J. JOïRGEXSEN Saint François d'Assise, p
élan vers Dieu. Sainte Cliantal aussi sort de sa maison en passant par-dessus le corps de son fils. Ce n'est pas sans déchirement de cœur que de tels sacrifices peuvent s'exécuter, mais la lumière divine montre avec évidence qu'ils sont nécessaires. Et les saints ne reculent pas.
Or il est écrit : Quittez tout, et vous retrouverez tout. Quand l'âme a de la sorte obéi à l'inspiration céleste, et que libre désormais de toute entrave elle se retourne vers les créatures, l'Esprit de science lui donne de les considérer avec le regard très pur d'Adam au paradis terrestre, et de les appeler, comme lui, de leur nom réel. Avant les noms propres qui les distinguent l'une de l'autre, elles méritent toutes un nom commun. Elles sont des reflets de la bonté divine et des moyens d'arriver à la Fin dernière. Et comme telles l'âme pure les aime et en jouit.
Sainte Chantai, qui a quitté ses enfants pour fonder la Visitation, s'occupera d'eux néanmoins et préparera leur mariage avec un soin attentif. De son fils lui-même elle obtiendra ce témoignage que, si elle fût restée dans le monde, son amour maternel n'aurait rien pu inventer de meilleur pour lui ^.
En même temps, quelle tendresse pour leurs frères et leurs sœurs du cloître s'épanouit dans ces cœurs épurés ! Voyez saint François parmi ses frères, et particulièrement avec Léon, son plus intime confident. Après le grand miracle du mont Alverne, Léon tremble que François, perdu en Dieu et devenu un autre Christ, ne l'oublie maintenant. François découvre le souci qui dévore le cœur de son ami. Alors il lui demande un parchemin, y écrit le poème qu'il a composé au lendemain de sa stigmatisation, ensuite sur le dos de la feuille il copie pour son cher coinpagnon la bénédiction patriarcale de l'Ancien Testr\ment, puis, se recueillant de nouveau, il ajoute cette formule dont la tournure témoigne d'une si particulière tendresse : « Dominiis bcncdicat, F. Léo, te : Que le Seigneur bénisse. Frère LJon, loi. » Il nous semble le voir en écrivant ces derniers mots relever ses yeux et considérer affectueus ment son ami. Enfin, avec un sourire de bonté, il lui tend la feuille ainsi remplie. «Tiens,
i. Mkp noiKiMjD. HiHuire lic. .laintc. Cluinial, II p. :W, 417.
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îui dit-il, prend cela, et garde-le sur toi jusqu'à ton dernier jour ^. »
Que dire enfin de l'affection de saint François pour sainte Claire, amitié exquise dont saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai nous offriront un nouvel exemple. Il serait d'ailleurs facile d'ajouter bien d'autres noms. Les âmes de vertu ordinaire, en qui les mauvais désirs sont contenus mais encore trop vivaces, auraient tort de s'en prévaloir. Ces liaisons pourraient leur être fatales, alors que d'autres âmes, en parfaite possession d'elles-mêmes et poussées par l'instinct divin, en pressentent à bon droit un profit réel.
Puis ne les voyons-nous pas ces saints et ces saintes, lorsque leurs relations visibles ont porté les fruits attendus, faire le sacrifice de ces visites et de ces lettres tout en continuant de s'aimer en Dieu qui devient le lieu unique de leur rencontre ? L'Esprit de science les conduit ainsi de plus en plus vers les sommets. De même qu'il leur fit jadis éliminer ce qui apparaissait nettement comme un obstacle à la vie divine, il leur inspire maintenant, avec une sorte de jalousie exclusive, de renoncer à tout ce qui serait susceptible de gêner tant soi peu l'élan du cœur vers lui. Car l'heure n'est pas encore venue des libres épanchements du ciel, quand notre Dieu se montrera tout en tous, et que rien dès lors ne sera plus capable de nous le faire oublier jamais. C'est à ce moment de transition, où l'âme de François précède celle de Claire d'Assise, que se rapporte sans 'ioute un joli trait des Fioretti. Je cite en abrégeant un peu.
