Denys, Théologie mystique, ch. v
2. De Div. Nom., cap. viii, lect. 1 : « Infinitum in Deo non dicitur per extensionem sicut in quantitate continua, sed per npgationem quia scilicet non finitur aut determinatur aliquo... non terminatur inlellectu : est enim ineilabilis et ignota et quae cogitari non potest, divina virtus, cuncta excedens. »
3. Lire dans l'ouvrage du R. P. Garrigou-Lagrange, O. P., Dieu, 2" partie, les ch. III et iv, en particulier le n" 57 : « Il ne répugne pas que les perfections absolues .s'identifient réellement dans la Déité et y soient pourtant formelle ment et à l'état pur, car dans la mesure où elles sont purifiées de toute imperfection, elles tendent, chacune selon ses exigences propres, à s'identifier de la sorte. »
4. De Div. Nom., cap. 7, lect. 1 : " L'Écriture recourt à la négalion pour afBrmer l'excellence des attributs divins. Klle ajipelle invisible, l'ébloiiissante lumière de Dieu ; ineffable, celui que tout doit louer et nommer ; inrompréhensible et se dérobant il toute recherche, celui qui est partout et que toutes les créatures réviMent. On peut le comparer à une sphèreinlelligibledontlacirconférence no se trouve nulle part, tandis que h rentre est partout. lit ces négations nous sont Imposées par sa transcetulance même. C'est en ce sens qu'on doit entendre l'Apôtre lorsqu'il loue comme folie cette sagesse de Dieu qui nous semble absurbe. Par là il nous élève à la vérité divine que nous ne pouvions exprimer et qui surpasse notre raison tout entière... Si nous voulions comprendre sflon notre manière les choses divines, nous tomberions dans l'illusion. •
l'intuition obscure de dieu 255
et personne, Unité et Trinité, ne se peuvent trouver en Dieu que selon un mode bien différent de tout ce que nous connaissons. « Car l'unité qui apparaît dans les créatures, dit l'Aréopagite, se conçoit comme nombre, et tout nombre n'a qu'une existence empruntée. Mais l'unité sur-essentielle détermine et la raison de l'unité et tout nombre créé ; et elle est le principe, la cause, la mesure et l'ordre de l'unité, du nombre et de tout ce qui existe. Et quoique l'on approprie à la divinité qui dépasse toutes choses les noms d'Unité et de Trinité, toutefois il ne s'agit ni d'Unité ni de Trinité qui soient connues de nous ni d'aucun être : mais afin de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde nous désignons par les noms divins de Trinité et d'Unité ce qui est plus sublime qu'aucun nom, plus sublime qu'aucune substance. Car il n'est ni unité, ni trinité ; il n'est ni nombre, ni singularité, ni fécondité ; il n'est ni aucune existence, ni aucune chose connue qui puisse dévoiler l'essence divine si excellemment élevée par-dessus toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à toute raison, à toute intelligence ; et Dieu ne se nomme pas et ne s'explique pas ; sa majesté est absolument inaccessible. Même si on l'appelle bon, ce n'est pas que ce titre soit digne de lui ; mais c'est que par le désir de concevoir et d'exprimer quelque pensée touchant cette ineffable nature, on lui consacre principalement la plus auguste de toutes les nominations. Ce langage est conforme à celui des Écritures, et pourtant il est loin de reproduire la réalité. De là vient que les Théologiens ont préféré s'élever à Dieu par la voie des locutions négatives ; parce qu'ainsi l'âme se dégage des choses matérielles qui l'étreignent ; qu'elle pénètre à travers les pures notions qu'on peut avoir de la divinité, et par delà lesquelles réside celui qui dépasse tout nom, toute raison, toute connaissance, et qu'enfin elle s'unit intimement à lui, autant qu'il peut se communiquer et que nous sommes capables de le recevoir. » Saint Thomas a paraphrasé mot à mot, sans en rien amoindrir, cette page des Noms divins ^.
! . Voici la fin de son commentaire : i De négjtion en négation, l'âme s'élôve plus haut que le^ plus excellentes des créatures et s'unit à Dieu dans la me-ure où on le peut ici-bas. Car durant la vie présente notre ial?IUgenc8
256 LA CONTMEPLATION MYSTIQUE
S'il en est ainsi, dira-t-on, il n'y a plus qu'à garder un silence absolu. Toute la Somme théologique elle-même ne signifie rien. Et les recherches passionnées de saint Augustin scrutant la Trinité ne sont, quoiqu'il s'en défende ^, que du bavardage. Pourquoi Notre-Seigneur s'est-il donné tant de peine afin de révéler la bonté du Père céleste et la vie des trois qui en Dieu ne sont qu'un ? Et que sert à l'Église d'avoir lutté pendant des siècles pour garder intact le dépôt de la révélation ?
