CHAPITRE IX
Troisième soulèvement
Depuis la mort de Louis de Malbosc, Claude Allier n'avait pas perdu espoir. Il avait conçu un vaste projet.
— Nous aurons une armée quand nous le voudrons, assurait-il, et la configuration de notre pays nous permet de faire de la province tout entière, un réduit fortifié où viendront s'user les troupes. Le moment est propice : à Montpellier, les prêtres, réfractaires et les assermentés ne pouvant se souffrir, ont fait k compte de leurs partisans, et ceux-ci se sont afFrontés dans la rue à la fin de Tannée passée ; à Lunel, la vieille querelle entre catholiques et réformés s'est rallumée, de sorte qu'on a dû fermer les églises le jour de la Toussaint. Plus au sud, Arles est en état de rébellion permanente contre l'Assemblée Législative. Si nous portons nos regards sur les âpres montagnes qui ceinturent nos vallées, qu'y voyons-nous? demandait-il. Yssingeaux, qui est la clef des eaux de la Loire avec la ville du Puy nous est, comme elle favorable, tandis que, com-
me des murs, les roches du Gévaudan nous font un rempart contre toute surprise venant des Pyrénées. Au milieu de cet appareil de défense qui peut, en un instant se transformer en machine offensive, notre oasis de Jalès nous invite par sa fraîcheur, et forme une étoile au centre d*un système cosmique grandiose.
Le prieur continuait :
— Des bagarres, des tumultes, disait-il, ni plus ni moins qu'au temps de Tincendie de Nîmes. Les Vans, Brahic, Saint-Laurent-les-Bains, Gravières, oii nous avons des amis, sont les théâtres de désordres que nous flétririons s'ils ne prouvaient la survivance de notre antique foi et le loyalisme dont elle est la compagne.
Dans ce dernier bourg de Gravières, il s'était passé, il y avait quelques jours, la scène suivante, qu'il expliquait avec force développements.
Le 15 janvier, au moment où le prêtre officiait dans la vieille église, un détachement du 38' de ligne, ci-devant Dauphiné, fit irruption au milieu des fidèles. A l'aspect de cette troupe, la frayeur s'empare de tous : les femmes s'évanouissent, les enfants crient et courent dans tous les sens, le prieur quitte l'autel et se retire dans la sacristie où il est aussitôt suivi par plusieurs soldats qui l'interpellent brutalement. Mais les paysans, se croyant menacés, s'arment des bancs, arrachent les planches, brandissent les barreaux servant de
balustrade aux tribunes et tombent sur les intrus. Ceux-ci fléchissent. Ils se replient dans les rues. La surprise était manquée. Certains avouent que leur but, en envahissant le lieu sacré, était de s'emparer de Louis Pelet, dit de Pialety, qui s'y était rendu, en cette matinée dominicale, avec plusieurs amis.
Pelet, dont le nom revient souvent sous la plume de l'historien, levait des recrues contre la révolution à l'instigation du prieur de Chambonas. Il avai't 32 ans et, doué d'une force herculéenne, il se dépensait sans compter pour remplir cette tâche qui paraît avoir été de plus en plus difficile à mesure que le pouvoir de l'Assemblée prenait de la force et que les tentatives de réaction se brisaient, les. unes après les autres.
Grâce à l'attitude décidée de ses compatriotes, il put échapper aux soldats. Il se réfugia dans les ravins de la serre de Banne. Ces terres incultes devenaient l'asile des proscrits politiques, après avoir été la providence des contrebandiers.
Kn relatant ces faits. Allier voulait montrer au comte d'Artois que le moment était bien choisi |X)ur une campagne qui eut trouvé l'approbation des frères du roi.
Il se faisait fort de réunir à Jalès, pour la troisième fois, une armée de 15.000 hommes.
Car, malgré l'arrêt de prise de corps dont il avait été l'objet à l'issue de la première affaire,
il ne se portait pas mal. Il rédigeait des plans, combinait des mesures. Il avait des idées arrêtées qu'il commentait du haut de la chaire, en les assaisonnant toutefois d'un certain opportunisme qui montrait sa largeur de vues. Il acceptait les idées nouvelles dans ce qu'elles avaient de sain : au cours d'une perquisition qui eut lieu le 11 juillet 1792 à son domicile, on trouva des papiers qui auraient pu être signés par certains hommes d'Etat d'une orthodoxie libérale non douteuse. Il avait écrit une étude tendant à établir que la « souveraineté du peuple contenue dans ses limites naturelles, n'est pas incompatible avec le principe monarchique ».
Quelqu'un lui demandait un jour pourquoi il s'élevait si fort contre l'évolution des moeurs d'une certaine catégorie de Français.
— Vous niez donc les lumières du siècle?
