CHAPITRE XI
Descente en enfer
Saillant avait dit adieu à ses compagnons. Son domestique, le vétéran Nadal, le curé Pradon et un jeune abbé, Boissin, le suivaient sans mot dire. Ils marchèrent jusqu'à Paube dont les blancheurs les trouvèrent dans une prairie séparée, par une haie, d'une route inconnue. Ils entrevoyaient, à quelque distance, des maisons couvertes en chaume.
Une alouette chantait en Pair. Les bruits du matin s'éveillaient peu à peu, se glissant dans Patmosphère ouatée, jusqu'à eux. Ils étaient aux aguets. Au frissonnement des feuillages, aux voix des animaux, s'ajouta bientôt un roulement de charrette scandé par le battement argentin d'une « queyrade » .
La voiture parut. Elle était attelée d'une mule caparaçonnée à côté de laquelle marchait un jeune homme.
Le premier mouvement du comte fut de courir à lui.
— Dis-moi, l'ami, quel est ce pays?
Le muletier sursauta. Il tourna la tête et retint
sa bête d'un même mouvement. L'ancien major de chasseurs ne payait pas de mine, non plus que ses compagnons. Leurs vêtements étaient déchirés ; ils étaient souillés de boue et de sang. Leurs visages flétris par l'insomnie, leurs membres épuisés par une marche forcée en faisaient des êtres résignés.
— C'est le hameau des Aidons, répondit enfin le naturel.
— Peux-tu nous donner quelque chose à manger? Nos estomacs battent la chamade en cadence.
— Je n'ai rien, que des sacs de farine, fit-il en montrant son chargement du bout de son fouet, insigne de sa profession.
— Mène-nous près d'un fo3rer, car nous sommes transis.
Le jeune homme répondit doucement en secouant doucement sa tête brune ornée aux oreilles, de forts anneaux d'or.
— Je ne connais personne, monsieur, je ne suis pas de par ici.
Nadal, l'ancien carabinier, se leva dans l'herbe mouillée oii il s'était laissé tomber :
— Il faut continuer notre chemin, car nous ne sommes pas encore à l'abri.
Le comte semblait regarder son sort comme décidé.
— Qu'importe!
La voix de l'abbé Pradon s*éleva derrière lui :
— En tout cas, nous sommes dans la main de Dieu.
Il avait revêtu ce voile impénétrable de fatalisme que les religions envoient à F être malheureux pour lui donner la force de supporter ses épreuves.
— Faites comme moi, mes amis, continua-t-il et, joignant les mains : je vous remercie, mon Dieu, de m*avoir accordé le bonheur de souffrir pour votre saint nom.
Le naturel les considérait en silence.
— Nous avons chez nous, dit-il, un « jureur » qui n'oserait jamais en dire autant en public !
Après cette remarque, il frappa sa bête du plat de la main, et ils se remirent en route.
— Ari, ari, le Noir, faisait-il en secouant les brides vernissées.
— Continuons, insista Nadal.
— J'ai idée que nous n'irons pas loin, répondit Saillant, maintenant qu'il fait grand jour.
Il achevait ces mots, lorsqu'un groupe d'hommes parut soudain devant eux, à l'orée d'un chemin de labours.
Les fugitifs ne pouvaient se dissimuler. Les arbres les plus proches étaient derrière eux, à une cinquantaine de pas. Avant qu'ils eussent fait un
mouvement, celui qui paraissait être leur chef leur cria :
— Qui êtes- vous?
Ils étaient vêtus en paysans ; cependant le comte avait une paire de pistolets à sa ceinture. Nadal avait un sabre et un autre portait une canne à lance.
L'interpellateur leur fit un signe pour leur recommander de ne pas bouger et s'avança vers eux lentement. Quant il fut à vingt pas environ, il dit :
— Mordiou, vous n*êtes pas loquaces. Voyons, répondez !
Les autres le suivaient en tenant leurs fusils à deux mains, prêts à les épauler.
