‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 96 sur 227 · I» ll»e, qu. 9, a. 6 ,acl · texte numérisé non relu

I» ll»e, qu. 9, a. 6 ,acl

l'élément fondamental de l'état mystique 131

C'est afin d'arriver à tel but, répondra-t-il. — Et pourquoi recherchez-vous ce but ? — A cause de tel autre ? — Et celui-ci ? — Parce que je veux obtenir tel résultat... Ainsi Phidias taille le marbre pour faire une statue, il fait une statue pour acquérir de la gloire, ou gagner de l'argent, etc. Ainsi Thomas d'Aquin médite en sa cellule. Il cherche à saisir la vérité divine pour contempler Dieu à loisir, et c'est afin de l'aimer davantage et de le faire mieux connaître de ses disciples. La contemplation est le but de son étude, la charité est à son tour la fin de sa contemplation, et ainsi de suite...

N'y a-t-il pas un terme à cette suite ? Chez Thomas d'Aquin, chez Phidias, chez tout homme qui agit en connaissance de cause ne trouvons-nous pas un but suprême qui est poursuivi en définitive ? 11 le faut bien. On ne peut remonter à l'infini. Il existe une fin dernière, c'est-à-dire une chose que nous voulons d'abord pour elle-même et pour laquelle nous voulons les autres. Nos motifs d'agir forment un arbre touffu dont les branches sont d'ordinaire bien difficiles à démêler ; mais il faut bien reconnaître pourtant que l'une porte sur l'autre, et que tout repose sur un tronc unique, sans lequel nulle branche n'existerait.

Cette fin suprême, c'est notre bien, abstraction faite de ceci ou de cèia qui nous le réalisera suivant les jours et les moments ; c'est ce qui se trouve capable d'achever l'homme, de le conduire au terme de son évolution, de rassasier toutes ses puissances, d'épanouir harmonieusement tout son être ; c'est son bonheur parfait, la béatitude. Et cela, on ne le veut pas d'une volonté délibérante, qui réfléchit, compare, choisit. On s'y porte nécessairement par un mouvement foncier de tout nous-même. On ne pourrait faire autrement, à moins de renier sa propre nature : chose inconcevable. Tout être agit suivant ce qu'il est. Comme emportée par son propre poids, la nature tend toujours à se réaliser parfaitement.

Ce vouloir premier, principe de toute notre activité, c'est Dieu qui nous l'a donné en nous créant, et qui le conserve, autrement dit le crée sans cesse, fondant ainsi tout le fonctionnement ultérieur. Toutes nos délibérations, tous nos juge-

ments de valeur et nos choix décisifs le supposent et en dépendent, comme le mouvement suppose un moteur. Et ainsi au premier acte de chaque série volontaire il y a ce qu'un psychologue nommera l'instinct de la nature, ce que le métaphysicien, plus pénétrant, devra appeler de son vrai nom, la touche divine, l'action de Celui qui est la Source plénière de notre être.

C'est ainsi que Dieu « remet l'homme aux mains de son conseil » et lui donne d'agir librement.

L'homme reçoit donc ce privilège de se déterminer lui-même à telle ou telle action. Sans doute nous voyons bien la plante produire de son propre fonds des actes immanents qui la perfectionnent ; et même, les animaux ont de plus ce pouvoir d'agir avec une certaine connaissance de la fin qu'ils poursuivent, mais la représentation sensible qui les sollicite est de soi un principe fatal d'action. Ils ne sont pas maîtres de l'attitude que cette représentation leur suggère. S'ils jugent de quelque manière grâce à l'instinct, on s'aperçoit que ce jugement n'est pas autonome, et la preuve c'est que tous les animaux de même espèce en usent pareillement et que d'ailleurs ils l'appliquent à certaines œuvres déterminées et non à d'autres. Aussi saint Thomas ne craint-il pas de dire : De même que les corps lourds ne se meuvent pas de telle façon qu'ils soient cause de leur mouvement, ainsi les animaux ne jugent pas de telle sorte qu'ils soient cause de leur jugement. Ils suivent le jugement que Dieu a préétabli dans leur nature ^ Bref, ils agissent vis-àvis de chaque bien particulier avec la même nécessité que l'homme vis-à-vis de son bien général.

C'est le propre de la nature raisonnable de régner sur le jugement qui la conduit, c'est-à-dire de juger par réflexion ce jugement même, d'en savoir la raison. Ayant l'idée du bien en général, l'homme peut doser la valeur que présente telle ou telle œuvre, et il agit dans ces conditions. Connaissant la fin comme telle et les rapports que soutiennent les moyens avec la fin, il délibère en regard du but sur ce qu'il convient d'accomplir pour y atteindre, et il se décide pour tel acte appro-

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