‹ La contre-Révolution dans le Midi, 1790-1798Chapitre 10 sur 14 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Par un soir d'orage...

Saillant fixa le moment du soulèvement dans la nuit du 8 au 9 juillet, c'est-à-dire bien avant le jour fixé. On doit reconnaître qu'il sut préparer r agitation par des appels échelonnés qui Teussent rendu maître des postes du Vivarais, les uns après les autres, si les renseignements qu'on lui avait donnés, n'avaient été trompeurs. Soit désir de plaire, soit illusion, les chefs des légions l'avaient bercé de faux espoirs.

Dès le 5, Folcher, de Naves, avait reçu l'ordre de se rendre à Chambonas « près du moulin de la Tour » . Un nommé Gignoux vint occuper Meyranne.

L'abbé de la Mollette était chargé de répandre l'alarme le 8 dans Villefort, où depuis longtemps, on se préparait à cette éventualité. Un certain rapport dit qu'on y pouvait compter jusqu'à cent cinquante prêtres réfugiés. La maison d'un avocat appelé Chas servait d'arsenal. Le juge de paix Michel manifesta une joie extrême à cette non-

velle. En plein midi, sur la place publique, il arracha violemment sa cocarde tricolore et la foula aux pieds en s*écriant :

— J'ai assez longtemps porté Tempreinte de r infamie, au diable la Nation !

Cep>endant, dans quelques endroits, il y avait du tirage. Les hommes, dont le nombre avait été porté, pour chaque canton, sur un carnet soigneusement tenu, hésitaient au moment de se mettre en route. On dut employer l'intimidation, comme nous rapprend, dans une lettre, Dominique Allier, qui propose de saisir comme otages les femmes de Maison-de-l'Arc, parce qu'elles s'opposaient au départ de leurs maris. Il ajoutait qu'il fallait lui envoyer des fédérés sûrs de Banne, car ceux qu'il mettait de garde décampaient dès la chute du jour.

Le secrétaire du général catholique proclame la loi martiale.

— Si des soldats vous désobéissent, enjoint-il, vous pouvez leur faire tirer dessus.

Ce sont ces heurts qui dictaient à quelques Vivarois des paroles pleines d'amertume où ils laissaient voir leur doute dans le succès.

— Si vous n'avez pas mieux combiné et préparé vos opérations ailleurs qu'ici, écrivait-on à Saillant, vous n'aurez point acquis la confiance que vous cherchez ; les personnes qui n'agissent

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pas imprudemment vous la refusent après avoir reçu hier des ordres qui devraient être exécutés après-demain.

Ici, le correspondant faisait allusion à la brusquerie de rappel de Saillant.

— Vous ne pouvez donc compter, ajoutait-il, que sur celles qui ne lisent pas dans l'avenir, et qui ignorent que vous agissez contre des volontés respectables, celles des Princes!

Cela n*empêchait point Saillant de développer son plan. Sa contenance contenait ses détracteurs, mais il attendait en vain T agglomération des forces qu'on lui avait promis.

Dans Banne, village de 400 feux, l'air sentait la poudre, les visages respiraient la soif du combat. Les deux pâtés de maisons qui le composent, celui qui chevauche un coteau planté de châtaigniers, et celui qui s'affaisse dans la vallée, fourmillaient de volontaires.

Ils s'étaient fait place quelquefws avec violence et, dans la commune, on apprenait des faits regrettables.

Une voiture de corvée contenant des vivres et destinée à la garnison du château de Banne, s'était arrêtée avec son escorte composée de quatre soldats du 38*, devant l'unique auberge de Berrias. La nuit était avancée. Ils s'étaient attablés dans

rarrière salle avec le tenancier, Toumayre, et son beau-frère, le maître d'école de Tendroit, un jacobin appelé Ginhoux.

Sous l'influence des libations, celui-ci élevait le verbe et se vantait de mettre à mal le chef des royalistes.

— Il fera bien de ne pas se trouver sur mon chemin, disait-il.

Au milieu de la fête, un grand bruit se fit dans la rue. La porte résonna sous des coups violents.

— N'ouvrez pas, souffla Ginhoux, ce sont eux.