— Non certes, répliqua-t-il, mais c'est le diable qui porte les torches!
Il n'était pas rare qu'il fit à ses ouailles attentives un cours de droit légal :
— Une loi, pour être obligatoire, doit être promulguée par un pwivuvoir légitime ; elle doit aussi être juste et avoir pour fondement le bien public. Quand une de ces qualités manque, les autres ne valent rien. Or aujourd'hui, on vous amuse, on vous attire, sous d'agréables mais trompeuses apparences de bien public. Une telle loi qui trouble
le repos, qui renverse Tordre, ne î>eut être exécutée.
La Société populaire des Vans, à la tête de laquelle était un ancien maître d'école de Chambonas chassé pour immoralité, ne lui permit pas de continuer ses discours.
On le retrouve à Saint- André-de-Cruzières, pensionnaire chez la veuve Fabre, dont il chapitre les deux fils.
Ce prêtre entreprenant voyait déjà la vallée de Jalès remplie d'hommes armés qu'on jetterait à l'improviste sur la ville du Puy, dont les deux tiers des habitants étaient royalistes. En laissant sous ses murs seulement deux mille volontaires grossis de ceux que fournirait le Velay, avec MM. de Chabannes et Lestang, on contiendrait facilement la partie des montagnes qui l'avoisine. On serait sans inquiétude pour le reste.
Il fallait s'assurer, ensuite, trois villes qui figuraient déjà dans le plan de M. de Malbosc : Pont- Saint-Esprit, Alais et Uzès. Puis, dans une envolée prophétique, Claude brossait à coups nerveux, les possibilités qui s'oiffraient aux contre-révolutionnaires...
Il y avait surtout Arles, Arles qui garnissait ses remparts de canons et qui creusait des fossés.
qui bâtissait des retranch-ements. Les Chiff artistes, qui représentaient rélément aristocrate de cette ville, s'entraînaient publiquement au maniement des armes. Le maire Loys avait installé, sous un marché couvert, une sorte de « Grenier d'abondance », où il entreposait des subsistances qui eussent assuré la nourriture d'une armée entière.
On se passait des billets qui servaient de moyens de ralliement, et sur lesquels on lisait ceci :
L^ honneur. Chiffon, tu soutiendras, Et de ton sang, le scelleras.
Ceux qu'on appelait les « patriotes » étaient l'objet d'une surveillance active qui se traduisait parfois par un internement de durée variable dans les cellules de la maison de ville.
Une telle agitation ne tarda pas à indisposer les révolutionnaires d'alentour qui résolurent d'y mettre un terme avec l'audace qui, de tout temps, les a caractérisés et leur favorise l'impunité.
Un attroupement, composé en grande partie d'étrangers, sortit de Marseille et, après avoir commis divers excès, se porta sur Arles.
Ils y parvinrent le 23 mars 1792, mais ils s'étaient grossis en route de toute une racaille de rencontre. Ils avaient entraîné deux administrateurs du département des Bouches-du-Rhône, dont
la présence impuissante conférait à rexpédition une sorte de caractère officiel (i).
Après que la terre eut porté pendant des lieues, sans trembler, la tourbe de ses plus obcurs basfonds^ de ceux où ne pénètre jamais le soleil de la nature et de la bonté — la mer vomit son écume sur les rivages d'or granuleux qu'un azur immortel ceinture. Cinq voiliers s' entr' ouvrirent et donnèrent passage à d'autres pillards. Avec une rapidité dont rien ne peut donner l'idée, ils se répandirent sur les bords du Rhône. Ils firent un butin immense dans les chaumières, car plusieurs particuliers, croyant trouver là plus de sûreté qu'à la ville, y avaient déposé leurs effets les plus précieux.
Mais ils songeaient au but principal de leur incursion et revenaient camper devant Arles. Ives portes étaient ouvertes. Ils ne voulurent point y passer et pratiquèrent à coups de canon, dans les remparts croulants et vétustés, une brèche par où ils s'engouffrèrent.
Deux édifices publics, la maison des douanes, des demeures privées sont aussitôt livrés aux flammes. Un bateau chargé de marchandises est coulé. Ils lèvent, comme en un pays conquis, un impôt de trois cent mille francs. Ils logent chez
(i) Les Marseillais mêlés à la population flottante des ports, s'étaient fait une spécialité de ces razzias. Elles les amenèrent dans le Vaucluse, dans le Gard et jusque dans les Basses- Alpe's.
l'habitant, et on imagine avec quelle discrétion ils usent de cette hospitalité.
L'occupation dura trois jours, pendant lesquels les Marseillais dispersèrent les approvisionnements du maire Loys, dévalisèrent les armuriers, saccagèrent les églises. Quelques notables furent immolés.
