I» 11», qu. 68,-a. 2, ad
2. I» llœ, qu. 69, a. 3. — C'est pourquoi il ne faudrait pas exagérer la divergence qui existe sur ce point entre la doctrine de saint Thomas dans ses Commentaires sur les Sentences et celle qu'il expose dans la Somme. Le R. P. DE Gui- BERT, S. J. a mis cette divergence bien en lumière dans la Revue d'Ascétique et de Mystique (octobre 1922). p. 394-411). En son premier ouvrage, notre Docteur enseigne que les dons du Saint-Esprit ont pour objet les œuvres supérieures à l'humaine vertu, et répondent à un degré plus élevé du progrès spirituel. Lans la Somme, sa rédaction se modifie. 11 s'est rendu compte que l'inspiration du Saint-Esprit est nécessaire pour surmonter des obstacles qui peuvent se présenter dès le commencement de la vie chrétienne. Mais il demeure encore persuadé que les œuvres supérieures à l'ordinaire vertu humaine sont tout particulièrement du ressort des inspirations divines. 11 le dit expressément dans l'article que nous citons ici et qui rejoint le commentaire des Sentences
en '^détourner, les œuvres de la vie active nous y disposent, la contemplation nous en donne l'avant-goût.
C'est pourquoi le Sauveur a commencé par les béatitudes qui délivrent l'âme des plaisirs terrestres. Ceux-ci viennent d'abord de l'abondance des biens extérieurs, soit des richesses, soit des honneurs. Par la vertu l'homme se détache de ces biens au point de n'en user qu'avec modération. Le don du Saint-Esprit fait mieux ; grâce à lui l'homme méprise totalement les richesses et les honneurs. « Bienheureux les pauvres en esprit ! » Cette première béatitude se rapporte surtout au mépris des richesses, mais aussi à celui des honneurs, qui est la conséquence de l'humilité.
pc La vie voluptueuse consiste encore à suivre ses passions, colères ou convoitises. La vertu permet à l'homme irascible de ne pas dépasser la mesure fixée par la raison. Le don fait plus. Sous son empire, l'homme soumis à la volonté divine n'est aucunement inquiété par les passions combattives. C'est la seconde béatitude : « Bienheureux les doux I »
Pour les plaisirs sensibles, objet des convoitises charnelles, a vertu fait que l'on n'en jouit qu'avec mesure ; le don les rejette complètement s'il le faut ; et même, au besoin, il nous inspire de volontaires afflictions. D'où la troisième béatitude : a Bienheureux ceux qui pleurent ! »
Une fois délivré des faux plaisirs, il faut se préparer à la vraie béatitude par les œuvres de la vie active. Celles-ci consistent d'abord à rendre au prochain ce que nous lui devons. La vertu nous dispose à ne rien refuser de ce que demande la justice ; mais le don va plus loin dans l'accomplissement de ce devoir, il met dans l'âme, pour nous y pousser, un désir fervent qui ressemble à la faim et à la soif. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice», dit la quatrième béatitude.
Après le paiement des dettes, viennent les services que l'on rend spontanément au prochain. La vertu nous met en disposition de venir en aide, suivant les conseils de la raison, à nos amis ou à ceux qui nous sont unis par quelque lien. Telle est la vertu de libéralité. Le don, par amour de Dieu même, mesure ses bienfaits aux besoins des personnes quelles qu'elles soient.
« Quand tu fais un diner ou un souper, n'appelle pas tes amis ou tes frères, mais les pauvres ou les infirmes » {Luc, xiv). C'est la vraie miséricorde. Aussi la cinquième béatitude est ainsi conçue : « Bienheureux les miséricordieux ! »
Mais la véritable béatitude consiste dans la vie contemplative, et celle-ci ne sera parfaite qu'au ciel. Pourtant nous pou vons en avoir sur cette terre un avant-goût. Dieu la donne pour récompense à ceux qui ont le cœur détaché et qui vivent recueillis, en paix avec le prochain : « Bienheureux les purs ! Bienheureux les pacifiques ! » Ils sont les enfants de Dieu et le voient dès ici-bas, grâce aux dons de la contemplation ^.
Ce qu'ajoutent ces dons à notre vertu de foi, en quoi consiste la grâce opérante qui produit la contemplation mystique, c'est le sujet qui sera exposé tout au long dans le reste de ce travail.
Il demeure établi déjà que des instincts divins nous sont nécessaires pour vivre toujours et jusqu'à la perfection en vrais enfants de Dieu.
Faut-il s'en tenir à ces impulsions transitoires ? A la rigueur, puisqu'elles sont garanties par la présence en nous de l'Esprit- Salnt, elles pourraient suffire. Munis de notre organisme surnaturel ordinaire et comptant sur les secours opportuns de notre Hôte tout-puissant, nous sommes armés pour parvenir à la vie éternelle. Aussi plusieurs théologiens de tous les temps, ceux que l'on groupe sous l'étiquette de nominaîistes et qui se ressemblent par une commune horreur de ce qu'ils appellent « des entités noiivelles », plusieurs théologiens, dis-je, se refusent à admettre rien de plus. Pour saint Thomas, au contraire, il faut que l'âme juste soit douée d'habitudes qui lui permettent de recevoir et de suivre avec aisance ces instincts de l'Esprit- Saint 2.
Cependant, sans être nominaliste, ne pourrait-on pas s'étonner à bon droit de l'existence de ces habitudes ? L'habitude,