Mais l'aubergiste poussa la croisée. Il vit une troupe nombreuse s'agiter dans l'ombre.

— Que voulez- vous, cria-t-il.

— Ouvrez, lui répondit-on, votre maison est un repaire de bandits.

— Ce sont des militaires.

Le maître d'école parut avec un fusil.

— Passez votre chemin.

— Descendez un peu, vous verrez qui nous sommes !

Il commit l'imprudence de sortir, et fut aussitôt refoulé sous un flot d'intrus. Avant que les autres eussent pu esquisser un geste de défense, ils furent réduits à l'impuissance et traînés devant le comte de Saillant qui venait d'arriver.

Le jour se levait.

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— Ah! b... s*écria-t-il en apercevant Ginhoux, tu voulais me brancher! C*est moi qui te tiens... Il me tardait beaucoup de te voir. D* ailleurs ajouta-t-il en s'adressant au groupe, je réunirai un conseil de guerre qui statuera sur votre sort pour avoir enfreint les ordres du roi et tenté de soutenir r iniquité constitutionnelle.

On les interrogea sur leur identité. Mise en scène de pure forme.

On les ramena, après ces brèves paroles, à Tauberge Toumayre. La populace n'en était point satisfaite. Quelques furieux les entourèrent, le sabre levé, avec des cris affreux. Une lutte s'ensuivit, oii Ton ne distinguait que Téclair des lames, otL Fon n'entendait que les gémissements des victimes et les vociférations de leurs bourreaux.

Ivorsque le cercle se sépara, on vit le corps du maître d'école étendu, pantelant, sur le seuil de la maison. A trois pas, un soldat qui perdait son sang par dix blessures, se traînait au hasard.

vSes compagnons avaient pu échapper à la boucherie en se jetant avec l'énergie du désespoir au travers de ce piège.

Un prêtre parut. Il comprit le crime et empêcha qu'il fut aggravé. II avait été appelé pour leur administrer les sacrements, car le jugement du tribunal extraordinaire réuni par Saillant venait d'être publié : c'était l'exécution par un peloton de fédérés.

Jî réclama la grâce des trois malheureux qui venaient d*échapper à la mort. On la lui accorda à la condition qu'ils suivraient Tarmée dans tous ses mouvements et l'aiderait au besoin.

Le 5, dans la matinée, le chevalier de Melon se porta sur le château, dont les défenseurs le virent arriver, par l'allée de cyprès qui y conduit.

On prit, de part et d'autres, ses dispositions pour soutenir le choc.

Le Directoire de l'Ardèche reçut, presque sur l'heure, cette mauvaise nouvelle par l'intermédiaire de deux habitants. Baille et Bérard, qui étaient accourus de toute la vitesse de leurs chevaux. Il ne disposait que de 600 hommes, reste de ces volontaires nationaux dont l'Assemblée Législative avait ordonné la levée pour renforcer nos frontières menacées par l'étranger. Il y avait aussi un détachement du 38'' de ligne sous les ordres du lieutenant-colonel Aubry.

Réunir ces forces, assez faibles, du reste, les jeter dans la direction de Banne, fut l'affaire d'un instant. C'était tout ce dont on pouvait disposer sur place. Il n'y avait pas d'autre secours à moins de vingt lieues.

Alors, le Directoire crut bon de donner le branle chez ses voisins. Le département de la Haute- Loire, celui de la Lozère, celui du Gard furent avertis du danger qui les menacerait si le soulè-

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vement venait à s'étendre, comme la tache d'huile sur le papier. Le dernier, surtout, était bien outillé pour lui prêter la main. Il avait de Tartillerie. Deux de ses administrateurs se rendirent à Saint-Ambroix, précédant une colonne de 1.300 hommes, parmi lesquels il régnait une grande animosité contre les royalistes.

— Toutes nos troupes sont enragées, écrit un témoin, et toutes veulent être de Tassant. Nos gardes nationaux ne sont pas des hommes, mais des diables, et j'espère que jamais plus on n'entendra parler de Jalès, ni de Banne, car elles veulent tout raser!

