Rom. VIII, 5, 9, 14-17, 26 ; cf. Gai. v
messianique que nous avons rapportée ^. La traduction des Septante suivie par la Vulgate donnait sept caractéristiques à l'Esprit de Dieu qui reposait sur le Messie : esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété, esprit de crainte de Dieu. On eut ainsi sept dons du Saint-Esprit, de même que sept vertus tant théologales que morales. Mais pas plus dans un cas que dans l'autre il ne faut regarder ce nombre sept comme limitatif. Chez les auteurs sacrés, nous le savons, il désigne plutôt la plénitude des opé rations divines. L'unique lumière du soleil s'épanouit en sept couleurs principales qui peuvent encore se nuancer à l'infini. Ainsi en est-il de l'Esprit-Saint et de ses dons.
Si dès l'origine la tradition chrétienne a coulé dans le texte d'Isaïe sa précieuse doctrine, on semble au contraire avoir mis du temps à détacher nettement de ce septénaire le groupe des charismes conférés en vue de l'utilité générale. Faut-il s'en étonner ? Ces charismes ont aussi l'Esprit-Saint pour auteur, et certains portent les noms mêmes qu'Isaïe mentionne, la sagesse et la science, par exemple. La séparation est enfin bien accomplie dans les œuvres de saint Augustin ^. Considérant les sept opérations de l'Esprit comme toutes consacrées à la sanctification des âmes, le grand Docteur de l'Église latine se sert souvent de l'énumération d'Isaïe pour marquer les étapes successives de l'ascension spirituelle. « Si personne n'accomplit la Loi par ses propres forces sans que Dieu lui donne le secours de son Esprit, rappelez-vous, dit-il, comment l'Esprit-Saint se recommande du nombre sept, d'après le saint prophète qui enseigne que l'homme doit être rempli de l'Esprit de Dieu, de l'esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, de l'esprit de crainte de Dieu. Voilà les sept opérations qui recommandent du nombre sept l'Esprit-Saint. Celui-ci, comme pour descendre vers nous,
1. Déjà saint Justin s'y réfère (Dialogue avec Tryphon, 87, 88,— P. G. t. VI, col. 681,685).
2. De divers, qusest. ad Simplicianum .1. H, qu. 1, n» 8 sq. (P. L. t. XL, col. 135-136).
commence par la sagesse et finit par la crainte. Mais nous qui montons, nous débutons par la crainte et nous terminons par la sagesse ; car le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu^... Dans le coeur contrit et humilié, Dieu a luimême disposé des degrés pour que nous nous élevions jusqu'à Lui. Car ainsi dit le Psaume : Il a disposé en son cœur, dans la vallée des pleurs, des ascensions vers le lieu qu'il a préparé. Où se font les ascensions ? Dans le cœur, dit-il. Mais d'où part-on ? De la vallée des pleurs. Et où s'élève-t-on ? Au lieu, dit-il, qu'il a préparé. Quel est ce lieu, sinon un lieu de repos et de paix ? Là est en effet cette claire sagesse qui ne s'altère jamais. C'est pourquoi, afin de nous instruire, Isaïe est descendu par degrés de la sagesse à la crainte... Après avoir proposé la sagesse, cette lumière spirituelle sans déclin, il lui adjoint l'intelligence, comme pour répondre à ceux qui lui demanderaient d'où l'on parvient à la sagesse : c'est à partir de l'intelligence. Et d'où parvient-on à l'intelligence ? Du conseil. Et au conseil ? De la force. Et à la force ? De la science. Et à la science ? De la piété. Et à la piété ? De la crainte de Dieu... B Et le saint Docteur continue son sermon par un parrallèle entre ces dons et les béatitudes évangéliques *. Saint Grégoire ne fait que développer les idées de saint Augustin, en analysant « la grâce septiforme qui se trouve en notre chef, le Christ, et en son corps, c'est-à-dire en nous. » Il détaille les sept degrés de notre ascension, depuis la crainte jusqu'à la sagesse et nous montre l'entrée de la vie céleste au terme de nos progrès *. •
Restait à distinguer parfaitement dons du Saint-Esprit et vertus infuses, qui, à la différence des charismes pauliniens^ sont les uns et les autres en connexion avec la grâce sanctifiante et ont pour but le perfectionnement personnel de l'âme
1. Sermo CXLVIII (P. L., t. XXXVIII, col. 1160-1161). — Les mêmes idées sont développées dans le sermon suivant.
2. Sermo CCCXLVII (P. L. t. XXXIX, col. 1524-1525). — cf. De doctrina chrisliana, 1. II, c. vu. (P. L. t. XXXIV, col. 39) ; Sermo Domini tn monte, 1. 1, c. IV (P. L. t. XXXIV, col. 1234).
