Acla Sanctorum, 4 Januar
l'intuition obscure de dieu 235
De ces hauteurs vertigineuses où l'aigle plane et s'efforce de fixer le soleil, redescendons à terre. Voici madame Helyot, « la plus douce, la plus humble et la plus aimable personne du monde, » nous dit le P. Jean Grasset, jésuite ^. Elle est morte à trente-sept ans, avant son mari, « conseiller du roi en sa cour des Aides de Paris ». En dehors de sa paroisse le monde religieux ne l'a pas connue. Et elle n'a point laissé la moindre autobiographie pour les âges futurs. Peut-être, sans le savoir, avonsnous rencontré nous aussi quelque madame Helyot. Or écoutez ce que nous raconte le religieux qui l'a guidée et observée pendant sept ou huit ans. Nous allons rejoindre dans les régions sublimes l'âme d'Angèle de Foligno.
« Dès lors qu'elle commençait son oraison, elle [Mme Helyot] s'élevait par une vue transcendante au-dessus de tout ce qui est créé et contemplait la divinité sans forme ni figure, sachant bien que Dieu n'est rien de ce qui tombe sous le sens, et qu'étant infini et incompréhensible de sa nature, il est impossible à l'esprit humain de le renfermer dans sa connaissance... Elle entrait dans un abîme de ténèbres qui environnent le trône de la Divinité et qui le rendent inaccessible à tous les esprits créés s'ils ne sont éclairés et fortifiés par la lumière de la gloire... Après qu'elle avait fait s'évanouir toutes les images dont la nature a tant de peine à se défaire, qu'elle s'était plongée dans ces ténèbres mystérieuses qui font tant de frayeurs aux âmes qui n'ont point marché dans ces routes... elle se voyait comme plongée dans ce grand et vaste océan de la Divinité où elle se perdait heureusement. Elle voyait l'être de Dieu, sans pouvoir rien comprendre de sa nature que sa grandeur immense... Son esprit, pénétré comme un globe de cristal de cette lumière substantielle, demeurait tout ravi de se trouver dans Dieu, sans pouvoir dire ce qu'elle voyait, et, par cette perte heureuse de sa raison, elle arrivait jusqu'à ces obscurités lumineuses qui surpassent toutes nos vues et toutes nos intelligences...
« Je ne puis mieux exprimer l'état où se trouvait quelquefois
1. La vie de M"' Helyot, par le P. Jean Grasset, Paris, 1682,
cette sainte âme, qu'en représentant un homme qui serait tout d'un coup transporté dans ces espaces infinis qu'on s'imagine être au-dessus des cieux et qu'on appelle pour cela imaginaires. Quel étonnement le saisirait, se voyant en un lieu où il n'y aurait ni ciel, ni terre, ni feu, ni eau, ni lumière, ni couleur, ni montagne, ni vallée, ni prairie, ni homme, ni bête, ni créature aucune qui lui tînt compagnie ; mais un vaste désert et un certain vide infini, invisible, incompréhensible, éternel et immuable qui n'aurait point de bornes ! Quel serait, dis-je, l'étonnement de cet homme de ne rien voir, de ne rien entendre, de ne rien goûter, de ne rien toucher et de n'avoir rien pour s'appuyer! Il serait là comme suspendu entre l'être et le non-être. C'est dans cet état et dans ces déserts inconnus à la nature et dans ces néants de tout ce qui est créé que se trouvait quelquefois cette sainte âme, et c'est là qu'elle voyait Dieu seul... dans l'anéantissement de toutes ses conceptions ^. »
A la suite de cette admirable page, l'auteur risque cinq ou six essais d'explication de ces grâces mystiques. N'allons pas plus loin et considérons ingénument cet état d'âme si parfaitement rapporté.
Madame Helyot, la Bienheureuse Angèle et tous ceux qui leur ressemblent ont un ancêtre renommé qui écrivit au V^ siècle sous le pseudonyme de Denys l'Aréopagite. Nous terminerons par quelques citations de ce maître.
Ayant parlé du pieux commerce des anges avec Dieu, Denys remarquait : « Il y a parmi nous des esprits appelés à une semblable grâce, autant qu'il est possible à l'homme de se rapprocher de l'ange : ce sont ceux qui, par la cessation de (ouïe opération intellectuelle, entrent en union intime avec l'ineffable lumière. Or ils ne parlent de Dieu que par négation ; et c'est hautement convenable : car en ces suaves conununications avec lui, ils furent surnaturellement éclairés de cette vérité, que Dieu est la cause de tout ce qui est, mais n'est rien de ce qui est, tant son être l'emporte sur tout être *. »
1. Gitt- d'après H. BnÊMOND, Histoire littéraire du .inniiinrnt rdigintx en France, t. V, p. 321 -323.
S. Denys, Des noms divins, eh. l, § 5 ((.r;id. iJarboy).
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« Pour vous, 6 bien-aimé Timothée, exercez-vous sans relâche aux contemplations mystiques ; laissez de côté les sens et les opérations de l'entendement, tout ce qui est matériel et intellectuel, toutes les choses qui sont et celles qui ne sont pas, et d'un essor surnaturel, allez vous unir, aussi intimement qu'il est possible, à celui qui est élevé par-dessus toute essence et toute notion. Car c'est par cesincère, spontané et total abandon de vous-même et de toutes choses, que, libre et dégagé d'entraves, vous vous précipiterez dans l'éclat mystérieux de la divine obscurité...
« Délivrée du monde sensible et du monde intellectuel, l'âme entre dans la mystérieuse obscurité d'une sainte ignorance, et, r. nonçant à toute donnée scientifique, elle se perd en celui qui ne peut être ni vu ni saisi ; tout entière à ce souverain objet, sans appartenir à elle-même ni à d'autres ; unie à l'inconnu par la plus noble portion d'elle-même, et en raison de son renoncement à la science ; enfin puisant dans cette ignorance absolue une connaissance que l'entendement ne saurait conquérir ^. »
Ces textes, saint Thomas les a bien connus. Que de fois il les rappelle ! Il avait abordé de bonne heure les œuvres de Denys à l'école' d'Albert le Grand. Quand Albert entreprit le commentaire des Noms divins, son jeune disciple redoubla d'attention, écrit Guillaume de Thoco, et c'est alors qu'il révéla son génie. Faut-il raconter cette histoire célèbre ? Le cours du maître était particulièrement difficile. Un élève, assis à côté du gros garçon taciturne que l'on appelait le bœuf muet de Sicile, et pleinement convaincu que frère Thomas n'avait rien compris, s'offre pour lui répéter la leçon. Le jeune saint accepte humblement. Mais voici que l'officieux répétiteur s'embrouille et ne peut achever. A saint Thomas de lui venir en aide. Il explique si lumineusement le texte de l'Aréopagite, que le condisciple émerveillé demande d'intervertir les rôles désormais. Thomas accepte d'être son répétiteur, mais à condition que l'on n'en parle pas. Ce fut promis. Cependant à quelque temps de là un étudiant trouva devant la cellule de frère Thomas