Cet écho, qui n'est pas isolé, nous explique les atrocités de la répression.

L'intention de l'ancien major des chasseurs du Roussillon était de s'emparer des Vans et de poursuivre sur Villefort par les défilés qui font communiquer ces deux plateaux. Mais, brusquement, les soldats d'Aubry vinrent s'interposer entre lui et son but.

On vint lui annoncer que les réguliers se proposaient de ravitailler Banne assiégé. Il pressa le chevalier de Melon de redoubler d'efforts. Il manifesta cependant le désir d'avoir un entretien avec M. Bois Bertrand.

— Je parlerais à M. de Saillant avec plaisir, répondit celui-ci, mais je ne pourrais le faire qu'en

présence de ma troupe. Il peut venir ; je réponds sur mon honneur qu'il ne lui arrivera rien.

Le comte refusa de se déranger. Alors, le lieutenant Roger, qui voyait la situation sans issue, s^offrit comme parlementaire. Il sortit. A peine eut-il fait dix mètres qu'un homme surgit du fossé en criant :

— Halte là!

Il se fit connaître. Des cris suspects se faisaient entendre autour de lui dans l'épaisseur des fourrés.

D'autres particuliers se montrèrent sur la route. En un instant il fut entouré.

Roger se rend sur la place de l'église de Banne avec cette escorte. L'un des officiers, Theron, lui dit que la ville des Vans a été prise dans la nuit — ce qui était faux.

— Tant pis, fait-il simplement.

Au comte, il dit que le château ne se rendrait pas.

— Nous tiendrons jusqu'à l'arrivée des secours.

— Nous vous aurons pris avant par escalade, railla son interlocuteur.

— C'est moins facile que vous paraissez le croire. Nous avons des armes et des subsistances.

— Puisque vous vous entêtez, je n*ai plus rien à vous dire.

Ces inutiles pourparlers n'avaient pas suspendu la surveillance de M. de Melon.

Après avoir subi un essai infructueux de sortie où il eut trois hommes tués et six blessés, il fit amener une pièce de canon devant la grande porte.

Cédant à ses injonctions. Bois Bertrand malgré rassurance de son lieutenant, lui remit la place, se réservant d*y revenir et se retira avec sa troupe sur les Vans, accompagné par le jeune chevalier.

Depuis quarante-huit heures, ils n'avaient plus rien à manger. Les bois étaient pleins de combattants qui interceptaient toutes les communications. Le désespoir s'était glissé dans leur âme avec l'impression qu'ils étaient retranchés du reste du monde.

IvC chevalier s'était mis à leur tête. Il causait avec eux, les encourageant à rester en bon ordre, parce qu'à chaque pas ils étaient entourés de partisans qui leur eussent fait grand mal si on les avait provoqués.

— Cette nuit, lui dit-il en le quittant, la ville du Puy sera prise. Partout nous avons un parti fort. Je suis fâché, ajouta-t-il, qu'il faille employer

le pillage, mais il est forcé. Vous avez fait votre devoir. Demain, nous nous reverrons : j'aime à avoir affaire avec les honnêtes gens.

A quatre heures du soir, un gendarme de Banne arrive à Joyeuse. Il vint heurter à la porte de la maison Souchere où se tenaient les membres du Directoire et déclara d*un seul trait :

— Le château a capitulé!

Ils demeurèrent sans voix. Cependant, Tun d'eux, se ressaisissant, demanda des détails.

— Le drapeau blanc flotte sur les tours. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on voit des groupes se rendant dans la contrée de Jalès.

Chacun accueillit ce revers avec son caractère. Chateauneuf-Randon représentant de la Lozère et aide de camp du général de Montesquiou, s'emporta. Boissy^'Anglas, au contraire, conservait le calme qui lui permit, à différentes reprises, de tenir tête aux explosions populaires.

M. de Reboul voyait avec satisfaction les progrès des Fédérés, sans toutefois éveiller l'attention de ses collègues.

Quant aux autres, en grande partie, ils s'abandonnèrent à leur ressentiment dans des termes qui eurent un écho dans la rue.

L'événement fit l'effet d*tine explosion.

