une âme à recevoir son Dieu que de la vider de tout plaisir sensible ; tout naturellement la pensée de l'éternel naît d'un cœur dont tout l'éphémère de la vie a été chassé ^. »

Son sens des choses spirituelles se fût affiné encore si la mort ne l'eût empêché de suivre, après l'appel des armes, sa vocation dominicaine. La clôture monastique et les voeux religieux libèrent mieux que le désert et la discipline militaire. Un ensemble admirablement organisé d'ascèse, de liturgie et d'étude sacrée, conçu par saint Dominique et amélioré encore par l'expérience des siècles, adapte merveilleusement toute la psychologie humaine à l'intuition divine, et fait du grand couvent de notre Ordre la demeure idéale de la contemplation.

N'est-ce pas un peu de cette vie dominicaine que goûtait par avance saint Augustin, quand nouvellement baptisé il assistait aux offices liturgiques : « Comme j'ai pleuré, mon Dieu, à tes hymnes et à tes cantiques ! Comme j'étais exalté par les douces voix de ton Église ! Elles pénétraient dans mes oreilles, et la vérité se répandait dans mon cœur, et l'élan de ma charité rebondissait plus fort, et mes larmes coulaient, et cela me faisait du bien '. »

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