Pendant que saint François était à Assise, plusieurs fois il fit visite à sainte Claire, et lui transmit bien des instructions pieuses. Et la sainte avait un grand désir de manger avec lui, une fois au moins. François se fit longtemps prier. Les frères s'en étonnaient : « Nous sommes surpris que tu ne veuilles point te rendre à la demande de notre sœur Claire, personne très sainte et très agréable à Dieu, lorsque celle-ci ne sollicite de toi qu une chose aussi insignifiante que de manger à table avec toi. Et si même Sœur Claire te demandait une faveur bien plus
i. . ^OEKJENSEN Saint François d'Assise, p. 452-453 cl', p. xxiu-xxiv
importante, tu aurais encore le devoir de la lui accorder, car elle est ton enfant le plus parfait, ta plante spirituelle ! » Alors saint François leur dit : ? Ainsi il vous semble que je dois lui accorder ce qu'elle demande ?» Et ses frères répondirent : « Mais oui, père, il èonvient que tu lui procures ce plaisir et cette consolation ! » Saint François reprit : t Puisque cela vous semble ainsi, c'est ce qui me semble à moi-même ! Mais pour que son plaisir soit plus grand, je veux que ce repas ait lieu ici à Sainte-Marie-des-Anges ; car Claire est depuis si longtemps enfermée à Saint-Damien que, sûrement, elle se sentira à la fois réjouie et fortifiée en revoyant Sainte-Marie, où jadis nous lui avons coupé les cheveux et où elle s'est fiancée à Jésus-Christ. Au jour fixé, sainte Claire monta avec une compagne. Saint François s'assit avec elle ainsi que l'un des frères et la compagne de la sainte ; et ensuite tous les autres frères, humblement, prirent place pour le repas. Et, dès le premier plat que l'on servit, voici que saint François se mit à parler de Dieu avec tant de charme et de profondeur, et d'une façon si merveilleuse, que la plénitude des grâces divines se répandit sur eux, et que tous se sentirent ravis en Dieu ^.
Voilà comment peut aimer celui qui s'est détaché de toute personne même très chère qui l'empêchait d'aller à Dieu. Voyons encore comment celui qui a renoncé pour jamais à la moindre propriété sait apprécier les biens du monde.
« Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre » : dans ces premiers mots du Credo, François trouva la clef de la nature. Il regardait tous les êtres comme ayant un rapport commun avec le Père unique, et chacun lui apparaissait h son rang comme un frère dans la grande famille du Père céleste. Il sentait à un très haut degré la valeur de toutes les choses utiles, mais il aimait de préférence ce qui était clair et beau, le soleil et le feu, l'eau limpide et courante, les fleurs et les oiseaux. A l'école du même Esprit qui assiste la sainte Église, il discernait le symbolisme de la nature. « Notre sœur l'eau », par exemple, ne ressembic-t-elle pas à la sainte pénitence au moyen
1 Fioretti, rh. xv.
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de laquelle l'homme se trouve purifié, et n'est-elle pas l'instrument du baptême ? Aussi avait-il pour elle une vénération si profonde qu'il prenait garde, en se lavant les mains, de laisser tomber les gouttes dans un endroit où elles seraient foulées aux pieds. « Lorsqu'il sentait la solidité inébranlable et la puissance des rochers, aussitôt il sentait et reconnaissait du même coup combien Dieu est fort et quel appui il nous offre. L'aspect d'une fleur dans la fraîcheur matinale, ou de petits becs ouverts avec une confiance ingénue, dans un nid d'oiseaux, tout cela lui révélait la pureté et la beauté naïve de Dieu, ainsi que la tendresse infinie du cœur divin d'où tout cela jaillisait. Et ce sentiment remplissait François d'une sorte de joie continue à la vue et à la pensée de Dieu, comme aussi d'un incessant désir de lui rendre grâce ^... » Le fameux cantique du Soleil est né de ce désir.
A ces exemples si poétiques de la parfaite appréciation des choses que le don de science met dans l'âme des saints, on pourrait en joindre d'autres, et de très variés.
En même temps que le saint d'Assise, et com.me lui patriarche d'un grand ordre, vécut Dominique de Gusmar. Si l'amour de la pauvreté résume l'idéal de François, celui du père des Prêcheurs. tient presque tout dans le culte de la vérité.
Un grand détachement marque aussi ses débuts dans cette voie. Élève studieux de l'université de Palencia, il fait, à une époque de famine, ce sacrifice immense de vendre ses livres glosés de sa main pour soulager la misère des malheureux. M^'^is il gardait du moins celui dont il dira : « Je n'ai pas d'autre livre que la divine charité. » Et c'est la charité même qui lui avait inspiré ce détachement. La science n'est qu'un moyen. Oui,, mais c'est un moyen puissant, peur aller à Dieu et lui gagner des âmes. Et le même instinct qui poussa jadis Dominique au grand sacrifice que l'on vient de rappeler, lui fera fonder un Ordre dont la vie contemplative et apostolique trouve dans l'étude sa meilleure ressource. A peine a-t-il réuni un certain nombre de disciples fervents, qu'ils vont s'asseoir ensemble aux pieds d'un professeur célèbre. Chose inconcevable pour