— Nous nous rendons aux eaux de Saint-Laurenit-les-Bains. Pouvez-vous nous dire si nous en sommes encore loin, sergent?
L* homme portait une vieille vareuse de sousofïicier du régiment de Hainaut-Infanterie, toute délavée, toute limée.
— Il ne s*agit pas de ça. Dites la vérité. Qui êtes-vous ?
— Vous saurez que je suis le curé du bourg de Barjac, et voici, avec mon domestique, trois messieurs qui m'accompagnent, et vous?
— On m'appelle Hyacinthe Laurent.
2o6 LA CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI /
Ils étaient maintenant dans le village. /
Saillant crut avoir trouvé un stratagème.
— Laissez-moi un instant, fit-il, prétextant un besoin naturel, je vous rejoins.
Laurent sans abandonner sa prise, la conduisit dans une écurie.
Lorsqu'il se crut seul, le comte tira vivement de la poche intérieure de sa veste des papiers qu'il enfouit dans une crèche, au milieu du foin dont elle était garnie. Puis il sortit.
On le fit monter dans une chambre où on le consigna sous la surveillance de deux gardes nationaux.
Ses compagnons s'étaient éloignés.
Bientôt, la porte s'ouvrit et le sergent entra.
— Que pensez-vous de ceci? demanda-t-il en plaçant sous les yeux du faux curé les lettres dont celui-ci s'était débarrassé.
— Vous m'avez donc vu, s'écria le fugitif avec rage.
— Bien sûr. Me prenez-vous pour un enfant! Je vous ai observe par l'imposte. Monsieur de Saillant, votre compte est bon ; ce que j'ai là est plus précieux qu'une poignée de feuilles de peuplier en novembre, et il fit sauter la liasse dans sa main épaisse.
Dt fait, r Assemblée Législative décréta qu'il avait pour cet exploit, bien mérité de la Patrie, et lui alloua une gratification de 3.000 livres.
— Ecoutez, je suis en votre pouvoir. Voilà ma croix de Saint-Louis! rendez-moi la liberté et je vous ofFre soixante-quinze louis et la fortune dans mon entreprise.
— C'est au district que se démêlera votre affaire, répondit Laurent avec un visage sévère.
Saillant se leva brusquement et, saisissant son interlocuteur par le cou, lui souffla en le secouant :
— Si nous étions seuls, si je ne craignais pas tes camarades, j^ te ferais raison !
L'autre se dégagea et poussa un appel par la fenêtre. Aussitôt, le chef royaliste se vit environné d'adversaires. La générale battait dans les rues, des ordres brefs montaient jusqu'à lui...
Tl s'abandonna entre leurs mains.
Il fut conduit aux Vans sous bonne escorte. Cette ville était au pouvoir des bandes montagnardes qui, appelées par l'espoir du pillage, s'étaient répandues dans la région de Banne. La soif du sang les rendait folles. L* esprit de lucre leur inspirait l'idée du crime.
Une populace exaspérée environna Saillant dès qu'il parut, très calme, au milieu des gardes nationaux des Aidons.
— Il paiera pour les autres!
— Il n'échappera pas...
Les appels en patois se croisaient. On voyait surgir des êtres grossiers qui invoquaient leurs landes et leurs rochers en se ruant à la curée :
— ^A nous, de la Mastre ! Tue ! Tue ! ...
Le juge de paix Coren-Fustier essayait de le leur disputer.
— Laissez-le ôous. Il appartient à la Nation qui saura appliquer ses lois.
— Non, non, pas de lois!... Tue!...
Le soir tombait. La place de Grave était baignée d'ombre. Des torches s'alluinaient et se mouvaient sur cette foule qui s'agitait, qui disputait. Le pré qui servait de champ de foire était envahi par des silhouettes peu rassurantes ; les armes brillaient comme des fusées.
De plus en plus serré. Saillant ne pouvait, maintenant, avancer qu'à petits pas.