3. Homil. in Ezechiel, 1, II, homil. vu (P. L. t. LXXVI, col. 1016-1017.
qui en jouit. Les grands théologiens scolastiques du XI II® siècle trouvèrent le principe véritable de cette distinction. Saint Thomas surtout semble avoir précisé et fixé définitivement la théorie des dons du Saint-Esprit.
Il part de ce texte d'Isaïe que la tradition a choisi comme exprimant le mieux sa doctrine, il prend acte du mot spiritus que l'Écriture préfère au mot don et qu'elle répète coup sur coup jusqu'à sept fois. C'est dire que l'inspiration divine, et non la réflexion humaine, est la source de la sagesse, de l'intelligence, du conseil, etc. Les labeurs de la raison sont le fait des vertus. Les inspirations du Saint-Esprit sont réservées aux dons ; non que ceux-ci consistent à proprement parler dans les inspirations divines elles-mêmes, mais ils sont les aptitudes permanentes que Dieu a conférées à notre âme pour les appeler au besoin et pour les suivre aisément ^.
En parlant ainsi nous venons de sortir tout à fait du domaine de la foi pour entrer dans la spéculation théologique. Nous allons y demeurer au cours des paragraphes suivants qui ne feront qu'exposer l'enseignement de saint Thomas d'Aquin.
§ II. — Les dons du Saint-Esprit sont dans notre ame
COMME DES souplesses PERMANENTES QUI NOUS PERMETTENT D'APPELER, D'ACCUEILLIR AISÉMENT ET DE SUIVRE AVEC FACILITÉ LES INSTINCTS DIVINS QUI NOUS VIENNENT EN AIDE TRANSITOIREMENT.
Précisons d'abord le besoin que nous avons de ces instincts divins. Le mot d'instinct nous fait naturellement penser aux animaux, à ceux-là surtout dont les œuvres merveilleuses nous étonnent, qu'ils réussissent sans aucun apprentissage.
L'homme est tout autre. Il débute par l'ignorance et l'incapacité. Mais peu à peu son éducation se fait. La raison qu'il porte en lui s'éveille, se met à l'œuvre, crée dans sa nature des habitudes de toutes sortes, suivant lesquelles il agit avec une faci-
1. I» II», qu. 68, a. 1. — Pour «ine histoire détaillée delà doctrine dns dons du Sa nl.-Esprit, voir le H. P. Gardeil, O.P.. art. Dons du Saint-Esprit •daas 18 OicLiouoaire de Théologie Cath. de Vacant-M.ingonot, col. 1748-1781
lité et une compétence toujours grandissantes. Grâce à ces habitudes, les facultés humaines sont élevées progressivement à leur maximum. Elles qui n'étaient au commencement que de simples puissances, les voici qui s'épanouissent quotidiennement en actes parfaits.
Par exemple, le savant aperçoit d'un coup d'oeil une solution que son jeune disciple recherchait en vain. Le maître ouvrier achève en un tour de main l'oeuvre que son apprenti ne pouvait réaliser. L'homme prudent trouve aussitôt l'acte qu'il convient d'accomplir en telles conjonctures.
Mais supposons que l'on s'abandonne au seul courant de l'habitude, que l'on suive la pente routinière, sans que la raison intervienne pour surveiller et diriger, rectifier ou renforcer au besoin l'action humaine, on pourra sans doute produire encore des œuvres bonnes, mais inévitablement il y aura tôt ou tard des erreurs et des fautes. En tout cas, c'est le progrès soudainement arrêté.
Et cela arrive. Chez la plupart, quand vient un certain âge, la raison perd peu à peu de sa vigilance. L'homme ne fait plus l'effort de penser sa vie au fur et à mesure, et les facultés produisent machinalement les actes coutumiers.
D'ailleurs il ne manque pas de gens qui sont tels toute leur existence. En vertu de leur hérédité et de leur milieu, beaucoup plus que par énergie personnelle, ils ont acquis des penchants dont ils ne sont pas les vrais maîtres et que leur raison ne domine pas. Elle ne peut que s'insinuer en ces habitudes, juste assez pour assumer la responsabilité des actes qui en découlent. Mais quant à susciter des progrès, agir autrement lorsque les circonstances sont autres, trouver la solution d'un problème nouveau qui se pose soudain, il n'y faut malheureusement pas compter.