Parmi les plus enragés, se trouvaient Jourdan, surnommé Coupe-Têtes, palefrenier du gouverneur de la Bastille, et la clique qu'il remorquait, tous fraîchement évadés des posons d'Avignon. Ils furent reçus et fêtés comme des martyrs de la liberté.
C'est que Jourdan en était le champion farouche dans le Midi. Il se promenait, en quête d'une répression possible, reniflant les complots, et parcourant les provinces en faisant le vide devant lui, comme un sanglier dans les halliers. Il disait que ses camarades et lui étaient les maîtres du royaume, et qu'ils iraient s'établir partout oii ils voudraient. Nous le retrouverons en Ardèche quelques mois plus tard.
A l'époque de la démarche de Claude Allier, — Tannée venait d'éclore — on pouvait compter sur Arles et sur quelques autres citadelles de la réaction.
Trop de précipitation, une trop grande confiance de la part des chefs, feront craquer ce réseau tissé à grand peine. De sorte que le plan du prieur ne sera formé que de débris.
— Approuvez-vous cette attitude, Monseigneur, demandait Tabbé,
— Tant d* abnégation m*étonne, répondit le comte en souriant.
— Nous nous disons souvent entre nous : Quand on pense que c'est pour des princes qui ne savent pas même notre nom que nous couchons à la belle étoile, que nous laissons tout, que nous risquons notre tête !
— Ce rouleau qu'on appelle la Révolution s'avance sur nous : nous le ferons reculer.
— Mon frère n'a pas compris cela !
— Il est mal servi.
— Oui, mais en reculant prenez garde que cette machine ne vous écrase.
— Oh! soyez tranquille, nous sommes avertis.
— Eh! bien, rapportez-moi un document, l'engagement, la preuve, enfin, que votre province est prête à prendre une seconde fois les armes pour notre cause, et nous vous donnerons ce qu'il faudra pour vaincre.
Le séjour de Claude Allier à Coblentz dura une quinzaine de jours.
A la Bastide, à l'entrée du pays de Gévaudan enclavé dans d'âpres aspérités du sol granitique, le 22 février, les chefs se réunirent dans une- salle
d 'auberge sous sa présidence, il leur fit le récit de sa démarche et ne reçut que des approbations. Un ordre du jour qui s*orna de 57 signatures fut voté.
Il fallait le faire parvenir aux émigrés. Qui était plus propre à cet ouvrage que le frère même du promoteur, Dominique, robuste paysan, que nous avons vu passer dans le décor au premier soulèvement?
Quelques semaines s'écoulèrent, au bout desquelles Dominique, partit avec le document réclamé, à pied, poussant devant lui un troupeau de moutons.
Il s'en défait à Chambéry. Puis, tantôt en poste, tantôt faisant le chemin seul, le long des routes inconnues, il parvient à Coblentz le 3 mars.
I' Pour prix de ses peines, il reçut une belle jument qui l'accompagna pendant toute la campagne.
Comme il fallait donner satisfaction aux désirs du Midi, on lui choisit un général.
Le comte Thomas de Conway qui fut nommé, était un vieux soldat qui avait fait ses preuves dans rinde, aux côtés de Dupleix. Il avait émigré au printemps de 1791.
Il recevait pleins pouvoirs pour la conduite des opérations. On pourvut à ses dépenses en lui don-
liant k droit d'emprunter jusqu'à concurrence de 300.000 francs.
Pour l'aider, il fallait un commandant en second qui connut admirablement le pays. Le choix fut tôt fait puisqu'il eut lieu sur place. On nomma Louis de Saillant.
M. de Saillant parcourait les sentiers du Vi varais aussi aisément que les muletiers qui les sillonnent depuis leur tendre enfance.
Il avait tenu garnison à Largentière, puis à Joyeuse. Nous le trouvons en 1790 à Pont-Saint- Esprit où il prend un vif intérêt à la fédération de Jalès. Il passe à Alais sans y rester, gêne par son inaction les mesures de police, et tente à Perpignan le complot avorté que nous connaissons.
Il reçut de Conway des instructions précises :
« Il se rendra dans le pays avec Dominique Allier, il verra sans éclat quelques personnes à Mende. Mais il ne prendra aucune décision sans en rendre compte.
« Il modérera la juste impatience des fidèles catholiques indignés des horreurs qu'ils ont éprouvées, en leur faisant sentir qu'une tentative prématurée aurait les suites les plus funestes ».
Il s'aboucha pendant son séjour avec le marquis de la Rouerie et se mirent d'accord sur la nécessité d'un mouvement d'ensemble. Ils. reçu-
rent en même temps leurs commissions de commandement (i). L*un s'occupait d'une Association Bretonne pour sauver la monarchie. On connaît Tautre.
