Cantique des Cantiques, ii
2. Uiins la traductioQ françaiso des Œuvres de Taulor par le H. P. Ni)81, O. P., on trouvera ce sermon au lorae II, p. 1.
l'intuition obscure de dieu 233
les yeux qui voient ainsi, car ils possèdent la vie éternelle ^. »
Pages émouvantes à coup sûr, mais disons-nous bien que cette intuition ne fut point une grâce réservée à cette école. Avant et depuis, toujours et partout, nous trouvons des âmes qui font de semblables confidences. Cependant il faut se borner. Nous en citerons deux seulement : l'une qui est justement célèbre, la bienheureuse Angèle de Foligno, morte en 1309, et l'autre, Madame Helyot, une française du XV II^ siècle que récemment l'on a tirée de l'oubli 2.
« Un jour mon âme âme fut ravie, dit Angèle de Foligno, et je voyais Dieu dans une telle clarté, avec une plénitude si parfaite que jamais il ne m'était apparu ainsi. A ce point l'amour disparut ; je perdis celui que je portais jusque là ; je devins sans amour. Et puis je vis Dieu dans une ténèbre, et la ténèbre venait ce de qu'il est un bien qui dépasse tout ce que l'on peut se figurer ou penser. Rien de ce que l'on peut se figurer ou penser n'approche de lui. Et alors furent données à mon âme une foi très certaine, une espérance assurée et inébranlable, une sécurité continuelle par rapport à Dieu, à tel point que toute crainte fut bannie. Et dans ce bien infini que l'on voit ainsi au milieu de la ténèbre, je me recueillis tout entière, je devins tellement siire de posséder Dieu que je n'en puis jamais douter... Souvent donc je vois Dieu de cette façon et dans ce bien qui ne peut être exprimé par la bouche ni conçu par le cœur. Dans ce bien, dis-je, parfaitement sûr et secret, que mon intelligence perçoit au milieu de cette immense ténèbre, repose toute mon espérance. En le voyant je possède tout ce que je veux posséder, je sais tout ce que je veux savoir, et je vois tout bien. Et l'âme en le voyant ne peut songer qu'il lui échappera, ni qu'elle le quittera, ni que rien d'autre ne les séparera. Mais elle y jouit ineffableblement de tout bien ; et elle ne voit absolument rien qui se puisse exprimer ni même concevoir ; elle ne voit rien et elle
1. RuYSBROECK, Ornement des noces spirituelles, 1. Ill, ch. ii (trad. des Bénédictins).
2. H. Brémond. Histoire littréraire du sentiment religieux en France, t. V, p. 311-340.
Contempl. Mystique 10
voit tout, La ténèbre même est une garantie de la valeur suprême de ce bien. Plus elle est profonde, plus l'on voit qu'il dépasse tout. C'est le bien le plus secret...
K La divine puissance, la divine sagesse, la divine volonté que j'ai vues d'autre part merveilleusement et ineffablement sont moindres que ce bien. Celui-ci est un tout, les autres sont des parties. » Angèle de Foligno oppose donc à l'intuition de Dieu dans la ténèbre les lumières positives que l'Esprit-Saint donne aussi sur certains aspects de la vérité divine. La vision obscure de l'essence où s'identifient toutes les perfections est supérieure à une connaissance plus claire de la puissance, de la sagesse ou de l'amour.
D'ailleurs l'intuition obscure de Dieu comporte elle-même des degrés, elle peut atteindre un paroxysme exceptionnel : « A l'altitude ineffable de voir Dieu dans l'immense ténèbre mon esprit fut ravi trois fois. Je l'ai vu un nombre incalculable de fois avec ténèbre, mais trois fois seulement dans l'obscurité suprême. »
Remarquons aussi que cela se passe à la pointe de l'esprit, et n'empêche pas les angoisses de l'âme et les souffrances du corps. « Mon corps est travaillé par les infirmités ; le monde me poursuit avec ses épines et ses amertumes ; les démons m'affligent presque continuellement ; ils ont puissance sur moi. Dieu leur a permis d'affliger mon âme et mon corps, et je vois presque matériellement les assauts qu'ils me livrent. Mais de l'autre côté Dieu m'attire à lui, par le bien suprême que je vois dans la ténèbre. Dans l'immense ténèbre, je vois la Trinité sainte, et dans la Trinité aperçue dans la ténèbre, je me vois moi-même, debout, au centre. Voilà l'attrait suprême, près duquel tout n'est rien, voilà l'incompablc. Les paroles que j'en dis me font l'effet d'un néant. Bien plus, elles me semblent des malédictions, des blasphèmes, tellement ce bien dépasse toutes mes expressions ! Quand j'en suis là, je ne me souviens plus de l'humanité de Jésus-Christ, du Dieu-homme, ni de quoi que ce soit qui ait une forme. Je vois tout et je ne vois rien •. »