De Pot., qu. 3 a. 7. — III Cent., c
Entendons-nous bien. Il ne faudrait pas s'imaginer que Dieu donne l'opération à sa créature comme une chose toute faite qu'elle n'a qu'à recevoir et qu'à transmettre. C'est de la créature même, sous l'influence divine, que naît et sort vitalement l'opération. Par suite, rien n'est changé à son fonctionnement naturel. Quand il s'agit d'une puissance créée dont le mode d'opération est d'arriver à son acte comme d'un seul élan, l'impulsion divine lui fait émettre son effet de cette manière. Mais quand il s'agit, — et c'est le cas, — d'une faculté dont le procédé est complexe et qui n'aboutit qu'en plusieurs temps, l'action divine respecte cette complexité et ne lui fait produire son acte qu'en s'insinuant dans toutes les parties de son mouvement.
Pareillement lorsque Dieu actionne les facultés, il ne change rien aux rapports naturels qu'elles ont avec leurs actes. L'acte et la faculté ont-ils entre eux un rapport de nécessité, de telle façon que la faculté n'ait pas la capacité d'émettre d'autres actes : — l'influence divine laisse subsister ce rapport d'invariable nécessité. La faculté a-t-elle avec son acte un rapport de liberté, de telle sorte qu'il soit au pouvoir de la faculté elle-même de varier son acte, comme dans le cas présent : — l'impulsion divine ne change rien à ce rapport et laisse subsister dans la faculté cette puissance plus étendue en vertu de laquelle il dépend d'elle-même que tel acte soit posé ^.
En résumé, si pour expliquer l'existence de l'acte, toute son existence, nous devons remonter à Dieu, source immédiate de l'être, et à son action qui a fait sortir l'acte de l'état potentiel où il se trouvait dans la faculté au repos, il reste que pour expliquer la nature intime de cet acte il faut voir le fonctionnement de la faculté même et le rapport que l'acte soutient avec elle. C'est pourquoi nous n'avons rien à retirer de ce que nous avons exposé plus haut. Dieu donne à la volonté de se mouvoir, mais cela n'empêche pas, tout au contraire cela fait qu'elle se meut elle-même, qu'elle délibère en face de la fin et s'arrête à tel moyen.
i . Cr. GuiLLEnMiN, O. P., .Saint Thomas (t le pri'déterminismf, Revue Thomiste, 1805, p. 550-1)54. — Cajetan, I", qii. 14, a. i;i, g xxtll ot scq.
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Analysez le mouvement psychologique, démontez-en tous les rouages, si je puis ainsi dire, nulle part dans cet ordre vous ne trouverez Dieu, encore que vous deviez, ontologiquement parlant, conclure qu'il est partout pour donner au vouloir l'être et la vie. Mais il le soutient sans nuire à son autonomie, pas plus que le mouvement de la terre à travers l'espace ne nuit aux actions et réactions internes de sa masse.
C'est donc la volonté humaine qui se détermine elle-même librement et choisit ses moyens. Aussi bien, ceux-ci peuventils être mauvais en réalité. Les biens auxquels nous nous arrêtons ne sont parfois qu'apparents. Et nous sommes responsables de ce défaut, de ce manque d'être dans notre œuvre. Dieu n'étant responsable que de l'être qui s'y trouve. De même entre les mains du meilleur artiste, l'instrument défectueux détériore le produit du génie.
Voilà le second degré de l'action divine signalé par saint Thomas. Dans ce cas « notre âme tout à la fois se meut et est mue ». Et l'effet doit être attribué non seulement à Dieu, mais aussi à l'âme. Dieu n'a fait que coopérer avec elle. C'est pourquoi, dans l'ordre surnaturel, cette action divine s'appelle grâce coopérante ^. Par elle, de loi ordinaire, l'homme qui jouit de la grâce sanctifiante et des vertus infuses agit surnaturellement ; tout comme, selon l'ordre naturel, l'homme mène sa vie avec le concours du Créateur. Par elle, tout particulièrement, s'accomplit ce travail préparatoire à la contemplation que nous avons décrit sous ses différents aspects dans le précédent chapitre : la pratique des vertus morales, les actes de la méditation et même l'exercice ordinaire de la charité.