M. de Saillant se mit en route avec quatre amis He 8 mars 1792.
Beaucoup de difficultés vinrent entraver leur passage en France,
Avant de les relater, il nous faut regarder par delà des Cévennes..
On sait que les royalistes de la Lozère avaient suivi avec sympathie les efforts de ceux du Vivarais. lis s'étaient cependant confinés dans une attitude passive qui fit choir sur les seconds tout le poids du soulèvement de février 1791.
Cela tenait d'abord à leur manque de préparation. Moins nombreux et plus dispersés, ils n'avaient point de chefs comparables à un Malbosc ou à un Sauveplanne. Ils se bornaient à se réunir à Mende autour de l'abbé de Sir an pour Tentendre louanger les tentatives de Jalès.
Le vénérable évêque de Castellane, insermenté, approuvait du fond de sa vieille demeure de Chanac l'attitude de son vicaire général.
(i) Saillant, 5 mars 1792 - Tuffin de la Rouerie, 2 mars 1792.
Il se reposait sur lui, entretenait une correspondance fournie, apostrophait ses ouailles, mais il n* avait plus la force de donner le mot d* ordre définitif.
Seul, dans un bourg perdu à plusieurs centaines de pieds d'altitude, un notaire. Charrier, ancien député du Tiers à la Constituante, que les « patriotes » appelaient « Tinfâme », s'agitait à la tête d'une poignée d'amis.
Par un calcul auquel ils sacrifiaient le succès de gaieté de cœur, ces opportunistes voulaient ravir aux Vivarois l'honneur de la première bataille. Ils ne s'employèrent que mollement dans l'affaire du camp de la Cèze. Ils se recueillaient, attendant on ne sait quelle occasion meilleure.
La simultanéité du soulèvement qui, éclatant partout à la fois, devait déferler dans quatre départements vers les rives de la Méditerranée où croisaient les voiliers espagnols chargés de matériel, cette cohésion de la contre-révolution désirée par le Comité de Jalès, ne fut pas réalisée. Pendant que l'Ardèche et le Gard s'ébranlaient, la Lozère et la Haute-Loire restaient inertes, à part quelques éléments comme ceux de Villefort, qui était un fief de l'abbé de la Mollette, ou de Bagnols.
Ils s'avisèrent de prendre la chose au sérieux quand le parti de l'attaque revint amoindri d'une attaque isolée.
Cependant, on ne portait plus la cocarde. Ceux qui n* avaient pas cru devoir la supprimer la plaçaient du côté droit de leur coiffure, en signe de ralliement.
Dans les gros bourgs, comme celui de VilJefort en Lozère, on embauchait des déserteurs qu'on dirigeait ensuite sur Mende où on les logeait au hasard. Quelquefois c'était chez des particuliers, plus souvent on les ramassait à l'hôtel de la Croix de Malte.
Ces recrues faisaient grand tapage. Elles tiraient des coups de pistolet — pour se faire la main — expliquait leur chef, M. de Borel, elles chantaient à toute gorge. Elles passaient des revues et manœuvraient sous l'étiquette de a Garde Nationale ».
Pour les armer, il se créait des industries guer^ rières. Les maréchaux forgeaient des piques, les ménagères grattaient les murs de leurs caves pour recueillir le salpêtre, les paysans évidaient des troncs de chênes qu'on montait en canons primitifs.
Bref, on ne perdait pas un instant, ce dont se réjouissaient les conspirateurs que nous trouverons assemblés chez Mme de Mirandol, dans un salon de la plus vénérable demeure de Mende.
Il est encore, en des coins de province, de ces pittoresques maisons qu'on découvre au hasard d'une flânerie, et qui dégagent une douceur en-
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velopipante, comme cette poussière ancienne qui séjourne dans les plis des choses oubliées.
Haute de deux étages, dressée au fond d*un jardinet somnolent, celle de Mme Mirandol offrait aux passants une façade cuite et lavée tour à tour par les intempéries. Les fenêtres aux étroits balcons demeuraient ordinairement closes sur les habitants.
La porte à deux vantaux était massive. Un dragon de fer y était posé à plat et semblait désirer la main du visiteur saisissant le heurtoir, comme pour une caresse.
Ceux qui y fréquentaient, Charrier et Tabbé de Siran, de Chabannes et Borel étaient pénétrés de leur mission. Ce dernier était le plus violent. Il ne tarissait pas en injures contre le Directoire du département qu'il intimidait.
— Qu*à cela ne tienne, lui répondaient les autres, nous aurons sous peu une superbe occasion de nous affirmer. D*Albignac nous gratifie de trois compagnies du régiment de Lyonnais pour nous faire tenir sages. Montrons-lui qui nous sommes!
