‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 92 sur 227 · Le Cantique spirituel, stropho XIM, CommpiUaire · texte numérisé non relu

Le Cantique spirituel, stropho XIM, CommpiUaire

divines. « Le vol spirituel, dont il vient d'être question, spécifie un état et une union d'amour où Dieu se plaît d'ordinaire à établir l'âme, lorsqu'elle a longtemps pratiqué les exercices spirituels. C'est ce qu'on nomme les fiançailles spirituelles avec le Verbe, Fils de Dieu. Quand l'âme jouit de cette grâce pour la première fois. Dieu lui communique d'étonnantes lumières sur lui-même, il la revêt de grandeur et de majesté, rehausse sa beauté de dons et de vertus, se fait connaître à elle, lui communique son honneur divin ; en un mot la traite comme une promise au jour de ses fiançailles. Dès ce jour trois fois heureux, non seulement les vives angoisses et l'amour gémissant qui la torturaient prennent fin, mais, toute parée des biens que je viens d'énumérer, l'âme entre dans un état de paix et de jouissance, dans une vie d'amour suave ^... »

Même alors il demeure en elle un fond de mélancolie plus ou moins consciente qui ne disparaît jamais tant que l'on est sur cette terre.

Sainte Catherine de Sienne nous en donne la raison : « Quand le désir est satisfait par la possession de ce qu'on aime, il n'y a plus de peine. Mais parce que, tant qu'il est dans son corps mortel, l'amour ne possède pas parfaitement Celui qu'il aime, il demeure en souffrance, jusqu'à ce que l'âme, séparée du corps, voie son désir assouvi et aime désormais sans peine ^. »

Nous terminerons ces développements sur les distractions et les angoisses des contemplatifs par une dernière citation empruntée à sainte Thérèse. Celle-ci décrit la paix où se trouve établie l'âme dans le mariage spiritufl : « Il ne faut pas croire, dit-elle, que les puissances, les sens, et les passions jouissent toujours de cette paix. L'âme, elle, n'en sort point ; mais dans ces appartements des sens, des puissances et des passions, il ne laisse pas d'y avoir des temps de combats, de peines, de souffrances, ce qui néanmoins ne lui enlève point sa paix. Du moins il en est ainsi d'ordinaire. Ce centre de l'âme, cet esprit de l'âme, étant chose si difficile à exprimer, et même à croire,

1. Le Cantique spirituel, strophes XIV et XV, explication préliminaire.

2. Dialogue, ch. 79. — Voir Saint François de Salfj, Traité de l'Amour de Dieu, liv. VI, ch. xiii-xv.

je crains, mes sœurs, que faute de bien m'expliquer, vous ne soyez tentées de ne pas ajouter foi à mes paroles. Parler de peines, de souffrances, et dire en même temps que l'âme reste en paix, cela paraît inconciliable. Je me servirai donc d'une ou deux comparaisons. Dieu veuille qu'elles servent à me faire comprendre ! Mais quand cela ne serait point, je sais qu'en ceci je dis vrai.

« Le roi est en son palais ; il a dans son royaume des guerres nombreuses et une foule d'affaires pénibles ; néanmoins il ne bouge point du lieu où il se trouve. Il en est de même de l'âme : il y a un grand tumulte dans les appartements inférieurs, les bêtes venimeuses s'agitent ; l'âme entend tout ce bruit ; cependant, rien de tout cela ne pénètre jusqu'à elle et ne l'oblige à changer de place. Ce bruit qu'elle entend lui cause bien quelque peine, mais elle n'en est pas troublée, elle n'en perd point la paix. C'est que les passions sont déjà vaincues, et qu'elles redoutent de franchir le seuil de sa demeure, sachant bien qu'elles en sortiraient plus réprimées encore. Quelqu'un peut souffrir dans tous ses membres, et avoir la tête exempte de douleur. Parce que le corps souffre, est-ce une raison pour avoir mal à la tête ?

« Je ris moi-même de ces comparaisons, qui sont loin de me satisfaire, mais je n'en trouve pas d'autres. Vous en penserez ce que vous voudrez. Quant à ce que j'ai dit, il demeure vrai ^. »

En résumé, si nous voulons nous faire une idée juste de ce qui constitue le fond constant de l'état mystique, rappelonsnous bien que l'amour, la jouissance et la paix dont il s'agit sont d'ordre spirituel. C'est une tranquillité intérieure, c'est une sérénité d'âme que rien ne peut altérer. Nous avons vu comment saint Thomas, parlant de l'expérience savoureuse de Dieu, lui donnait simplement pour eiicts: ccrtitiido intcllectus el securitas affcctus,\'d certitude de l'esprit et la sécurité du cœur^. On marche vraiment en présence de Dieu, et l'on est heureux ainsi.

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