L'application se fait d'elle-même. C'est d'après ces principes que l'âme aura soin, dès le commencement de ses journées, de bien diriger son cœur, et veillera à le maintenir sans cesse orienté vers Dieu. Hélas ! Combien de fois elle se surprendra recherchant sa propre satisfaction aux dépens de la gloire
1. I» Ilae, qu. ill, a. 2. — É\ademiii6nt, dans l'ordre surnaturel, lorsque le choix de l'homme est mauvais, ni la grâce coopérante, ni les vertus infuses n'y ont donné leur concours. — Comment se produit le pécho ? Cf. GuiLLER- MIN, loc. cit., p. 563-569.
divine. Au surplus, les intentions, si bonnes soient-elles, ne suffisent pas. Au cours de la vie, l'âme est obligée de réfléchir, de prendre des décisions, de se commander l'œuvre qu'elle a reconnue comme son devoir, et de faire effort afin de l'accomplir jusqu'au bout.
Pour la méditation spécialement, elle-même en détermine l'heure et le lieu, fait choix d'un sujet, conduit à son gré ses considérations, s'applique à produire des actes d'amour. En tout ceci Dieu l'anime, elle le sait, mais en vérité elle ne le sent pas, tellement Dieu la laisse à ses procédés humains et à son labeur coutumier.
Elle aura beau s'élever dans les voies mystiques, ce travail ne cessera jamais définitivement.
Bossuet l'a dit avec raison contre les quiétistes : « Ces états imaginaires, où les âmes sont toujours mues divinement par ces impressions extraordinaires dont nous parlons, ne sont connus ni du Père Jean de la Croix, ni de sa mère sainte Thérèse. J'ajoute que ni les Angèle, ni les Catherine, celle de Sienne et celle de Gênes, les Avila, les Alcantara, ni les autres âmes de la plus pure et de la plus haute contemplation, n'ont jamais cru être toujours passives mais par intervalles ; et souvent rendues à elles-mêmes, elles ont agi de la manière ordinaire ^. » Aux heures fortunées où la grâce se fait sentir nettement, quand le Saint-Esprit intervient selon son bon plaisir et prend la conduite de notre vie morale, lorsqu'il provoque en notre âme un silence admiratif, un sentiment d'amour pour Dieu, ou des lumières supérieures qui ne sont point le fruit de nos méditations, alors sans doute il faut se laisser faire par lui. Mais si l'action mystique est trop faible encore, et ensuite quand elle diminue beaucoup d'intensité, il est en notre pouvoir de collaborer positivement avec Dieu. Sans doute il n'est pas opportun de se tourmenter l'esprit par des réflexions et des considérations multiples qui nous éloigneraient, nous le sentons bien, de la voie de simplicité où Dieu nous a mis. Mais, sans effort violent, repousser les distractions, se tenir en éveil
1. Bossi'F.T, Instrwlion sur les Élats U'oraison, 1. VIII, 40.
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devant Dieu, produire doucement de pieuses affections, voilà ce que nous pouvons, et parfois devons faire.
Néanmoins la contemplation mystique prise en elle-même ne dépend pas de notre effort soutenu par la grâce ordinaire. Il faut, pour l'expliquer, faire appel à un degré supérieur de l'action divine. Quel est ce troisième degré ? Rappelons-nous la dernière partie du texte que nous commentons, o Parfois Dieu inspire spécialement à quelques-uns de vouloir déterminément quelque bien particulier, tels ceux qu'il meut par la grâce, comme on l'explique plus loin. » Plus loin, c'est-à-dire principalement dans l'article ou saint Thomas distingue de la grâce coopérante, la grâce opérante ^. Avec celle-ci on ne peut plus dire : « Notre âme se meut et est mue » ; mais : « Notre âme est mue et ne se meut pas elle-même, c'est Dieu qui la meut. » Ainsi s'exprime saint Thomas 2.
N'est-ce pas revenir à la touche fondamentale qui met en branle notre volonté ? Non pas. Au prem.ier degré de la motion divine, il est vrai que Dieu seul déclenchait le mouvement, mais l'acte n'était pas libre, l'homme se trouvait entraîné vers sa fin nécessairement, il se sentait emporté par le poids de toute sa nature. Sous l'impulsion du second degré, au contraire, l'homme était libre, il s'avançait l'œil ouvert, choisissant ses moyens, menant lui-même sa vie en toute conscience et responsabilité ; mais il pouvait s'égarer par des voies trompeuses. Maintenant le voici tout à la fois mij entièrement par Dieu et néanmoins agissant avec une liberté parfaite. Il ne délibère pas, il ne cherche pas laborieusement par quel moyen tendre à la fin. Son acte est posé d'emblée, il arrive à l'existence porté par l'influx de Dieu qui l'imprègne tout entier. Néanmoins c'est 1 homme qui agit, c'est sa propre puissance qui s'épanouit, et il en prend conscience. On peut dire de lui à toutes les étapes de l'acte volontaire : il veut vraiment luimême. Si donc ce n'est pas lui qui se détermine, du moins