Les patriotes criaient le Ça Ira, en T aggravant de visites domiciliaires chez les suspects. Les attroupements grossissaient et devenaient menaçants. On immola un plâtrier, nommé Reynaud, rencontré sur la route des Vans où la fureur grandissait aussi.

Là, parmi d'autres maisons, on avait fouillé le presbytère. On avait trouvé dans celui-ci plusieurs individus. Quelques-uns se sauvèrent en passant dans la maison d'en face, grâce à une planche qu'ils avaient jetée, comme un pont, d'une fenêtre à l'autre. Deux furent pris, conduits et enfermés à la maison commune. C'étaient le jeune abbé Novi et le domestique de M. de Lachadenède. Plus loin on surprit, cherchant à se cacher dans le clocher de l'église, un malheureux cordonnier, Claude Charaix. On l'exécuta aussitôt en le précipitant sur le sol.

Saillant, possesseur du château de Banne, était ravi. Il dictait des lois, il adressait des proclamations aux municipalités voisines auxquelles il ordonnait de lui fournir « pour Dieu et le Roi des hommes en quantité suffisante ».

« Faute de ce service, leur déclarait-il, vous serez déclarés responsables de tous les excès que pourraient commettre les protestants, et que votre fonction à l'armée aurait pu empêcher ».

Il ajoutait que le fort était en son pouvoir depuis le II à onze heures du matin.

Cependant, les troupes régulières du Gard s'avançaient vers Saint-André-de-Cruzières. Au sommet de la colline de Saint-Brès, elles se heurtèrent à un poste de 400 hommes, commandé par le chevalier de Melon.

Il fallut se battre. Pendant trois heures, les Fédérés s'accrochèrent dans les bois. Dominique Allier, qui faisait partie de cette avant-garde, vit du premier coup d'oeil la gravité de la situation. Il envoya au général un billet où il demandait un renfort de 200 hommes, qui devaient rester impuissants devant l'artillerie de leurs adversaires.

Avec un courage indomptable, ils reformaient leurs rangs sous le feu de l'ennemi sans cesser de lui tenir tête. Chaque pouce de terain qu'ils cédaient était payé chèrement. L'abbé de la Mollette, Perrochon, l'intendant, secondaient ces efforts désespérés.

Enfin, vers le soir, une trouée se produisit. Le passage, jalonné de cadavres dont était Platon, chef de la légion de Vallon, fut livré. La petite armée, décimée, se retira par la grande route sur Banne.

Elle ne put rejoindre cette base qui était déjà assiégée, cette fois, par les forces légales.

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Les royalistes s'enfuirent, entraînant tous ceux qui garnissaient les villages autour du château. Ils se dispersèrent. Avec eux, ceux qui avaient organisé îa conspiration virent s'effondrer leurs espoirs. Imitant leur exemple, ils ne songèrent plus qu'à se cacher et à se faire oublier.

A ce moment, les Fédérés de Mayraune soutenaient un siège contre trente soldats détachés. Un maréchal-ferrand Champetier, Gignoux et un troisième jeune homme les tinrent en échec de midi à cinq heures.

Saillant était sans nouvelles de son lieutenant. ¥,n ne le voyant point revenir, il fut pris d'une inquiétude extrême. En vain allait-il interroger l'horizon en montant au second étage de la vieille demeure, dans la chapelle, d'où l'on découvrait, sur une large étendue, la campagne environnante.

Il se persuada que le chevalier avait trouvé la mort. Le tocsin, qu'il avait fait sonner dès le premier coup de canon tiré à Saint-Brès, ne lui avait procuré aucune aide.

Tout, autour de lui, restait d'une froideur qui ne tarda pas à l'indisposer.

Par des chemins détremj^s, par une pluie obstinée, les soldats du Gard arrivèrent à Saint- André. Ils avaient emprunté, pour gagner du temps, des traverses qui étaient des fondrières où

ils s'embourbaient. Aussi étaient-ils de fort méchante humeur.

L'exaspération grandissant à mesure qu'on se rapprochait, il suffisait d'une minute pour consommer des malheurs irréparables.

— Brûlons ces nids à rats dit l'un, et les autres d'applaudir.