Deux partis s'offraient à eux. Le signal devait partir du camp de Jalès, mais il tardait à se produire. Rien ne le faisait prévoir. Devaient-ils l'attendre et se résigner à marcher dans le sillage de leurs voisins? Ou bien profiter du prétexte que leur offrait si à propos l'autorité, interpréter, comme naguère Uzès, l'arrivée de soldats hostiles
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comme une provocation et la relever sans tarder?
Ce fut cette dernière thèse qui basait le succès sur un coup de dés, qui l'emporta.
L'affaire éclata dans la matinée du dimanche 26 février 1792. Il est hors de doute que les troupes de lignes étaient i>révenues contre une population qu'elles jugeaient acquise au fanatisme. Leur commandant, M. de Lourmel, fut sommé par la municipalité de vider les lieux, après que des bagarres eurent troublé la paisible petite ville. Pour éviter un conflit oii il aurait eu le dessous, ce militaire donna Tordre de la retraite, non sans en appeler à T Assemblée Législative.
Pour obtenir ce résultat, on avait été obligé de mettre sur pied les forces royalistes qui s'avérèrent en effet imposantes. Le pays, alerté par des émissaires qui prédisaient une offensive foudroyante, produisit ses plus beaux défenseurs.
Mais cette journée n'eut pas de lendemain. Et le représentant, Châteauneuf-Randon, envoyé en mission spéciale, appliqua ses instructions d'une main de fer. Il reçut une réception chaleureuse chez les milieux jacobins qui parurent de nouveau.
Les habitués des réceptions de Mme de Mirandol furent décrétés d'accusation — la plupart étaient récidivistes — et s'éparpillèrent.
Le notaire Charrier regagna son village de Nasbinals oii il continua seul la lutte. L'evêque de
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Castellane, prit le chemin de rémigration, mais il fut arrêté à Dormans en Champagne. Il tomba, en septembre, percé de coups de sabre, sur les marches de r Orangerie de Versailles.
Quant à Borel et à ses amis, ils se dirigèrent sur Lyon et parvinrent à franchir la frontière pour se rendre à Chambéry, d*où M. de Saillant venait de partir.
L'ancien agitateur de Mende avait perdu son assurance. Il déclarait :
— Je suis bien fâché de n'avoir pas suivi les conseils qu'on me donnait, mais quand j*ai vu les grenadiers parcourir les rues en brandissant leurs armes, je me suis dit : c'est une affaire faite, il n'y a pas à reculer!
Il n'aimait pas Saillant à cause de son caractère personnel.
Avec son entourage, il s'exprimait durement sur son compte. Lorsqu'il apprit son départ, il alla jusqu'à dire :
— Il faut craindre les plus grands malheurs, quelle force peut avoir une armée commandée par un fou sur les plans d'un curé?
Il s'employa à circonvenir Connway, lui conseillant l'attente, alors que celui-ci y était déjà trop disposé, l'effrayant sur les dangers qu'il courait.
— L*expérience m'a prouvé, prétendait-il, que les campagnes ne bougeront que sous Taiguillon de la terreur. En particulier, le Gévaudan, quoique peuplé de royalistes, ne fera rien d*énergique. H est si lourd et si froid qu'on ne le soulèverait pas avec les plus forts leviers.
Toutefois, il tramait de nouveaux complots.
Les nouvelles se faisaient de moins en moins bonnes, et Connway, qui suivait de près son lieutenant, prit la détermination de se fixer à Chambéry, pour voir venir.
Lorsqu'on Tapprit, il y eut quelque stupeur parmi les enthousiastes qui attendaient bien autre chose de lui.
Une nuée de conseilleurs s'abattit autour de lui. Une petite cour se composa à Timage de celle de Coblentz.
Louis de Saillant était sorti en secret de Chambéry. II retrouva ses compagnons à quelque distance, dans une maison isolée sur les bords du lac du Bourget.
Tl avait été convenu qu'à cet endroit une voiture devait les prendre pour les transporter à Yenne, gros bourg oii ils comptaient s'embarquer pour descendre le Rhône jusqu'à Lyon.
L'attelage manqua au rendez- vous.
C'étaient des hommes résolus. Le comte regarda ses compagnons. Le plus jeune, le chevalier de
Melon, qui avait vingt-quatre ans, dit simplement :
— Marchons!
Ils assurèrent leurs bagages sur leurs dos et commencèrent l'ascension de la montagne du Chat, qui les séparait du fleuve.
A trois heures du matin, ils virent miroiter dans le brouillard, des nappes liquides. Peu après, ils frappaient à la porte d*un batelier qui vient ouvrir en grognant.
Cet homme consentit à les conduire.
— Nous devons passer devant le poste-frontière, dit-il, je vous conseille de rester tranquilles.