Il se tourna vers un de ses voisins, un nommé Thourette, de Montpezat, et, lui offrant du tabac dans une tabatière en or :
— Je vous prierai de nous remettre, mes amis et moi, aux autorités. Notre vie n'est pas en sûreté ici.
Un assistant prit pour une insulte cette requête pourtant si justifiée. Il brandit un sabre et, d'un
coup violent, asséné par derrière, fendit le crâne du prisonnier qui s'abattit sans proférer un son.
Ce fut le signal d'un massacre général.
Celui qui venait d'ouvrir la série des crimes est Jourdan Coupe Têtes, cette brute qui s'appelait en réalité Mathieu Jouve, natif de Saint-Jeure-d*Andaure.
Il était descendu avec ses camarades de l'énorme socle basaltique du Mézenc. Cette chaine volcanique, qui forme la ligne de démarcation entre la vallée du Rhône et celle de la Loire, s'élève audessus de pâturages en pente douce, tout diaprés de fleurs. Elle vient mourir dans cette verdure comme mouraient les coulées brillantes de lave qu'elle rejetait jadis, dans les multiples vallées qui s'ouvrent sur ses flancs.
Jourdan était une espèce d'hercule qui se rendait à « son travail » sans veste, la crinière hérissée, la bouche serrée, les manches de la chemise retroussées jusqu'aux coudes. Il s'était rendu célèbre dans le massacre du château d'Avignon, au lieu dit « La Glacière » , où périrent soixantentreize personnes. Quand on lui reprocha ces exactions, il convint qu'en effet, ses hommes avaient fait beaucoup de « tapage ». On savait ce que cet euphémisme pudique signifiait. De même Garât, lorsque lui furent rapportés les meurtres du début de la Révolution, prétendit, pour les excuser, que c'étaient « des erreurs de la vertu! ».
Jouve-Jourdan fut dévoré à son tour par l'excès de son zèle. Il se créa des haines irréductibles dans le clan Jacobin. Ceux qu41 dominait se regimbèrent. Après l'avoir comblé d'honneurs pour ce qu'il avait fait pour la République, après l'avoir, comme par ironie, nommé capitaine de gendarmerie, on l'abattit, comme on fait de ces arbres puissants qui étouffent la végétation d'alentour.
Lorsque le forfait des Vans fut consommé, un ouvrier, Lapaillé, de Largentière, se précipita sur le corps inerte de Ivouis de Saillant. Il en détache la tête mutilée, la plante au bout d'une pique, et s'en va en dansant. Il s'en amuse une partie de la nuit, l'apporte le 13 à Largentière où il l'enterre enfin dans un champ de mûriers, sur les bords de la rivière de la Ligne.
A la faveur du désordre, le vieux Nadal, parvint à s'enfuir, non sans avoir vu le domestique du comte, moins heureux ou plus étroitement surveillé que lui, tomber sur la dépouille de son maître.
C'était le tour des prêtres.
— Approche ici, crapaud de bénitier, dit l'un des assassins à l'abbé Boissin.
— Faites de moi ce qu'il vous plaira î Tout à coup, une voix aigiie s'éleva :
— Arrêtez! Arrêtez! il a prêté serment.
C'était son ami, le cadet Garridel, qui intervenait de la sorte pour le sauver.
— Non ! Non ! Ce n*est pas vrai î s'écria Fabbé Boissin, et il s'affaissa, le cœur traversé d'un coup de pique.
Son confrère Pradon ne fut pas oublié. Il eut îc même sort, de sorte que, dans l'espace de quelques instants, quatre des conjurés de Banne furent exécutés sans jugement.
Ces massacres eurent un immense retentissement. Le juge de paix des Vans, Coren Fustier, qui devait peu après représenter son département à la Convention, s'avouait impuissant à les empêcher. Car l'inertie venait d'en haut.
Qu'était devenu, après la déroute de Saint- André-de-Cruzières, le chanoine Bastide de la Mollette?
