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deux façons à juger sûrement, dit le Docteur angélique : d'abord en faisant un bon usage de son esprit pour raisonner selon les règles de la logique. Secondement grâce à une certaine affinité de nature qui nous met en harmonie avec les choses qu'il faut apprécier. Ainsi en matière de chasteté, juger bien par méthode rationnelle est le fait de celui qui sait la morale ; mais juger bien par conformité naturelle est le privilège de celui qui a l'habitude de la chasteté... » Nous achèverons la citation tout à l'heure en appliquant ces paroles à notre sujet, comme le fait saint Thomas lui-même.
Le premier sens, sinon l'unique, de ces textes paraît être celui-ci. Une fois bien habitués, la facilité même avec laquelle tel acte, plutôt que tel autre, se présente à accomplir, nous fait juger que celui-ci est le bon, qu'il est dans l'ordre, dans le sens de l'habitude contractée.
Et l'on énonce ainsi, sans appel aux grands principes, rien que par sympathie ou répulsion, un jugement très juste dont on est peut-être incapable de montrer spéculativement le bien-fondé. Tel l'écolier parisien ignorant des règles de la syntaxe et qui trouve, sans pouvoir la justifier, la véritable tournure d'une phrase française, alors qu'un savant d'Allemagne très féru de notre grammaire s'y embarrassera. Cet écolier possède comme assimilé à son âme, incarrfé jusque dans ses organes, le génie de notre langue, tandis que le docteur d'outre- Rhin n'en a que les principes abstraits dans un casier de son intelligence.
Que l'on aille en ces provinces où le christianisme règne depuis des siècles, que l'on pénètre en l'intimité de certaines familles patriarcales, et l'on rencontrera de ces âmes qui ravissaient Madame de Sévigné lors d'un séjour en Bretagne, « des âmes de paysans droites comme des lignes et qui pratiquent la vertu comme naturellement les chevaux trottent ». Jeanne d'Arc est le type parfait de ces caractères. Fleur exquise issue d'une race ancienne qui lentement s'est perfectioimée, elle porte en son âme toute une hérédité excellente que sa forte personnalité a prise à son compte. Et ses réponses aux inquisiteurs retors, qui malgré toute leur science apprise dans les
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livres ne la trouvent jamais en défaut, ne sortent le plus souvent que de ce fonds de pensée chrétienne qu'elle possède en son esprit français.
L'âme sainte, par le fait de son union à Dieu auquel elle devient conforme, n'a qu'à suivre son inclination pour entrer dans l'intelligence de la vérité divine. Tandis que les théologiens atteignent les mystères par les procédés dialectiques de leur raison, elle y arrive par un mouvement instinctif de son cœur. Per modum incUnationis ^ ; ex quâdam connaturalitate sive unione ad divina ^ ; hujusmodi compassio sive connaturalitas ad res divinas fit per caritatem quae quidem unit nos Deo secundum illud : Qui adhaeret Deo unus spiritus est ^.
Ne considérons encore dans ces paroles de saint Thomas que l'expression d'une simple union morale, telle que l'affection peut l'établir entre ceux qui s'aiment.
L'affection naît entre gens qui ont des affinités préalables. Si elle unit par hasard des âmes disparates, elles les fait peu à peu se ressembler. Voici deux hommes que lie une ancienne amitié. Ils cheminent silencieux. Pas de paroles sur leurs lèvres ni de discours intérieurs qui pourraient éloigner leurs esprits l'un de l'autre malgré la proximité des corps. C'est le silence parfait dans la douceur d'être ensemble, et c'^st l'identité songeuse de leur regard fixant le paysage qui s'étend devant eux. A un moment donné, l'un des deux se tourne vers l'autre et s'apprête à parler. L'autre sourit et sa langue plus vive dit par avance ce qu'il allait entendre. Devant le même tableau leurs âmes ont conçu tout naturellement la même pensée. Tel est l'effet de l'amitié qui les assimile l'un à l'autre.
Je songe à l'amitié incomparable qui régna entre saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai, à cet accord profond de leurs deux âmes qui n'en faisaient plus qu'une. « Notre âme », osait-il dire parfois *. « O Dieu, ma chère fille, qui pouvait mêler si parfaitement deux esprits qui ne fussent qu'un