CHAPITRE Il
L'instinct sexuel.
Certains auteurs ont prétendu cependant que la fonction génésique est absolument impérative : l’homme serait soumis à un besoin qui demanderait à être satisfait aussitôt perçu. Il serait déterminé par des sensations spéciales prenant naissance au niveau du testicule et de l'appareil génital en général.
Nous n'avons pas la prétention d'étudier en un court chapitre l'instinct sexuel; demandons-nous simplement s'il détermine vraiment un besoin susceptible d’être mis en parallèle avec le besoin de manger ou d’uriner.
« L'instinct, dit Féré, est caractérisé par une activité hérédi- » taire définie qui n'est pas acquise par l'expérience person- » nelle ». Cet auteur établit une classification des instincts et montre qu'ils s'établissent selon une gradation : ceux relatifs à la préservation de l'individu se montrant les premiers, suivis plus tard par les instincts relatifs à la conservation de l'espèce ; ceux-ci sont donc des instincts secondaires, comme en fait foi leur absence chez certains animaux inférieurs. Mais ces instincts relatifs à la conservation de l'espèce, l'instinct génésique en particulier, où prennent-ils naissance? Est-ce réellement dans un besoin d'évacuation? La distention des vésicules séminales est-elle l’excitant par excellence du désir? Certains même ont prétendu qu’il est lié à la présence des spermatozoïdes, disparaissant si ceux-ci viennent à disparaître. On a cru en trouver la preuve dans les expériences de Tarchanoff et dans celles de Spallanzani. Tarchanoff aurait pu mutiler un mâle au moment
de l'accouplement sans le faire cesser, l'exlirpation ou même la simple section des vésicules suffisait à interrompre l'acte sexuel ou à l'empêcher s'il n'avait pas commencé. La simple distension des vésicules par une injection de lait aurait en outre suffi à provoquer le désir.
Ces affirmations nous semblent au moins prématurées : plusieurs faits semblent même les infirmer. D'abord la présence des spermatozoïdes n'a aucune espèce d'influence. Ces éléments chez l'individu normal ne se rencontrent pas d'une façon constante à l’état vivant dans les vésicules séminales et, d'autre part, les désirs manquent chez les vieillards alors que les spermatozoïdes continuent à être élaborés. De plus, les cas ne sont pas rares d'individus ayant subi la castration et cependant encore doués d’appétits sexuels et capables de pratiquer le coït. Chez les castrats opérés jeunes, les appétits sexuels se montrent, à vrai dire, fort rarement; mais chez les sujets opérés adultes, l'érection et le coït sont souvent possibles et accompagnés d'éjaculations. Ceci était bien connu des matrones romaines qui, volontiers, recherchaient le commerce des eunuques, quod abortivo non opus est (Juvénal). Richet a cité Le cas d'un malade à qui il enleva son deuxième testicule en 1865, le premier ayant été enlevé plusieurs années auparavant et qui, dans la suite, se montra capable d'avoir des rapports sexuels. L'observation présentée en 1889, par Princeteau, à la Société d'anatomie de Bordeaux, est encore plus probante : c'est un jeune homme de 19 ans à qui on avait dû enlever ses deux testicules atteints d'orchite tuberculeuse. Huit mois après, il se vantait de pratiquer le coït comme auparavant et d’avoir d’abondantes éjaculations. Le liquide de ces éjaculations provient évidemment des glandes annexes : vésicules, prostate, etc. Le professeur Demons a aussi observé Le cas d'un jeune homme à qui il avait enlevé les deux testicules et avait encore, huit mois après, des désirs, des érections et des éjaculations; dans le liquide de ces dernières, il y avait même des spermatozoïdes (sic).
