‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 93 sur 227 · lu Psalm. Xi · texte numérisé non relu

lu Psalm. Xi

Retenons bien surtout que cette orientation plus ou moins perceptible, cette tendance amoureuse de foi tâtonnante, cet écoulement en « Dieu sensible au cœur », tout cela s'opère comme de soi-même, l'âme est passive en quelque sorte : « Le recueillement duquel j'entends parler ne se fait pas par le commandement de l'amour, ains par l'amour mesme », disait saint François de Sales ^.

« Il s'agit d'une ardeur qui s'allume dans l'esprit, écrit saint Jean de la Croix, lorsque l'âme pressent, à certains indices, la présence de Dieu, bien que rien de particulier ne se précise, l'obscurité étant alors complète dans l'entendement. La sensibilité aimante de l'esprit devient très vive, parce que cette ardeur spirituelle produit le sentiment de l'amour. Or comme il s'agit d'un amour infus, il est plus passif qu'actif, et engendre ainsi dans l'âme cette forte passion d'amour. Et cet amour, ayant acquis quelque participation à l'union divine, [ou mariage spirituel], participe aussi à ses propriétés ; C'est l'œuvre de Dieu plutôt que celle de l'âme. L'âme ne fait que donner son consentement ^. »

« J'opère en la façon suivante, dit le Seigneur à sainte Catherine de Gênes, je descends avec un fil d'or très subtil, lequel est mon amour occulte ; et à ce fil est lié un hameçon qui prend le cœur de l'homme ; — le cœur se sent blessé, sans savoir ce qui le lie et le prend ; il ne peut, ni ne veut se mouvoir, parce que je le tire, moi qui suis son objet et sa fin ; — il ne comprend pas l'opération, mais, tenant le fil en main, je le tire toujours à moi, avec un amour si pénétrant, que la créature demeure surmontée, vaincue, et toute hors d'elle-même.

« De même qu'un supplicié ne touche point des pieds à la terre, mais demeure en l'air attaché à la corde qui lui donne la mort, de même aussi l'esprit en question reste attaché au fil de cet amour, par lequel meurent toutes les imperfections cachées et inconnues de l'homme : et tout ce qu'il aime par après, il l'aime de l'amour de ce fil dont il se sent le cœur lié.

i.^ Traité deV Amour de Dieu, I. VI, ch. VU. 2. La Nuit obscure, liv. II, cli. XI.

De même aussi, toutes les autres opérations faites par lui sont faites avec cet amour, et sont rendues agréables par la grâce, gratum faciens. Car alors c'est Dieu qui opère par son pur amour, sans que l'homme s'en mê?e : et. le Seigneur, ayant pris soin de cet homme et l'ayant tiré tout à soi, agit par ce moyen, et l'enrichit de ses biens avec une si grande profusion, qu'à l'heure de la mort il se trouve tiré par le fil de l'amour et noyé dans l'abîme divin sans qu'il le sache ^. »

De son côté la Mère Marie de l'Incarnation, cette ursuline française que Bossuet appelait « la Thérèse de nos jours ^ », se comparait entre les mains de Dieu au fer entre les mains du forgeron. « De même que celui-ci met le fer au feu, dit-elle, le bat sur l'enclume et lui fait prendre toutes les formes, de même Dieu opère et agit à l'égard de l'âme qui lui est entièrement livrée. Pour moi, je me sentais comme portée et animée par un autre esprit que le mien. J'étais contrainte de me laisser conduire et traiter à son gré, sous peine d'encourir, au fond de mon âme, un reproche si amer, que rien ne peut en donner une idée ^. »

Ces citations diverses nous font saisir sur le vif que la charité est passive, et parfois à un très haut degré, dans l'état mystique. Saint Thomas a lui-même soigneusement noté ce caractère. C'est à ce point de vue qu'il se place pour accorder que le mot d'amour est alors plus approprié que le ternie de dilection. Celui-ci au contraire signifie mieux l'activité ordinaire de la charité. « La dilection, comme son nom l'indique, suppose un choix, une élection qui a précédé le mouvement affectif. Aussi la volonté seule, parce qu'elle agit dans la lumière de la raison, est capable de dilection. Quant à la passion sensible, elle ne choisit pas son objet ; celui-ci s'impose à elle, il l'entraîne. Et nous avons alors l'amour proprement dit, car l'amour est plutôt passif. Cependant l'homme tend beaucoup mieux vers Dieu, quand sa volonté est passive sous l'attraction divine, que quand

i. Dialogues de sainte Catherine de Gfnes, il" jiarlic. rli. i (tr.xl. <ic Biissière).

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