Vie par elle-même, cit. XX
vois plus clairement... Mon esprit est devenu étranger à toutes les choses, même spirituelles, qui pourraient le nourrir, telles que la joie, la consolation, la délectation... Il a en soi l'instinct de rejeter tout ce qui peut faire obstacle à sa perfection ; et il agit en cela avec tant de cruauté, qu'il permettrait, pour ainsi dire, qu'on le mît en enfer pour arriver à son but. 11 va donc, détruisant toutes les choses dont l'homme intérieur se pourrait délecter, et il les attaque si sensiblement que le moindre atome d'imperfection ne peut passer sans être vu et exécré... L'homme qui se laisse tues plutôt que d'offenser Dieu sent la mort et en éprouve de la douleur. Mais la lumière divine lui donne un zèle qui lui fait plus apprécier l'honneur de Dieu que la mort corporelle ; il en est de même de l'âme qui connaît les dispositions de Dieu, elle les met bien au-dessus de tous les tourments intérieurs et extérieurs qui peuvent exister, quelque terribles qu'ils soient ; car le Seigneur, par lequel se fait cette œuvre, surpasse tout ce qu'on peut sentir et imaginer. Il en advient que l'occupation, pour petite qu'elle soit, que Dieu donne de lui à cette âme, la tient tellement appliquée à la Majesté suprême, qu'elle ne saurait faire cas d'autre chose ^.. . »
11 est d'autres lumières dont les effets sont plus douloureux encore et qui purifient à fond. Saint Jean de la Croix les a décrites, et sainte Rose de Lima les a expérimentées d'une façon exceptionnelle. L'âme voit son indignité, sa misère profonde. Elle a l'impression poignante d'être réprouvée. Soutenue par Dieu néanmoins, elle continue de chercher à lui plaire, mais tout en se demandant anxieusement si elle y réussit. Au milieu de ces angoisses l'amour se dégage de tout motif intéressé pour ne s'attacher qu'à l'amabilité de Dieu considéré en lui-même. « Une âme ainsi traitée, dit saint Jean de la Croix, évite le licw d'expiation de l'autre vie ou ne s'y arrête guère ; et une heure de cette souffrance au cours de la vie est bien plus efficace que plusieurs heures de purification après la mort *. » Sainte Rose de Lima fut pendant quinze ans réduite chaque jour durant
i. Sainte Catmerinf de Gênes, Traita du Purgatoire, ch. xvii. 2. La Nuit obucurt, I. II. rh. vi.
l'extase 293
une heure et plus à cette mystérieuse agonie. Enfin elle reçut l'assurance qu'elle irait au ciel sans passer par le Purgatoire ^.
Mais ces cas ne sont-ils pas très rares ? Oui sans doute. Ces purifications de « la nuit de l'esprit » sont rares, et rares par là même le mariage spirituel et la haute perfection oti elles aboutissent. Pourtant c'est l'idéal proposé par Dieu. A ne considérer que ie désir divin, l'âme devrait parvenir sur la terre à ce résultat. Mais presque toujours des obstacles l'arrêtent en chemin. Le plus souvent c'est le manque de courage et de docilité aux inspirations du Saint-Esprit : les meilleurs marchandent plus ou moins avec la grâce. D'ailleurs, que de gens sont affligés d'un tempérament par trop défavorable, se trouvent dans un milieu qui se prête mal à la réussite, ou manquent d'une direction appropriée ! Enfin la vie peut s'achever avant le laps de temps nécessaire à une âme, même généreuse et bien dirigée, pour arriver à l'établissement complet de la perfection. Surtout le mystère de la prédestination enveloppe la vocation à l'état d'union transformante comme l'appela la simple justification. Il y a des appelés qui ne sont pas élus. Mais élus ou non, tous étaient appelés pourtant, d'une façon éloignée sinon prochaine. Et, Dieu merci, on rencontre sur notre terre, parmi de nombreux justes qui vivent dans la grâce de Dieu, plusieurs qui goûtent aux états mystiques, et quelques privilégiés qui atteignent jusqu'au mariage spirituel. Ceux-ci sont les parfaits élus. Douce mort que la leur ! Écoutons saint Jean de la Croix nous le dire : « La mort des âmes arrivées à cet état, bien qu'en tout semblable à celle des autres au point de vue naturel, en diffère beaucoup par la cause et le mode. Les autres mourront de maladie ou de vieillesse, celles-ci succomberont aussi à quelque mal ou à l'âge, mais ce qui arrachera l'âme au corps, ce sera uniquement un élan, une union d'amour beaucoup plus ardente que celle des élans antérieurs 2. »
Ainsi l'extase s'achève dans le ciel où l'âme complètement revenue à Dieu se trouve fixée pour jamais.
1. Sa Vie, dans l'Année Dominicains, août, t. II, p. 9d5 et 978.