I Cor., III
§ IV. — Pour nous, tant que nous vivons ici-bas, l'Hôte
DIVIN demeure enveloppé DE TÉNÈBRES.
Saint Thomas disait : « Dieu habite dans les justes, comme le connu est dans le connaissant, comme l'aimé est dans l'aimant. » Nous n'avons appuyé que sur le second aspect. Mais le premier s'y ramène. On pourra s'en rendre compte plus tard quand nous décrirons longuement cette sorte d'expérience de Dieu que nous fait goûter le don de sagesse sous l'influence de la vertu de charité. En attendant, plusieurs notions restent à élucider, et il convient de procéder avec ordre.
Commençons par bien comprendre dès maintenant que la vertu de foi ne peut par elle-même nous rendre Dieu présent. Tant que nous vivons ici-bas, l'Hôte divin demeure nécessairement voilé pour notre intelligence.
Serait-ce donc que Dieu se cache pour nous mettre à l'épreuve ? Non. Seulement il est tel, et nous sommes ainsi faits, que Lui, l'Infini, Lui, absolument dégagé de toute matière, Lui, dont toute l'essence est d'exister en soi-même, ne peut pas être perçu par nous, esprits bornés, doublement bornés par nos sens qui ne nous mettent en relation qu'avec les choses matérielles, et par les limites inhérentes à toute intelligence créée, nécessairement incapable d'atteindre à l'Être subsistant. Dieu seul est à niveau de Lui-même et capable de se comprendre. Pour nous, et à cause de nous, il est nécessairement le Dieu caché, mystérieux, bien que tout proche.
Saint Paul le disait dans son discours aux Grecs à l'Aréopage. Leur ayant parlé de ce Dieu inconnu « qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve..., qui donne à tous la vie, le souffle et toute chose », il ajoutait, montrant plus spécialement l'action de Dieu dans le gouvernement des hommes : « Il a fait que tous les peuples, sortis d'un seul homme, habitassent sur toute la surface de la terre, ayant déterminé la durée de leur époque et les frontières de leur demeure. » Et quel est le but de ce gouvernement si universel à la fois et si intime ? « Pour que les hommes cherchent Dieu et qu'ils s'efforcent de le trou-
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ver en tâtonnant, bien qu'il ne soit pas loin de chacun de nous, car en Lui nous avons la vie, le mouvement, l'être. »
Oui, Dieu est aussi proche que possible de chacun de nous. Nous l'atteignons même et le possédons par la charité. Mais c'est toujours à tâtons. Pour entrer avec lui en rapport de vision, il nous manque la vigueur intellectuelle. Est-ce à dire qu'il suffirait d'exercer, de pousser à la limite la force de notre esprit ? Non. Ce qu'il faudrait dans notre intelligence, c'est un surcroît d'énergie d'ordre supérieur, disons le mot, d'ordre proprement divin, analogue à celui que Dieu accorde à notre volonté par la charité. Ce surcroît divin auquel nous n'avons absolument aucun droit. Dieu nous l'a cependant promis pour la vie future, en récompense des efforts accomplis ici-bas. Grâce à la lumière de gloire, notre intelligence entrera en possession de Dieu, et ainsi se trouvera à jamais fondée notre béatitude.
Mais d'ici là, tant que nous sommes sur la terre, ce serait chimère d'y compter. Néanmoins saint Thomas reconnaît des exceptions à cette loi universelle. Il les admet sur l'affirmation de l'Écriture et parce qu'il voit de très graves raisons de prendre à la lettre cette affirmation.
Le Christ tout d'abord n'a cessé de voir Dieu. Moïse et saint Paul ont aussi joui de cette vision à un moment de leur vie. C'est que, après le Christ, le Maître par excellence, le Maître unique, celui qui enseigne à l'humanité les choses de Dieu, Moïse et saint Paul furent les maîtres en second de la vérité divine ; le premier fut « magister judœorum », le second, « magister gentium ».
Il convenait au suprême degré que l'enseignement religieux eût pour premiers professeurs des hommes qui possédassent vraiment la science de la doctrine qu'ils enseignaient. On ne peut raisonnablement demander de croire sur parole que si on a vu de ses yeux, ou si du moins on tient la nouvelle que l'on annonce de quelqu'un qui a vu, de ses yeux vu... Voilà les très graves raisons, raisons d'ordre éminemment social, pour lesquelles saint Thomas veut bien prendre à la lettre les paroles de l'Écriture où l'on nous dit que Moïse et saint Paul
ont joui quelque temps de la vision de Dieu. Mais que Jacoh s'écrie : « J'ai vu Dieu face à face », c'est une manière de parler qu'il faut expliquer d'autre façon, et l'on fera de même pour tant de paroles semblables. Telle est la doctrine de saint Thomas dans la question xii de la première partie de la Somme : De cognoscibiliiate Dei ^.
Lorsque à la fin de la seconde partie il en arrive à étudier la vie plus haute de ces contemplatifs qui tendent tout leur esprit vers la connaissance de Dieu et que Dieu Lui-même soutient et élève dans cette voie, la meilleure pour aller à lui, saint Thomas se pose encore la question : Est-ce que la contemplation, dans l'état actuel de cette vie, peut aller jusqu'à la vision de l'essence divine ? Et la réponse demeure identique. Hormis le cas du ravissement suprême où Dieu donne en passant et par anticipation la lumière de gloire, c'est-à-dire hormis le cas déjà mentionné de Moïse et de saint Paul, il est impossible durant cette vie d'arriver à la vision de Dieu 2.
Si la claire apparition de Dieu est irréalisable ici-bas, ne pourrait-on du moins arriver parfois à une « vision intuitive atténuée » ? Plusieurs théologiens anciens et modernes l'ont cru. Cette hypothèse leur a paru nécessaire pour rendre compte de certaines expériences des mystiques.
De l'avis de saint Thomas, une telle opinion ne peut être admise. Il la réfute même expressément en parlant du premier homme avant la chute. « D'aucuns, dit-il, ont prétendu que l'on peut parvenir à voir l'essence divine non seulement dans la patrie céleste mais aussi durant le voyage d'ici-bas, bien que d'une façon moins parfaite. Ainsi dans l'état d'innocence l'homme aurait joui d'une vision intermédiaire entre celle des bienheureux et celle de l'homme après le péché. »