On vit soudain une fumée noire sortir des maisons. Les habitants se précipitaient au dehors en ppussant des cris d'effroi, tandis que derrière eux la grange pleine de fourrage, l'étable où s'agitaient des bestiaux, s'abîmaient dans les flammes.

Ils gagnèrent les hauteurs des environs, d'où ils purent assister impuissants, à leur ruine. Tout gémissait, tout tombait. Le fléau dévorait avec un crépitement impétueux les édifices, dépassant leur faîte et trouvant, de proche en proche, de nouveaux aliments. Déjà, comme un auxiliaire fidèle, le vent, attiré par ce brasier, accourait et faisait voler des flammèches qui retombaient en pluie. Il n'y avait aucun remède à ce déchaînement des forces de la nature et, eut-on essayé d'en apporter un, ceux qui avaient provoqué l'incendie s'y seraient opposés.

Ils lui avaient laissé le champ libre en se retirant. Rangés de chaque côté de la route, ils apostrophaient les sinistrés qui fuyaient chargés de leurs plus précieux effets. C'était une succession

de tableau3t touchants. Des femmes, à peine vêtues, poussaient devant elles des charrettes à bras encombrées d'objets de toute sorte. Souvent des enfants en pleurs s*accrochaient à leurs vêtements. D'autres portaient dans leurs bras ces petits dont les berceaux reposaient dans l'ombre d'un monde bouleversé. Puis de longues files de moutons, de chèvres, d'ânes, d'animaux confondus en une même hébétude, que faisaient avancer, de la voix et du geste, des hommes arrachés au sommeil.

Il ne resta pas une maison de Saint-André-de- Cruzières, tant la ruine de ce bourg fut bien préparée et conduite.

Les soldats du Gard reprirent leur marche en dispersant devant eux les attroupements des paysans.

Le lieutenant-colonel Aubry avait envoyé audevant d'eux un détachement du 38* de ligne.

Ils se rencontrèrent près du village de Berrias auquel ils firent subir le même sort qu'à Saint- André. Dans celui-ci, la propriété de la veuve Fabre, la logeuse de Saillant, avait été particulièrement visée ; c'est aux deux maisons de la famille de Malbosc qu'on s'attaqua d'abord dans celui-là. Le maire Ducros fut capturé.

Ainsi, un cercle inexorable se refermait autour du château. Saillant se voyait prisonnier dans ce

manoir austère dont il avait voulu faire le centre d'une insurrection. Il parcourait d'un air agité l'escalier en grosses dalles, les salles aux murs nus, frappait du pied le parquet de bois vieux.

Il n'avait aucun renseignement sur ce qui se passait dans la plaine. Il avait espéré remuer au cœur des Vivarois le levain de fidélité et de foi dont on les savait si riches. Mais il les avait déçu par ses sautes d'humeur, il s'était trop hâté dans un pays où les communications sont si lentes, et son appel précipité tomba dans l'impréparation.

Le bruit des armes, les clameurs des soldats vinrent lui apprendre qu'il lui fallait choisir entre la vie et la mort. Des masses s'égrenaient autour de sa retraite. Il considéra ces mouvements, dans le crépuscule qui s'assombrissait, puis, se retournant vers ceux qui l'entouraient :

— Je suis foutu, déclara-t-il. On m'avait promis quinze mille hommes, et je n'en ai pas mille.

Le tempes était obscur et pluvieux, et le tonnerre grondait par intervalles dans l'éloignement.

Une immense rancoeur remplit son âme et détruisit le contrôle qu'il avait sur lui-même. Il s'épancha en paroles amères ; comme il n'y avait plus rien à espérer, il entreprit de gâcher les biens qui lui restaient : sa réputation et son honneur de soldat.