Il s'était retiré dans son domaine de la Bastide, sur la route de Saint-Laurent-les-Bains. Le jour même de son arrivée, il vit sa porte forcée par les bandes du Directoire lancées dans toutes les directions.
Il les suivit sans résistance.
La première personne qu'il vit à la Bastide fut le chevalier d' Entremaux, convaincu lui aussi de fanatisme, qui avait été saisi au moment oii il s'apprêtait à rejoindre son ami l'abbé. On avait
fouillé ce vieillard de 65 ans, et on avait trouvé sur lui des papiers qui avaient été la cause de l'arrestation de l'ecclésiastique .
Le récit de leurs malheurs toucha le cœur de quelques gardes, qui n'avaient pas eu le temps de s'endurcir.
— Laissons-les s'échapper, dit l'un.
— Non! répondit leur chef, ce ne sont pas là nos ordres.
A Saint-Laurent, ils entendirent la messe avec ferveur.
L'ancien lieutenant général de l'armée royaliste prit la parole :
— Nous allons à la boucherie, déclara-t-il, mais que la volonté de Dieu soit faite !
Quant à son compagnon, il n'abdiquait rien de sa fierté habituelle :
— Je veux mourir en soldat, le sabre à la main. Et il redressait sa haute taille.
Ce fut le fameux dimanche 13 juillet qu'ils entrèrent dans Joyeuse enfiévrée. On voulut les conduire devant le Directoire. Mais on n'en eut pas le temps. Ils montaient lentement l'escalier de la Placette qui conduit à l'église, quand les mêmes menaces de mort qui retentissaient aux Vans, frappèrent leurs oreilles.
Le procureur syndic Boissy d'Anglas parut sur le seuil de la porte de la maison Souchère:
— Menez-les à la prison, ordonna-t-il.
— Point de justice, point de prison, répétaient avec ensemble les plus enragés ; la mort !
Il eut un geste qui prouvait son impuissance. Il resta à regarder la lutte de ces deux hommes contre la multitude. Ils cherchèrent à se réfugier dans le temple 011 se célébrait la messe constitutionnelle. On les en repoussa.
L'abbé de la Mollette, se voyant perdu, se mit à genoux et, levant le visage vers le ciel, il offrit sa vie. Son compagnon formait avec lui un contraste saisissant. Il n'avait point hérité de sa résignation. Son sang généreux de soldat bouillait dans ses veines.
Il s'était élancé sur un assassin dans Pespoir de lui dérober ses armes et de s*en servir pour se défendre. L'autre se déroba à temps.
— Mazette, fit-il, il a une poigne à tresser les baïonnettes comme des joncs.
Déjà les coups de sabre pleuvaient sur lui.
Un détachement du 38^ de ligne se trouvait sous les armes à quelques pas de là et assistait, impassible, à ce drame. Un témoin oculaire, cité par un historien local, rapporte que la fureur de la victime était belle à voir.
— Soldats, mes amis, une épée! une épée! Je ne vous demande pas de me secourir, mais un soldat français a-t-il jamais refusé une épée à un
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soldat comme lui, à un français comme lui, à un homme d'honneur enfin, qui veut se défendre contre des scélérats?
Les rangs ne bougeaient pas. Les hommes restaient appuyés, sombres, sur leurs fusils. Quant aux chefs, ils n'avaient point reçu d'ordre pour intervenir.
Le chevalier d' Entremaux se garantissait des coups avec ses deux bras qui n'étaient qu'une plaie. Enfin, quelqu'un lui tira un coup de pistolet par derrière, ce qui le libéra de ses souffrances.
Que dire du supplice réservé, aux Vans, au cordonnier Rivière, dit Le Dragon, et de celui de Reynaud, le plâtrier, arrêté au moment où il accompagnait ses deux fils à Elge, pays de leur mère, et de celui âe. Jean-Pierre Théron, entreposeur des tabacs, survenus dans cette journée du T3 juillet...
