Cantique des cantùiues, v
à ceux qui commencent à s'endormir, ou qui sont grandement affaiblis par quelque maladie. Mais enfin quelquefois ny elle n'ouït son bien-aimé, ny elle ne luy parle, ny elle ne sent aucun signe de sa présence ; ains simplement elle sçait qu'elle est en la présence de son Dieu auquel il plaist qu'elle soit là ^. »
A côté des joies dont ils nous font part, les mystiques nous décrivent aussi leurs peines qui sont bien réelles. Je ne parle pas seulement des épreuves purificatrices par lesquelles Dieu fait passer les âmes spirituelles indépendamment de la contemplation. Il ne s'agit même pas des angoisses qui surviennent par suite des lumières spéciales que Dieu leur accorde touchant sa justice, par exemple, ou la laideur du péché, ou la passion de Notre-Seigneur. 11 est des souffrances qui font partie intégrante de la contemplation elle-même. Elles apparaissent davantage chez certaines âmes. D'autres les ressentent moins fortement. Mais chez toutes il y a des phases mystiques véritablement douloureuses, des sécheresses, des ténèbres spirituelles, des ébranlements terribles.
Saint Jean de la Croix en a fait la description. Voici d'abord les aridités de ceux qui débutent dans la contemplation mystique.
« Par une nuit obscure.
Dans l'ardeur d'un amour plein d'angoisse.
« Au début, cette ardeur d'amour n'est pas ordinairement sentie, soit parce que l'impureté de la nature l'empêche de se révéler, soit parce que l'âme, qui n'y comprend rien, ne lui offre pas un paisible asile. Quelquefois pourtant, que l'obstacle existe ou non, l'âme commence à éprouver un certain désir craintif de Dieu ; celui-ci se développe peu à peu et inspire une affection grandissante sans que l'âme comprenne ni d'où, ni comment cela lui est venu, si bien que cette ardeur, en devenant plus vive, lui fait désirer parfois Dieu avec des angoisses d'amour... Il faut pourtant remarquer que, sauf exceptions, cette sensation véhémente n'est pas continue, mais pour l'ordinaire ne disparaît plus complètement. Qu'on se rappelle encore ce que j'ai dit en commençant, c'est que l'amour n'est pas perçu
1 . Traité de l'Amour de Dieu, 1. VI, ch. XI. — Voir aussi ch. x. Contempl. Mystique 9
aussitôt, dominé qu'il est par les sécheresses et le vide qui nous occupent. Et alors, à la place de cet amour qui s'accroît progressivement et fait entrer l'âme dans les sécheresses et le vide des puissances, se manifeste dans l'âme une habituelle sollicitude, un souci de Dieu mêlés de souffrance et de crainte par l'idée qu'elle le sert mal ; et le sacrifice de cette âme qui souffre dans sa langueur d'amour pour Lui plaît à Dieu. Or c'est par cette sollicitude et ce souci que la secrète contemplation entre dans l'âme ^...
« En quel lieu vous tenez-vous caché, 0 mon Bien-Aimé, et pourquoi me laisser gémissante ? Vous avez fui comme le cerf Après que vous m'aviez blessée...
« C'est-à-dire vous vous êtes dérobé, prompt comme le cerf, en me laissant ainsi blessée, mourante de la plaie de votre amour. Ce qui rend cette douleur particulièrement profonde, c'est que la blessure d'amour que Dieu fait à l'âme, réveille la volonté, et l'entraîne par un brusque élan vers la possession du bien-aimé dont elle a senti la touche. Tout aussitôt, avec la même rapidité, l'âme sent que l'Époux a disparu, et qu'elle ne peut le posséder selon son désir, et cette désillusion lui arrache de douloureux gémissements.
« Les visites de cette nature ne ressemblent pas à d'autres que Dieu fait à l'âme pour l'animer et la satisfaire ; par celles dont nous parlons, il a l'intention de la blesser plutôt que de la guérir, d'affliger l'âme plutôt que de la contenter. Elles servent alors, en perfectionnant la connaissance, en augmentant l'appétit, à faire sentir plus vivement la douleur et l'anxiété de ne pas voir Dieu. On leur donne le nom de blessures spirituelles d'amour. Elles sont pourtant si savoureuses et si désirables que l'âme souffrirait volontiers mille morts sous de tels coups de lance, parce qu'ils la font sortir d'elle-même pour s'unir à Dieu. Elle le déclare par le vers suivant quand elle dit :
« Je suis sortie sur vos traces en criant, et vous étiez parti. 1. La nuit obscurr, 1. 1, cb. XI.
« La guérison des blessures d'amour n'appartient qu'à celui qui les a faites. Nous voyons donc l'âme blessée, poussée par le feu qui la consume, s'élancer sur les traces de l'Époux, auteur de son tourment, afin qu'il la guérisse. Au sens spirituel, l'expression « sortir pour suivre Dieu » implique deux significations : se séparer de toutes les créatures par l'horreur et le mépris qu'elles inspirent, et encore : sortir de soi ou s'oublier pour l'amour de Dieu. En effet, quand l'âme réalise cette « sortie » aussi complètement que nous le disons ici, elle ne se borne pas à se détacher d'elle-même par l'oubli, mais elle est jetée hors de ses gonds, privée de sa manière d'être, de ses inclinations naturelles, et ne sait plus que crier vers Dieu. L'âme semble donc dire ici : O mon Époux, par votre touche, par votre blessure d'amour, vous avez arraché mon âme à la fois aux créatures et à elle-même, et je croyais aussi que vous l'aviez arrachée à son corps, n'aspirant qu'à s'attacher à vous seul, et soudainement
« Vous étiez parti !
« Elle veut encore dire ceci : Au moment où je songeais à jouir de votre présence, je ne vous ai pas trouvé ; ce qui fait que j'étais là, détachée d'un côté, sans rien saisir de l'autre, suspendue, souffrante dans le vide de l'amour, ne pouvant m'appuyer ni sur vous, ni sur moi ^. »
A ce purgatoire mystique du cœur s'ajoutent des ténèbres très pénibles pour l'esprit qui sent la grâce « paralyser son mode naturel de comprendre » ^. Mais nous n'insistons pas sur ce point dont nous aurons à traiter longuement dans un chapitre spécial 2.
Plus tard surviennent des tourments d'un autre genre que saint Jean de la Croix décrit ainsi dans la XI II^ strophe de son Cantique spirituel : « Quand de vifs désirs et un amour fervent pressent l'âme et la mettent dans l'état décrit par les strophes précédentes, il arrive que le Bien-Aimé y répond en visitant