11 est facile de répondre. Les formules de Jésus et de l'Église, les ouvrages des Pères et des théologiens conservent malgré tout une réelle valeur intellectuelle. Leur but n'est pas seulement de dicter à notre âme l'attitude qu'elle doit prendre. Révélé pour conduire notre action vers l'état de contemplation éternelle, le dogme est d'abord l'énoncé d'une vérité, et, comme tel, objet de contemplation dès ici-bas. Plus notre esprit se trouve riche d'expériences et d'idées appropriées, meilleur est le terrain où tombe la semence de la révélation, et par suite mieux nous verrons germer en nous la vérit:5 divine. Les négations sur lesquelles on insiste présentement ne suppriment pas tout de nos concepts. Elles les épurent seulement pour diriger notre pensée dans le sens divin. Alors la connaissance devient obscure sans doute. Le mode suivant lequel ces réalités sont en Dieu dépasse notre compréhension. Mais c'est grâce à la vigueur naturelle de notre intelligence ou aux lumières surnaturelles données par le Saint-Esprit que nous pouvons corriger à bon escient nos affirmations premières, et par des négations précises pressentir que Dieu possède tout cela en infiniment mieux.
Du moins, réplique-t-on, quand nous avons ainsi écarté de notre idée de Dieu tout ce qui est corporel, puis tout ce qui est intellectuel, il reste encore dans notre pensée ceci : Il est. Nul doute que nous ne tenions enfin un nom qui convient positivement à Dieu. Il est Celui qui est tout simplement. Cette fois
n'arrive jamais à voir l'essence divine, mais seiiloraent \ ronnafire ce qu'elle n'est pas. L'union de notre esprit à Dieu, telle qu'elle est possible iri-baF. »'acrouiplil donc quand nous connaissons que Dieu dëpas^e les créatiu-es let plus excellente».! (De div. Nomin. cap. xiii, loct .1).
1. Voir la bclli' priiTO par laquelle il termine «un Trniti'.
l'intuition CBSCURE de DiEU 257
nous avons abstrait l'existence de toutes ces déterminations; que lui apportent les essences diverses. Nous la concevons sansrestriction aucune. C'est l'océan infini de l'Être, comme dirait saint Jean Damascène. N'est-ce pas Dieu cette fois ?
Prenons garde. Quand nous avons épuré le concept que nous nous formons de lui au point de n'avoir plus que ceci : Il est, nous devons encore le purifier, dit saint Thomas. Car c'est à' l'existence des êtres créés que nous avons pensé tout d'abord. L'idée d'être nous est apparue dès l'éveil de notre intelligence. Elle se trouvait au principe de notre prem.ière question en face d'un objet quelconque : Qu'est-ce que c'est ? T: es confuse au commencement, elle s'est enrichie peu à peu au cours de la vie» Mais ce sont toujours des êtres bornés, contingents, défectueux que l'expérience nous fait rencontrer. La raison humaine peut du moins se rendre compte que ce mode fini n'est pas essentiel à la constitution de l'Être. Elle arrive à cette conclusion qu'il doit même exister un Être supérieur à ce mode, un être infini, lequel, se suffisant par lui-même, explique l'existence empruntée dont jouissent tous les êtres périssables que nous approchons. Mais en quoi consiste cet Être non-fini, cet Être dont l'essence est simplement d'exister ? Mon intelligence ne le rejoint qu'après avoir éliminé de ses conceptions tout l'être qui lui est connu. Alors la voici dans la nuit. C'est là, affirme Denys, c'est dans les ténèbres de notre ignorance, qu'habite celui qui est la plénitude de l'Être ^.
Nous craignons que ces derniers mots n'entretiennent une équivoque et que des intelligences plus paresseuses que mystiques
1. / Sent., dist. 8, qu. 1, a. i, ad 4 : • Alia nomina dicunt esse determinatiuu et particulatum ; sicut sapiens dicit aliquod esse ; sed hoc nomen Qui eut dicit esse absolutum et indeterminatum per aliquid additum ; et ideo dicit Damascenus quod non significat quid est Deus, sed significat quoddam pelagus sxibstantiœ infinitum, quasi indeterminatum. Unde quando in Deum procedimu» per viam remotionis, primo negamus ab eo corporalia ; et secundo etiam inteilectualia secundum quod inveniimtur in creaturis, ut bonitas et sapientia ; et tune remanet tantum in intellectu nostro quia est et nihil ampl-.us : unde est sicut in quâdam confusione. Ad ultimum autem, etiam hoc ipsum esse, secundum quod est in creaturis ab ipso removemus ; et tune remanet in quâdam tenebrâ ignorantis, secundum quam ignorantiam, quantxim ad statum viœ pertinet^ optime Deo conjungimur, ut dicit Dionysius (cap. vu, de div. nom.) : hœcest qusdam caligo in quà Deus habitare dicitur. »
n'en abusent pour canoniser leur état et mépriser l'ardeur des esprits laborieux. Il y a loin de leur ignorance à celle dont parlent Denys et surtout saint Thomas. Dans l'ignorance vulgaire l'esprit demeure comme en face du néant, tandis qu'ici nous sommes mis en présence de la plénitude. Par ces négations qui s'ajoutent les unes aux autres dans l'élaboration de notre idée de Dieu, la seconde survient pour contracter la première, comme la différence spécifique précise le genre dans une définition 1. Ainsi notre pensée est de mieux en mieux orientée vers la transcendance divine. Si nous nions de Dieu toutes les perfections dont nous avons l'expérience, nous ne voulons pas dire qu'il en soit dépourvu, mais signifier au contraire qu'il les possède d'une façon suréminente 2.
