II» I]a«, qu. 83, a
l'ascension de L'AME VERS LA CONTEMPLATION 81
tempérament ou sa situation, l'essentiel est que de toute manière possible on s'efforce de pénétrer à l'intérieur de son sujet, qu'on le regarde sous ses aspects divers pour en découvrir la nature intime ^. Il faut arriver par un effort de sympathie, par une pensée amoureusement réitérée, retournée attentivement, roulée dans son cœur, par ce que saint Thomas appelle une « rumination intellectuelle », à se l'assimiler 2. Après ce labeur plus ou moins long et pénible, l'esprit entre finalement en possession de la vérité qu'il cherchait, s'arrête et l'embrasse d'un simple et tranquille regard. C'est la contemplation telle qu'il appartient à l'homme de l'acquérir ^.
N'importe quelle vérité peut faire l'objet de cette intuition intellectuelle. Mais, comme la contemplation de Dieu est le but de toute vie humaine, c'est principalement sur la vérité divine elle-même qu'elle devra porter. Elle aura bien pour objet secondaire tout ce que Dieu a fait, tout ce qui nous amène comme par degrés à la connaissance de ses infinies perfections. Mais à ces objets-là l'âme chrétienne ne s'arrête pas. Elle s'en sert comme d'une échelle mystique pour monter vers Dieu. Au premier degré, les sens s'ouvrent sur le monde matériel, et il peut s'ensuivre une jouissance plus ou moins artistique. Puis l'esprit humain s'élève à l'intelligence de certains principes, et c'est le second degré. Au troisième degré, on projette la lumière de ces principes sur le monde des êtres matériels, afin d'en avoir une connaissance scientifique. Mais on peut planer dans le monde même des idées, abstraction faite des réalités sensibles d'où l'on est parti : à ce quatrième degré se tient le philosophe. On montera encore, on contemplera même, grâce à la révélation divine, des vérités que le monde sensible ne peut nous ma-
i. ' Ad intima non pervenitur nisi per circumposita quasi per qusdam ostia ; et liic est modus apprehendendi in hominibup, qui ex effectibus et proprietatibus procedunt ad cognitionem essentiœ rei. » (III Sent., d. 35, qu. 2, a. 2, q. 1).
2. • Ruminatio significat meditationem Scripturaruni et samun intellectum earum. «(J»nae, qu. 102, a. 6, ad i).
3. « Ullimus et connpletivus actus est ipsa contemplatio veritatis... Contemplatio pertintt ad ipsum simplicem intuitum veritatis. » (li» li^e, qu. 180, a. 3, corp. et ad 1).
nifester, mais qui ne sont pas pourtant au-dessus de la raison humaine : c'est le cinquième degré. Au sixième degré enfin, le théologien fixe sa pensée sur des vérités que la raison ne peut d'elle-même ni trouver, ni comprendre, la Sainte Trinité par exemple, et c'est la contemplation sublime de la vie de Dieu où s'achève finalement l'ascension de l'esprit. Cette contemplation sera parfaite dans l'autre monde quand nous verrons Dieu face à face. Mais ici-bas nous pouvons déjà contempler la divine vérité, bien qu'imparfaitement, c'est-à-dire dans le miroir et l'énigme de la foi ^.
On se rappelle tout naturellement ici les pages célèbres de Platon à la fin du Banquet. Mieux que tout autre, un lecteur chrétien est capable de les goûter, parce qu'il y découvre plus de vérité que n'en sut mettre son auteur lui-même.
On doit, disait « l'Étrangère de Mantinée », apprendre à aimer les belles couleurs, les belles formes, les beaux corps ; mais de là il faut passer à l'âme, principe de la vie et de la beauté des corps ; puis s'attacher aux belles âmes, belles par leurs actions ; ensuite s'élever à la beauté des sciences qui engendrent les belles actions ; enfin de science en science parvenir à la science du beau lui-même. « Celui qui dans les mystères de l'amour s'est avancé jusqu'au point où nous sommes, par une connaissance progressive et bien conduite, verra tout à coup, lorsqu'il sera parvenu au dernier degré, apparaître à ses regards une beauté merveilleuse, celle, ô Socrate ! qui est la fin de tous ses travaux précédents : beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exempte de décadence comme d'accroissement... ô mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à la vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle... Je le demande, quelle ne serait pas la destinée d'un mortel à qui il serait donné de contempler le Beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité... de voir face à face, sous sa forme unique, la Beauté divine ! Penses-tu qu'il aurait à se plaindre de son partage celui qui, dirigeant son regard sur un tel objet, s'attacherait à sa contemplation et à son comnierce ? »