Théron des Vans, était père de six enfants. Sa participation à la seconde fédération de Jalès lui avait valu un an de détention dans les cachots de Pont-Saint-Esprit. Il venait de rentrer dans sa famille, quand il se trouva compromis à nouveau dans l'équipée du comte de Saillant, C'en était trop.
Aussi, lorsque la populace, redevenue reine du pavé, chercha des sujets pour assouvir sa soif de sang, il fut l'un des premiers happé.
— Le peuple est toujours juste, même dans ses vengeances, dit sereinement le procureur-syndic en abordant ses collègues.
Ce fut toute l'oraison funèbre des victimes.
Recherchés, traqués avec une sorte de frénésie, les royalistes de Jalès périrent en grand nombre, sans même qu'un semblant d'appareil de justice eut été dressé pour eux.
Boissy d'Anglas, avant de retourner à Privas, annonça à l'Assemblée Législative qu'il « doutait qu'un seul des accusés puisse comparaître devant la Haute Cour, plus de deux cents ayant péri ».
Un soir, un membre de la Société populaire des Vans, vint dire à ses collègues assemblés :
— Debout, citoyens, je viens de dénicher un nid de corbeaux !
Il s'agissait de huit prêtres des environs réfugiés à la paroisse de Naves, et dont on soupçonnait les agissements depuis quelque temps.
On venait d'apprendre la prise du château de Banne par le comte de Saillant ; et la fureur était à son comble. Aussitôt la compagnie de M. Bois Bertrand, qui venait de battre en retraite devant les royalistes, est réquisitionnée.
Les prêtres arrêtés furent conduits aux Vans où ils furent interrogés par Boissy d'Anglas.
2l6 LA CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI
Le 14 juillet 1792, vers midi, les Mastrens s* établissent sur la place de la Grave et réclament à Coren Fustier, les « calotins ». N* obtenant — et pour cause — point de réponse, il enfoncent la porte du local où sont enfermées leurs victimes.
L'une d'elles, M. Bravard, voit cet assaut par la fenêtre et dit à ses collègues :
— Mes amis, notre dernière heure sonne ! Préparons-nous à mourir.
Ils entendaient le bruit des sabres qui battaient contre les murs.
Leur cellule est envahie. On les met à même de choisir entre la prestation du serment schismatique et la mort.
Ils répondent par la bouche de leur doyen qui a 70 ans. Il s*écrie :
— La crainte de la mort ne nous fera point trahir notre conscience!
On les arracha de la pièce où ils se tenaient par groupes de trois. En se rendant au supplice, ils étonnaient les assistants par leur sérénité.
La clameur de la vengeance s'amplifiait, dépassait le cadre du Vivarais. Elle allait marquer ses victimes au loin, au milieu même de la force publique requise pour les mettre à Tabri.
M. de Chabannes croyait Tavoir distancée en se retirant, après l'écroulement, dans sa campagne
de Pradelles, en Haute-Loire. Il y vivait paisiblement avec ses deux sceurs quand, un jour qu'il se promenait sur la place publique, trois espions le reconnurent et le désignèrent à des dragons qui passaient. On se saisit du malheureux qu'on retint à la maison commune, en attendant les instructions des autorités du Puy.
Elles vinrent. Elles étaient brèves.
— "Amenez-le ici ! fut-il répondu.
On le hissa sur un chevad, en le flanquant de cinq dragons comme escorte.
— Ne craignez rien, avait dit leur capitaine à la famille qui s'inquiétait. Avec moi et les miens, il est en sûreté !
A peine étaient-ils en dehors de la petite ville que des cris s'élevèrent jusqu'à eux. Ils étaient répétés à chaque maison que le cortège dépassait Les habitants sortaient et adressaient, du seuil de leurs portes, des invectives et des gestes de menace au « ci-devant ».
