Château, sopL dcm., cb. ii
l'extase 285
penserai à toi », comme s'il eût dit ouvertement : « Ne t'inquiète pas, ma fille, du salut de ton corps et de ton âme ; moi qui ai science et pouvoir, j'y penserai et j'y pourvoirai avec soin. Applique-toi seulement à penser à moi... » Notre seul souci doit être de penser comment nous pourrons plaire au Dieu auquel nous nous sommes donnés, et cela, non pas principalement en vue de la récompense, mais en vue de nous unir à Lui, d'une union d'amour qui sera d'autant plus grande que nous lui plairons davantage ^ »
C'est à ce premier signe que l'on reconnaît les parfaits, dit le Père éternel à sainte Catherine dans le Dialogue. Leur amour pour Dieu est pur, libre, sans crainte de nulle souffrance, sans calcul de consolation ni de salaire. Tels les apôtres au sortir du Cénacle. « Rien ne peut ralentir leur course, ni les injures, ni les persécutions, ni les plaisirs que le monde leur offre et qu'il voudrait leur donner. Ils passent par-dessus tout cela, avec une force inébranlable, une persévérance que rien ne trouble, le cœur transformé par la charité, goûtant et savourant cette nourriture du salut des âmes, prêts à tout supporter pour elle. Voilà qui prouve, à n'en pouvoir douter, que l'âme aime son Dieu à la perfection et sans aucun intérêt.,. Aux très parfaits je fais la grâce de sentir que je ne suis jamais séparé d'eux, tandis que dans les autres je m'en vais et je reviens, non que je leur retire ma grâce, mais bien le sentiment de ma présence... Ces âmes plongées dans le brasier de ma charité, sans que rien ne demeure d'elles, en dehors de Moi, n'ayant plus aucune volonté propre, mais tout entières embrasées en Moi, qui donc pourrait les prendre et les retirer de Moi et de ma grâce, après qu'elles sont devenues une même chose avec Moi et Moi avec elles. Toujours elles me sentent en elles, jamais je ne leur dérobe le sentiment de ma présence. » Elles ne forment plus qu'un vœu : mourir pour voir la sainte Trinité. « Malheureux que je suis ! Qui me séparera de mon corps ? »... C'est de son corps auquel il était enchaîné que saint Paul se plaignait parce qu'il l'empêchait de me voir pour quelque temps encore. Jusqu'à l'heure de la
1. BlENHEUBEUX RAYMOND DE Capoue. Vie dc sainte Catherine de SnVnne, I' partie, ch. x.
mort son regard était arrêté et ne pouvait me contempler, moi la Trinité éternelle, dans la vision des Bienheureux immortels qui sans cesse rendent honneur et louange à mon nom. II gémissait donc de se trouver parmi les mortels, qui toujours m'offensent, privé de ma vue, privé de me voir dans mon Essence K »
A la suite de ces pages si vivantes des grands mystiques, plaçons les textes austères de saint Thomas, et si nous pénétrons jusqu'à la moelle nous serons frappés de leur concordance. Il nous apparaîtra clairement que les parfaits dont il parle sont en continuité avec les très parfaits dont nous entretenait tout à l'heure sainte Catherine, comme ces très parfaits eux-mêmes rejoignent incontestablement l'état de mariage spirituel que sainte Thérèse et saint Jean de la Croix se sont plu à décrire.
Les parfaits, dit saint Thomas, sont arrivés au terme que l'on peut atteindre ici-bas. Est-ce à dire que tout avancement leur soit interdit ? Non, ce n'est pas en ce sens-là que nous disons : Ils sont au terme et s'y reposent. Mais ils ne pensent plus qu'à l'union divine. Au contraire, bien que les commençants et les progressants cherchent aussi à s'unir à Dieu, ils conservent d'autres soucis qui prennent la plus grande part de leur attention. Il s'agit d'abord d'éviter le péché, c'est la préoccupation principale des commençants -. Si plus tard les tentations se font moins inquiétantes, il faut que l'âme en profite pour travailler à son perfectionnement moral ; d'ailleurs cette paix n'est pas tellement sûre qu'il ne faille se tenir en garde contre les entraînements au mal qui demeurent toujours à craindre. L'âme ressemble alors à ces ouvriers qui, tout en bâtissant Jérusalem, avaient le glaive à portée de la main pour se défendre contre les agresseurs*. Les instincts dépravés, lés mauvaises habitudes ne disparaissent pas facilement. On trouve même des saints qui éprouvent de la difficulté pour pratiquer telle ou telle vertu ".
1. Sainte Catherine de Siknne Dioioijur. rh. 71-7'). (trail. iliutaud).