Les castrats ne sont pas seuls à présenter des phénomènes d'excitation sexuelle anormale. Lombroso, Kraft-Ebing, Forel,
fi =
etc., rapportent des exemples d'enfants de quatre à cinq ans doués d'appétit sexuel. Chez eux, par conséquent, le désir avait fait son apparition avant le développement et le fonctionnement des organes. Souvent aussi il fait totalement défaut chez l'adulte, alors même que l'appareil génital est normalement développé. Forel cite en particulier le cas d'un homme normalement bâti, de haute culture intellectuelle et de sens moral très développé, atteint dès sa naissance d'anesthésie sexuelle complète. Durant le sommeil, il a parfois des pollutions dont il ne se rend compte qée le matin par leurs traces. Il à aussi des érections matinales mais sans aucune image érotique. Il est d’une indifférence étonnante en ce qui concerne la sexualité et ne comprend rien à tout ce qui s’y rapporte. Durant son mariage, les explications du médecin sur le coït, la suggestion hypnotique n’aboutissent à aucun résultat, il ne peut se livrer à aucun rapport. Ses érections se produisent mécaniquement durant le sommeil ce qui rend tout accouplement impossible.
Les cas de cet ordre sont, il est vrai, pathologiques; ils prouvent toutefois que les désirs sensuels ne sont pas uniquement sous la dépendance du développement des organes. Nous en trouverons une autre preuve dans le fait bien connu qu’ils sont loin d'être toujours satisfaits par le coït. Ils existent souvent encore après l’accomplissement de l'acte. Ils ne sont donc pas seulement soumis au fonctionnement de l'appareil génital. [Il faut autre chose pour déterminer leur naissance et leur disparition.
Mais alors quel est, dans la genèse du désir, le rôle du tractus génital et particulièrement des vésicules, rôle qui semblait capital d'après les expériences de Tarchanoff et de Spallanzani.
On ne peut plus songer actuellement — après les dernières acquisitions anatomo-physiologiques —, à invoquer leur distension par le sperme comme cause du désir, puisque ce ne sont pas les réservoirs des spermatozoïdes, mais des glandes accessoires renfermant seulement le produit de leur propre sécrétion. Leur rôle n’est pas encore parfaitement connu, mais les expériences rapportées plus haut nous permettent d'affirmer
qu’elles ne sont pas absolument indispensables à l'accomplissement des rapports et à l'acte même de la fécondation. On pourrait alors mettre le désir sur le compte de leur distension par leur produit de sécrétion. Mais sans compter qu'il peut paraitre étrange d'assigner à des organes secondaires un rôle capital comme celui d'éveiller le désir, leur absence chez certains animaux comme le chien et le chat, ou le fait, constaté par Steinach, que l'extirpation des vèsicules laisse intact l'instinct sensuel, montre bien qu'on ne doit pas les considérer comme les facteurs principaux de cet instinct.
Il nous faudrait de longues pages pour étudier à côté des influences organiques les influences psychiques. Point n'est besoin de multiplier les exemples pour montrer le rôle joué par le psychisme dans les variations de l'instinct sexuel.
On sait combien les désirs peuvent ainsi être excités ou diminués. Par exemple, un homme occupé de longues heures par des travaux intellectuels absorbants, sera moins sujet à avoir des désirs violents qu'un oisif, et plus ses occupations seront nombreuses et pressantes, moins il sera sous la domination d'un appétit sexuel intense.
On a cité nombreux cas où le désir disparait et l’impuissance s'établit brusquement à la suite d'une simple pensée qui a traversé l'esprit ou d’une représentation mentale perturbatrice quelconque.
Ainsi Dubois rapporte le fait d'un mari qui devint impuissant pour avoir accompagné sa femme chez un gynécologiste. « Il avait trouvé inesthétique la pose où il la vit; le charme était rompu ».
La mémoire est souvent un excitant génésique puissant. L'homme se souvient des circonstances au milieu desquelles il a pratiqué l'acte sexuel, des événements qui l'ont accompagné ou suivi, autant d'images qui demeurent dans sa mémoire. À un moment donné, par une cause quelconque, l’image se présente-t-elle à son esprit, ou la fait-il naître volontairement, aussitôt par voie d'association elle éveille le désir qui reparait.
Pour peu que ces phénomènes se répètent, l'habitude sera vite