Ce fut bien autre chose au Puy. Un énergumène nommé Imbert, avocat, avait racolé une cinquantaine de gens sans aveu qu'il jeta sur la petite troupe.
Les dragons veulent résister. Imbert saisit la monture du prisonnier par la bride, tandis qu'un autre lui assène un coup de bâton sur la tête. Un troisième le désarçonne et lui décharge son pistolet en pleine figure.
2l8 LA CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI
L'ancien commandant du camp de Jalès était mort.
Croit-on que les soldats qui n'ont pas su empêcher cet attentat, vont refouler les factieux? Point du tout ; ils font volte face et fuient devant eux, laissant les deux sœurs de la victime disputer le cher cadavre aux assassins qui chantent le Ça Ira
Kst-il besoin d'allonger cette liste funèbre? Faut-il parler du sacrifice de l'abbé Mathieu Novi, en qui revivait l'âme d'un Horace, et qui, préférant la mort à l'apostasie, tomba sous les yeux de son père. L'abbé Joseph de Malbosc, frère de l'organisateur des deux premières fédérations, les quatre détenus du fort d'Alès, le chevalier de Vernède qu'on enterra vivant jusqu'au cou, tous égorgés, en ces journées de juillet 1792, achèvent de répandre sur le tableau, une ombre pourpre qui tâche ces pages d'histoire, de même qu'elle déshonore, en se prolongeant pendant de longues années, la Révolution.
Ainsi s'accomplit l'amère prophétie que le Psalmiste jetait aux sables de la Judée : « Ils verseront le sang de leurs frères comme de l'eau... »
L'impunité des fauteurs de désordre surprend d'abord, mais s'explique par le relâchement de l'idée de devoir. La moralité n'ayant plus de ressorts nulle part, on en était amené à considérer les pires exactions comme inéluctables, et ceux
qui devaient veiller s'endormaient dans le fatalisme. Du haut en bas de la hiérarchie, les fonctionnaires, sentant leurs prébendes s*enfuir comme Teau vive entre leurs doigts, se tournaient vers le régime qui montait. Ils ne songeait plus à défendre un fantôme. Ceux qui ne prenaient pas nettement position laissaient faire ou réagissaient avec mollesse, car ils ne trouvaient nulle part Tappui. Ni la monarchie qui déclinait ni la république qui naissait n'étaient assez fortes pour répandre un mot d'ordre. Pour trancher cette anomalie, il fallait un 10 août.
Les ramifications de la conspiration de Saillant étaient telles que le représentant Châles pouvait s'écrier :
« J'en ai eu sous les yeux tous les éléments et, j'ose le dire, jamais les traîtres n'en ourdirent jusqu'à ce jour une plus vaste, une mieux conçue, et dont les résultats menacèrent plus directement les droits que nous avons conquis ».
En efFet, les enquêteurs s'ingéniaient à trouver, dans les provinces, des ramifications du complot.
A Grenoble, un sieur Pierre de Mourillon se présenta devant la Commission Extraordinaire, chargée de réprimer les menées royalistes. Il venait dénoncer deux agents de Saillant pour l'Isère • Monier de la Quarrée, qu'il avait connu à Turin,
étant émigré comme lui, et Toncle de celui-ci, Thomé des Gaudins, ancien président à la cour d'Aix. Ils habitaient ensemble le bourg de la Mure.
On se saisit de ces deux suspects. L'inspection de leurs papiers amena des perquisitions chez une centaine de personnes de la province.
Malgré tout ce soin, il est des conjurés qui passèrent entre les mailles du filet, comme le fameux curé de Chambonas, qui avait eu la chance de ne point se trouver près de Saillant au moment de son coup de tête.
Comme le soulèvement avait été "fixé au 15 août, il avait cru pouvoir arrêter, auparavant, certaines modalités d'action avec les royalistes du Puy. Ce fut le 12 juillet, qu'il apprit Técrasement de ses amis. Il fit demi tour et courut se réfugier en Gévaudan où son frère Dominique alla le rejoindre.