‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 39 sur 227 · I» Ilœ, qu. C8, a · texte numérisé non relu

I» Ilœ, qu. C8, a

pour qui sait la concevoir, n'est pas sans doute quelque entité de surcroît, semblable à un instrument qui serait adapté tant bien que mal à une faculté pour la prolonger et faciliter son action. C'est la faculté tout entière qui se trouve prise, excitée et spécialisée par un renforcement de son énergie vitale ; c'est , pour mieux dire, une disposition permanente d'une puissance, rendant plus facile et plus prompte son éclosion en actes et en telle sorte d'actes. JVlais, s'il en est ainsi, ne semble-t-il pas que l'habitude ne puisse être qu'un principe intérieur d'activité psychologique ? F.t alors comment saint Thomas ose-t-il maintenant en faire une simple capacité de réception ?

Prenons garde, et ne croyons pas qu'il n'y a d'activité que dans le mouvement d'initiative personnelle. Il en faut aussi pour se mettre en arrêt, prêt à accueillir et prêt à suivre une inspiration du dehors. Ainsi, n'est-il pas foncièrement actif le disciple qui se tient tout yeux et tout oreilles pour voir et écouter, et dont l'intelligence se recueille tout attentive pour recevoir et s'assimiler l'enseignement de son maître ? Et pareillement le religieux qui vit sans cesse en état de disponibilité vis-à-vis des ordres de ses supérieurs ? Docilité et obéissance sont précisément des vertus humaines, partant des habitudes. Rien donc ne s'oppose à ce qu'il y ait des habitudes, des dispositions d'âme permanentes pour nous permettre d'appeler, de recevoir et de suivre l'instinct du Saint-Esprit.

Mais est-ce nécessaire ? Oui, suffisamment du moins pour que l'on ait le droit d'affirmer l'existence de ces habitudes. C'est nécessaire, non absolument et de telle sorte que sans elles le salut serait impossible ; mais moralement, car l'âme juste, privée de ces dispositions, serait moins bien douce dans l'ordre surnaturel que dans l'ordre naturel. L'organisme surnaturel n'étant par ailleurs qu'une transposition, en un mode plus élevé, de la psychologie naturelle, il faut, ou du moins il est de haute convenance, que dans ce cas connue dans les autres, il en reproduise toutes les formes. Tout s'harmonise dans l'œuvre divine et nous pouvons à bon droit conclure, de ce que nous connaissons, à l'existence de choses analogues qui restent par elles-mêmes enveloppées de mystère.

Or à considérer l'homme dans sa perfection naturelle, nous le voyons muni d'habitudes qui disposent tous ses appétits, qui les organisent et les tiennent attentifs sous l'empire de la raison, dont ils sont les serviteurs. C'est la vertu de justice dans la volonté, la vertu de tempérance dans les passions de convoitise, la vertu de force dans les passions de combat.

Concluons-en que Dieu a dû doter notre âme sanctifiée d'habitudes surnaturelles analogues à ces vertus.

Aussi bien, pas plus dans cet état supérieur de l'âme humaine que dans l'autre condition, il ne s'agit seulement de recevoir passivement une impulsion extérieure. Notre âme n'est pas, en regard de l'Esprit, un pur instrument, un être dont le rôle serait uniquement de se laisser pousser et point du tout de se mouvoir vitalement. Ce ne serait plus l'âme humaine. Dieu ne peut la réduire à cet état contre nature.

Donc, même sous l'empire du Saint-Esprit, l'homme demeure un être libre ; s'il est mû par l'Esprit-Saint, il ne laisse pas néanmoins d'agir lui-même. Aussi, pour la parfaite sauvegarde de sa liberté, a-t-il besoin de ces habitudes dont nous parlons. Grâce à ces dispositions permanentes de souplesse, l'homme accueillera comme naturellement l'impulsion divine.

Il y a plus. Car le tout n'est pas de recevoir, mais encore d'appeler au préalable et de suivre après coup. Ce sont, à vrai dire, trois aspects de la même fonction. Et, pour qui réfléchit, « recevoir vitalement » comprend tout cela. Telle, l'absorption de la nourriture qui chez le vivant se trouve normalement précédée d'appétit et suivie d'assimilation. Mais en examinant tour à tour ces aspects divers, nous verrons que, s'il est doué d'habitudes, le juste possédera en lui comme un instinct latent qui, aux heures de détresse ou dans son désir de grandir, lui fera pousser vers Dieu le cri : Abba ! Père ! et le placera dans une attitude obédientielle sous le souffle sanctificateur. S'il a des dispositions préalables, le juste se soumettra avec une telle facilité, une telle promptitude à l'action divine qu'il ne semblera pas obéir à un être étranger, mais suivre sa propre inclination naturelle. Et cette remarque confirme la conclusion de saint Thomas.

Il reste une difficulté cependant. On pourrait dire: J'admets déjà qu'il existe dans l'âme juste des aptitudes surnaturelles données par Dieu et qui correspondent, dans leur ordre, aux vertus humaines naturelles. A quoi bon cette nouvelle série de dons permanents ? Les premières suffisent à tout. Elles canalisent les suggestions extraordinaires de l'Esprit-Saint, comme elles reçoivent les injonctions ordinaires de la raison surnaturalisée.

Ainsi parle-t-on ^. Cette opinion s'était déjà fait jour au temps de saint Thomas, a Mais, répondait-il, il reste pour ces théologiens une grande difficulté à résoudre : qu'ils nous montrent donc pourquoi le qualificatif de dons ne convient pas à toutes les vertus, mais à quelques-unes seulement, et pourquoi, en parcourant la liste des dons, on en trouve qui ne font pas partie des vertus, la crainte en particulier 2, »

Aussi faut-il maintenir deux séries d'habitudes réellement distinctes. Ne nous laissons donc pas arrêter par la peur des entités de surcroît ; conception fausse, avons-nous dit. Pour quelqu'un qui a compris ce qu'est une habitude psychologique et qui a vu la raison d'être des dons du Saint-Esprit, il s'agit uniquement de savoir si les vertus infuses sont des habitudes capables de jouer le rôle de ces dons.

Non, assurément, car elles sont adaptées à de tout autres fonctions, et une même disposition d'âme ne peut nous préparer à des actes formellement différents. En effet, il n'y a pas seulement distinction de moteurs : ici, la raison surnaturalisée, là, i'Esprit-Saint lui-même ; mais il s'ensuit une autre distinction plus importante, une grande différence dans la manière d'agir. Les aptitudes qui suffisent à un enfant pour suivre les modestes leçons d'un instituteur de village ne sont pas à la hauteur de l'enseignement philosophique d'un maître de Sorbonne. De même les vertus donnent à l'homme les perfections nécessaires pour suivre avec docilité le mouvement et la direction de la raison ; il faut des perfections d'un autre

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