La lune se voilait de nuages épais qui semblaient, par instants, descendre au ras du sol et dans lesquels disparaissaient les arbres et les cul- ♦^"res. On n'y voyait pas à dix pas devant soi.
Le canot devait passer inaperçu au milieu de cette atmosphère de ouate. Cependant, T homme leva ses rames qui cessèrent de frapper Teau de façon rythmée.
— C'est une singulière idée, leur dit-il, que de voyager la nuit par un temps pareil.
— Nous avons été retenus en route, fit Saillant, car les relais sont mal combinés de l'autre côté, et nous sommes attendus à Lyon pour conclure une affaire importante.
Le passeur ne répondit rien, mais, à la façon dont il regardait la mine fatiguée et les habits défaits des voyageurs, on voyait qu'il n'était pas convaincu.
Il laissait aller 1* embarcation qui dérivait vers le bord.
— Où allons-nous? s*écria le chevalier de Melon, qui s'en aperçut.
— Au diable si vous voulez, car je me refuse de conduire des gens comme vous, au risque de finir en prison.
Et, enjambant le banc, il saisit la barre des mains de l'un des passagers, interdit.
Un choc violent, qui les renversa les uns sur les autres, les avertit qu'ils venaient de toucher terre. Quelles que fussent les exhortations qu'on lui fwodigua, le marinier demeura insensible.
— C'est bon, conclut Saillant, nous passerons quand même.
Mais ils s'aperçurent qu'il leur était impossible de franchir les cordons de troupes que le roi de Sardaigne avait disposés.
Ils revinrent sur leurs pas et s'installèrent au Bourget, où ils vécurent sans bruit.
Enfin, Saillant parvint à gagner le Vivarais, en compagnie de Dominique Allier.
Il devait, suivant les instructions de Connway, se procurer le plus tôt possible, « munitions, vi-
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vres et effets nécessaires à la coalition des fidèles sujets de Jalès » avec Taide du notaire Perrochon, promu directeur de T intendance.
Il serait entouré par des officiers de mérite : M. de Portalis, du génie de la ville d'Arles, qui s'occuperait d^s reconnaissances, Roux de Saint- Victor, un de ses anciens officiers aux chasseurs de Roussillon, M. de Montfort, et tenait à conserver auprès de lui T actif chevalier de Melon, dont le cerveau bouillonnait d*idées hardies.
II fallait organiser comme autant d* ilôts de résistance, dts corps permanents dans les paroisses.
Le nouveau venu s'imaginait que sa présence suffirait pour agglomérer une armée. En quoi il se trompait lourdement.
Il pensait que son intervention devait faire beaucoup, et son arrivée difficile plus encore.
Il s'installa à Saint-André, chez la veuve Fabre, dans la même maison qu'habitait le prieur de Chambonas. On ne connut plus que M. Serouzet, marchand de bestiaux, et dont les déplacements n'avaient pour raison apparente que des visites professionnelles chez les fermiers.
Cependant, le pays était inondé de proclamations, brûlantes où, après que le courage du peuple était loué, on annonçait qu'il recevrait son couronnement.
LA CONTRE-RÉVOLUTION DANS hU MIDI 167
« Le jour de la vengeance est arrivé. Que les méchants tremblent : la foudre est prête » .
Et le dimanche les gars pouvaient lire sur les murs des bourgs la promesse que, dans le pays des montagnes, quarante-cinq mille hommes se tiendraient prêts à entrer en campagne. On commentait cette assertion dans les auberges, en face de quelques pichets de clairet, on en parlait sur k parvis de Téglise, et le soir, au moment où les flambées des âtres réunissaient les travailleurs, la présence d*un mystérieux général occupait les esprits.
Un génie néfaste s*achamait à détruire les espoirs tenaces que Saillant cultivait comme ceux qui soutenaient Sisyphe dans son travail toujours renaissant. A peine venait-il d'imprimer sa proclamation qu'il en recevait un cinglant démenti. Les amis dont il comptait faire son arrière garde, venaient de recevoir une leçon qui les retranchait de la scène.
Après Arles, et malgré l'exemple de la ville de Mende, les royalistes d'Yssingeaux impatients de prendre les armes, avaient démasqué leurs batteries et avaient été écrasés. De quelque côté qu'il se tournât, Saillant distinguait des nuages sombres qui alourdissaient le ciel.
Et c'est avec impatience que cet homme qui avait vu si grand, écoutait, dans sa chambre de
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Saint-André, le récit de M. de Létang, qui arrivait de ce coin de province, dont le dressage lui avait été confié.