Quoi qu'il en soit de ces impairs, reconnaissons du moins, après les avoir constatés, qu'ils sont accidentels dans l'humanité. L'accident nous guette sans cesse, je l'avoue. 11 peut même arriver qu'il devienne un obstacle permanent chez tel individu donné. Toutefois, peu importe à notre point de vue actuel. Il reste que l'homme comme tel, parce qu'il est homme,
Conlemp. Mystique. i
possède toujours en tête de son organisme la raison elle-même qui se trouve en mesure de parer aux défaillances des habitudes qu'elle s'est créées. Elle peut les gouverner, les adapter, accroître leur vigueur. Parfois même, à certains moments critiques, en des circonstances inattendues auxquelles rien n'avait préparé, elle pourra entrer en scène directement par un de ces jugements spontanés qu'on nomme d'ordinaire un éclair de bon sens, parfois un trait de génie, suivant l'importance. Mais en tout cas, le phénomène est normal chez un homme sain, chez un homme digne de ce nom. Telle se présente à nous la psychologie naturelle.
Comparons-lui notre psychologie surnaturelle. Là aussi nous possédons tout un organisme d'habitudes qui surélèvent notre âme et nos facultés humaines afin de les rendre capables d'accomplir des œuvres bonnes et méritoires pour la vie éternelle. Nous avons nommé déjà, avec la grâce sanctifiante, les vertus de foi, d'espérance, de charité. Ce sont les vertus théologales, vertus vraiment divines en effet, qui nous mettent en mesure de mener une vie d'enfant de Dieu, de penser, d'aimer et d'agir comme lui. A elles s'ajoutent les vertus morales dont Dieu nous gratifie par surcroît. Car il ne convient pas que des hommes adoptés par le Père céleste restent quand même injustes, lâches, ivrognes ou débauchés. Pour que nos mœurs humaines correspondent à notre vocation divine, Dieu nous confère des aptitudes à la justice, à la force, à la tempérance, et en premier lieu une aptitude à la prudence qui nous dirige surnaturellement dans l'ensemble de nos actions.
Mais toutes ces vertus, aussi bien théologales que morales, sont en nous à la façon dont se trouvent dans les pauvres gens auxquels je faisais naguère allusion, les habitudes naturelles, c'est-à-dire imparfaitement. Ces gens-là doivent leurs habitudes à leurs ancêtres, à leur ambiance. Pareillement, dans l'ordre de la grâce, ce n'est pas à notre énergie personnelle, mais à un principe distinct de nous, c'est à l'Esprit-Saint que nous devons nos aptitudes. Il s'ensuit que nous n'avons pas la pleine maîtrise de cet organisme surnaturel. Nous pouvons en user, certes, et produire de bonnes actions. Mais, réduits
à ces moyens, nous nous verrions condamnés à une vie banale, pareille en son genre à celle de l'enfant qui, n'étant pas encore en complète possession de sa raison, ne peut guère que reproduire ce qu'il a vu faire. Bien plus, les défaillances seraient inévitables tôt ou tard : l'enfant est incapable de se tirer d'affaire en toutes circonstances ; ainsi nous-mêmes.
Il convient d'insister sur cette comparaison, car elle est juste et projette beaucoup de lumière sur l'objet de notre étude. Oui, nous sommes véritablement des enfants dans l'ordre surnaturel, et nous le resterons jusqu'à la fin de la vie terrestre, c'est-à-dire tant que nous ne serons conduits que par les lumières imparfaites de la foi. Nous ne savons ni ne pouvons tout ce qu'il faudrait pour vivre d'une façon digne de notre vocation céleste.
Est-il possible que le Saint-Esprit nous ait mis et laissés en cet état ? L'organisme surnaturel sera-t-il donc inférieur en son ordre, essentiellement inférieur à l'organisme naturel ? Peut-on admettre que Dieu lance dans une vie un être qu'il n'a pas suffisamment armé pour la vivre ? Non, évidemment. Il est vrai qu'il a bien fallu, pour respecter la transcendance divine en même temps que pour sauvegarder l'immanence nécessaire de notre mouvement vital, ne reconnaître dans notre âme que des principes dérivés d'action surnaturelle. C'est ce que nous avons fait en réfutant la doctrine de Pierre Lombard ^. Mais enfin le créateur de cet organisme, le Saint- Esprit en personne n'en est pas moins tout proche, nous l'avons aussi démontré; Il faut qu'il intervienne. Sa sagesse l'y oblige en même temps que son amour ^. Sans cela son œuvre serait imparfaite et manquée. Puisqu'il est. Lui et Lui seul, l'auteur de notre organisme surnaturel, il veillera à son fonctionnement et au besoin nous viendra en aide.
En somme, il fera comme ces parents qui, n'ayant pu inculquer pleinement à leur petit enfant les principes de la science et du savoir-vivre, lui soufflent en temps opportun l'idée qui