Il cessa, avec le renversement de sa fortune, d*être un chef pour devenir une victime. Il se résolut à fuir avec quelques-uns de ses compagnons, mais auparavant il voulut rédiger cette proclamation, dont le moins qu'on en puisse dire est qu*elle n'a pas- le sens commun. Elle montre jusqu'à quel point les contre-révolutionnaires Vivarois furent trompés sur les mérites des hommes qui devaient les mener au combat :

« Nous, François-Louis, comte de Saillant, etc., voyant avec la plus grande peine les calamités qu'entraîne une guerre, pour ainsi dire générale dans le royaume, notamment dans le Vivarais, les uns contre les autres, à cause de différentes opinions, je déclare en mon propre et privé nom que, fatigué des excès que le peuple éprouve, je demande que chacun rentre chez soi et qu'on y soit parfaitement libre et tranquille.

« Nous promettons de ne commettre aucune hostilité, que je resterai dans mon château de Banne, comme faisant partie de mon héritage ; je déclare de plus que je ferai cesser tous les brigandages qui se commettent de part et d'autre. C'est dans ce moment que tout rassemblement n'aura plus lieu et chacun rentrera dans sa maison » .

« C'est dans ces sentiments du plus profond de mon cœur que j'exhorte tous les partis divisés à se réunir en vivant en bonne intelligence, et

nous en rapporter aux puissances qui nous prendront sous leur protection ».

Cette syntaxe bizarre, ces idées incohérentes, montrent assez les craintes qui assaillaient à ce moment le comte.

Il donna mission à l'un de ses fidèles de communiquer ce message aux groupes royalistes qui demeuraient dans la contrée ; il le destinait spécialement à ceux de Saint- Ambroix qui, après avoir entendu crépiter la fusillade de la côte de Saint-Brès, attendaient, anxieux, les ordres du chevalier de Melon.

Mais le courrier fut découvert par les soldats qui assiégaient le château et abattu, dans un pré, à coups de fusil.

Une pluie, illuminée d'éclairs fouettait la campagne qui s'entourait de vapeurs.

Un déchirement continu emplissait Tétendue et une foule de moissonneurs invisibles frappaient le sol de leurs fléaux fulgurants.

Les assiégeants s'étaient dispersés, cherchant un abri dans les chaumières du voisinage. Le comte profita de ce relâchement. Il sortit avec vingt-cinq des siens, par une poterne qui donnait sur le ravin. Ils descendirent avec précaution, se traînant de rochers en rochers, environnés du feu du ciel. Il glissaient, plutôt, vers le <^ond du val,

et ils y parvinrent, sans respiration, déchirés et farouches.

M. de Saillant jeta un dernier regard sur la silhouette massive qui l'écrasait. Puis il entra, au milieu de l'écroulement spasmodique de la création, dans le ruisseau qui s'écoulait par une brèche vers la plaine de Villefort.

Bt ils s'enfoncèrent en trébuchant dans les ténèbres.

Le lendemain, les trois soldats du 38" que les royalistes avaient faits prisonniers quelques jours auparavant à Berrias et qui paraissaient oubliés dans les caves, furent bien surpris lorsqu'ils se virent seuls. Ils coururent aux Vans où ils annoncèrent la disparition des révoltés. La petite ville respira. Aussitôt, le lieutenant-colonel Murol, qui était chargé de maintenir l'ordre, vint occuper Banne. On y trouva de grands approvisionnements : douze cents rations de pain, vingt cuves d'eau et des proclamations.

La nouvelle parvint au Directoire, au moment où le général d'Albignac lui exposait les mesures qu'il comptait prendre pour réduire le château.

— On peut le battre, disait-il avec de l'artillerie. J'en ai fait venir du Pont-Saint-Esprit, mais la difficulté est de l'installer sur le plateau qui commande la place. On ne peut y arriver que par un long détour, en prenant un chemin coupé de ravins.

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On n'eut pas besoin de recourir à ces mesures. Mais il fallait punir les coupables.

La férocité des instincts populaires se chargea de faire de cette répression une vengeance éclatante qui dépassa les événements qui pouvaient l'expliquer. Il est impossible, à notre époque, de faire le tableau exact des crimes qui ensanglantèrent la terre reculée du Vivarais, en cette année 1792. Mais l'histoire en a consente quelques détails. Les papiers officiels disent, avec une concision éloquente, qu'on « immola beaucoup de suspects ». Les drames ignorés, les exemples anonymes nous sont révélés par le récit des tragédies dont ils n'étaient que la réplique.

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