La pièce était éclairée par une fenêtre par laquelle on pouvait voir, en soulevant les rideaux raidis par Tempois, une vaste étendue de pâturages verdoyants. Tout y était luisant, d*une propreté attentive. Le sol était pavé en carreaux rouge clair. Sur la cheminée où battait une pendule, on avait mis comme ornement deux grandes tasses à fleurs. Dans un coin, on voyait un lit à colonnes sur lequel s'amassait Tintimité du soir tombant. Une commode ventrue, une table près de laquelle était disposé un fauteuil qu'occupait le comte, complétaient l'ameublement.
Depuis quelques mois, il avait un peu vieilli ; autour de ses tempes, ses cheveux noirs se mêlaient de fils d'argent, mais son visage restait agréable. Il était, au reste, bel homme avec une taille de cinq pieds six pouces, et savait séduire par ses paroles franches mais vives.
— La chose arriva le lundi de Pâques, disait le gentilhomme auvergnat. On avait répandu le bruit que, dans certains villages, les royalistes avaient dû se défendre contre les patriotes. Sans perdre un instant, on bat la générale, et la Garde Nationale s'assemble. La municipalité fait arrêter les Jacobins qui se sauvent dans toutes les directions. Elle désarme ceux qui font mine de résis-
ter, mais elle ii*empêche pas que le Directoire du département soit prévenu. La population surexcitée s'unit lorsqu'on lui apprend Parrivée des troupes régulières et occupe, en armes, sous le commandement de M. de Choumouroux, la promenade du Garde-Temps d'oii la vue s'étend au loin. Des prêtres prononcent des harangues. Les meilleurs tireurs sont placés aux entrées de la ville quand on signale T approche des commissaires départementaux marchant à la tête d'une petite troupe formée de gardes nationaux du Puy.
— Oh ! les maladroits, grommela l'officier, qui s'enfonça dans son fauteuil, qu'ont-ils fait là !
— Attendez, reprit son interlocuteur, on tente de parlementer, car les autorités s'effraient des responsabilités qu'elles risquent d'assumer. On conclut un accord aux termes duquel les représentants des lois iniques pénétreront dans la ville accompagnés seulement de cinquante hommes pour imposer leurs volontés. Mais, les habitants blâmèrent si fort le maire de cet arrangement qu'on dut protéger sa vie. On n'entendait que des cris de haine qui couvraient le son du tocsin. Une agitation indescriptible régnait. Si bien que, lorsque les habitants du Puy parurent, ils furent accueillis par une fusillade générale.
— C'était accumuler fautes sur fautes...
— Ils y répondirent par deux coups de canon.
— Il n'y avait pas à résister, remarqua Saillant en haussant les épaules.
— Oui. La foule se dispersa en laissant des morts et des blessés. L'état de siège fut proclamé. On ne s*en tint pas là. Quelques personnes ayant transgressé la défense de regarder par les portes et les fenêtres, payèrent cher leur fatale curiosité. Le sonneur, qui fut aperçu à travers les ouïes de son clocher, fut atteint d'une balle.
— Je crois vous entendre faire le récit de la journée de Mende. C'était le même égarement.
Une femme vint apporter une lampe antique à verre dépoli et laissa les deux hommes silencieux. Au bout d'un moment. Saillant reprit :
— Je vois bien qu'il nous faudra agir seuls. Connway ne prend même plus la peine de répondre à mes lettres.
— Vous savez combien les communications sont difficiles, excusa M. de Létang.
— Cet Irlandais a été nommé grâce aux intrigues du parti qui désire la domination du gouvernement anglais en France (i).
— Il ne viendra pas?
— : Il a perdu de vue ce grand principe de politique que, pour anéantir ses ennemis, il faut savoir les écraser par leurs propres ruses, se servir
(i) Le parti dit "Monarchien" à la tête duquel était Mallouet.
de leurs propres ressources. Il s'est beaucoup occupé d*unifornies, de tentes, de canons, mais n*a pas pris la peine de s'assurer du personnel nécessaire.
— Pendant ce temps, nous errons.
— Je vais en appeler aux princes, dit Saillant en se levant brusquement.
M. de Portalis partit pour Coblentz avec un pli où étaient dénoncées les intrigues de Borel à Chambéry. Le commandant en second des fédérés du Vivarais se plaignait des noirceurs dont on le chargeait et demandait des instructions.
Mais l'émissaire fut retenu et l'auteur de la réclamation sermonné d'importance pour la liberté qu'il avait prise.
On lui conseilla de faire oublier l'erreur dans laquelle il était tombé en ne s' écartant sur aucun point de ce qui lui serait prescrit par son chef. Ce dernier, disait la note de Coblentz, en date du 8 mai, était seul qualifié pour proposer les mouvements convenables.
Rien n'était moins conforme aux aspirations de notre officier.
L'abbé Bastide de la Mollette arriva.