Il est vrai que nous sommes orientés seulement. L'intelligence géniale et illuminée d'un Thomas d'Aquin lui-même n'arrive pas à égaler par son idée la plus haute l'essence divine où toutes les perfections s'unifient. Et voici l'aveu suprême qui tombe des lèvres du grand Docteur, aveu plus impressionnant que les longues pages des mystiques que nous avons citées. « Dieu
1. In Boet. de Trinitale, qii. 6, a. 3 : • Loco cognitionis generis, habemns in istis subslantiis cogiiitionem ppr negationera, ut cum sciiuus quod hujusmodi substantiae sunt iminateriales et incorporeœ, non habentes figuras et alia hujusmodi. Et quanto pluies negationes do ipsis rognoscimus, tanto miniis est ronfusa earum cogriitio in nobis, eo quod per negationes sequentes prior negatio contrahitur et determinatur, sicut genus remotum per differentias. •
2. Dépotent, qu. 7, a. 5, ad 2 : « Ita Diouysius dicit negationes horum nominuni esse veras de Deo quod tamen non asserit affirmât iones esse falsas sed inrompactas : quantum enim ad rem significatam, Deo vere attribuuntur quœ in oo aliquo modo est, ut jam ostensum est ; sed quantum ad modum quem significant de Deo negari possunt : quodlibet enim islnrum nominuin significat aliquam fonnam definitam, et sic Dec non attribuuntur, ut dictum est. Kt ideo absolute de Deo possunt negari quia ei non conveniunt per modum qui significatur : modus enim signifioatus est sncunduin quod sunt in intellectu nostro, ut dictum est ; Deo autem conveniunt subbori modo, unde alllrmatio incompacla diritur quasi non omnino convonionter ronjuncta propler divorsum modum. Kt ideo, secundum doctriiiaui Dionysii Iriplicilcr isla de Doo dicimlur. Primo qui<Ipm afllrmative ut dicamus : Deus est sapions ; quod quidom do eo oportcl dicere propter iioc quod est in eo siniilitudo sapientia) ab ipso fluentis : quia tanicn non est in Doo sapientia qualein nos intelligimus et nominamus, polest vere negari ut dicatur : Deus non est sapiens. Hursum quia sapientia non negatur de Deo quia ipso doficiat a sapientia sed quia superominenlius est in ipso quam dicatur aut intolligatur, ideo oporlet dicere quod Deus sit supersapiens. ■
l'intuition obscure de dieu 259
dépasse toujours notre intelligence, et toujours reste ignoré de nous. Aussi le plus haut point où s'élève la connaissance humaine à son sujet c'est de savoir que nous ne le connaissons pas, c'est de comprendre que son essence dépasse tout ce que nous pouvons en penser i. » A ces hauteurs il n'y a plus que la négation qui soit de mise. Mais cette négation même est le fruit d'une intuition intellectuelle. Et elle ne prend sa vraie valeur que dans l'esprit d'un théologien de génie ou d'un saint que la lumière divine éclaire. « Il ne faut pas croire que l'on n'a rien trouvé, dit saint Augustin, quand on a pu découvrir combien est incompréhensible ce que l'on cherche 2. »
« Dans cet état de connaissance, écrit saint Thomas, nous sommes illuminés par les profondeurs de la sagesse divine que nous ne pouvons scruter, car c'est par cette divine sagesse qu'il nous est donné de percevoir ainsi la transcendance de Dieu *. »
Alors, pour employer l'expression chère aux vieux mystiques, c'est le mouvement circulaire de la contemplation. Supérieur au mouvement direct qui part des créatures matérielles, meilleur aussi que le mouvement oblique qui s'appuie aux symboles de la révélation divine, le mouvement circulaire consiste, pour l'âme qui a rejeté toutes les choses sensibles, à songer que Dieu est au-dessus de tout et d'elle-même aussi, et à demeurer dans cette intuition *.
« Nous parvînmes à nos âmes, disait saint Augustin racontant son ravissement et celui de Monique, et nous les dépassâmes pour atteindre cette région d'inépuisables délices où tu rassasies