On convint alors de présenter, dans une conférence, aux commandants de légions, Saillant, qui s'intitulait : général de l'armée chrétienne et
royale de TOrient, par opposition au titre qu'avait pris le marquis de la Rouerie, qui commençait d'intriguer dans l'Ouest (i).
lis se retrouvèrent à la Bastide, au nombre de 35, dans le même estaminet qui les avaient abrités lorsque, répondant à la voix du curé de Chambonas, ils avaient renouvelé leur serment de fidélité au roi.
On était le 19 mai 1792. Après un hiver très doux, la douce haleine du printemps répandait un levain de joie. Sur la terre amollie, les feuillages humides se paraient de tendres couleurs, comme de jeunes créatures se préparant à une fête. Autour du bourg, les vergers, l'aubépine, les prairies payaient les bienfaits de l'air en lui restituant leurs plus délectables odeurs.
Saillant était superbe dans son habit bleu à boutons fleurdelisés. Il portait une cocarde blanche à son chapeau.
Ces hommes étaient impatients d'agir. Lorsqu'ils furent mis au courant des attaques dont leur chef était l'objet de la part des émigrés de Chambéry, ils ne purent contenir leur « vive indignation ». Comment peut-on, disaient-ils, calomnier l'héroïsme de ce gentilhomme qui, s'arrachant des bras du repos, est venu à travers mille
(i) Général en chef de l'armée royale de rOccident.
dangers, nous offrir son bras expérimenté? Les reproches dont on l'abreuvait ne pouvaient que nuire à la cause royale.
Une lettre de Borel, adressée au conspirateur de Jalès, en date du 18 juin, ne permet pas de se méprendre sur la nature des relations qui existaient entre ces deux ex-associés. Il T avertit que les Princes l'avaient rangé au nombre des rebelles, et lui donne le conseil de se faire oublier.
Saillant était forcé de répondre à ces attaques, le cœur plein d'amertume. Il voulait mener rapidement au succès ses entreprises qu'il était réduit à justifier.
Il parcourait de jour et de nuit, les routes du Bas-Vivarais, tantôt sous une étiquette, tantôt sous une autre, mais en observant toujours un secret jaloux. Un de ses compagnons (i) nous le montre « aujourd'hui à Privas, demain à Joyeuse, le jour suivant à Pradelles. L'eut-on cherché chez M. Pradille, de Saint- Andéol, il était au château de M. de Rochessauve! ». Ce dernier possédait près de Privas une demeure seigneuriale qui servait de refuge à nombre de prêtres réfractaires.
Le silence le plus désolant entourait ces travaux, car on n'avait plus de nouvelles de l'étranger. On avait la sensation de vivre dans un cercle
(i) Andéol Vincent,
d'où on ne pouvait sortir. Aurait-on la force de le briser, à Theure de Taction? Saillant, qui avait confiance en lui et en ses hommes, n*en doutait pas.
Il faisait le compte de ses forces, achetait du blé et des fourrages, combinait un coup de main sur 1* abbaye de Chambon, « maison très considérable située dans une vallée solitaire sur la route du Puy ».
Cependant, malgré les ordres du jour les plus pressants, les motions les plus enflammées, les conjurés attendaient en vain une marque d'encouragement.
On envoya à Chambéry un bourgeois nommé Donnât, auquel Saillant avança de sa poche 144 livres pour couvrir ses frais. Il revint bredouille.
La troisième Fédération vivaroise, prisonnière comme la famille Ugolin dans la tour de la Faim, ne tardera pas, comme elle, à se dévorer elle même.
Du reste, depuis le commencement du mois de juin, les patriotes étaient avertis qu'il se tramait quelque chose, lis prenaient leurs précautions : deux bataillons de Marseille occupaient les principaux postes du Gévaudan. On en annonçait six autres.
Malgré celles dont Saillant s'environnait, ses intentions commençaient à transpirer. L'abbé de la
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Molllette, n*était pas étranger à ces rumeurs qu'il entretenait par ses rodomontades pensant que c'était là un moyen de paralyser ses adversaires. Au contraire, l'émoi se glissait dans l'âme de ses amis dont les communications nous renseignent :
« Tu dois avertir le commandant, écrit l'un d'eux à un autre, que nous serions totalement ruinés si un retard nouveau faisait renaître de nouvelles inquiétudes et d'autres vexations. Nos jeunes gens — très nombreux — seraient alora si découragés qu'il serait moralement impossible d'en tirer parti ; nous avons été joués si souvent, qu'on ne peut se fier qu'à des certitudes ».
C'est pour les donner, ces certitudes, que leur chef les convoqua, la nuit du 23 juin, dans le ravin de la forêt de Malons.
Imaginez un cirque granitique entouré par des pentes abruptes, où ne croissent que de maigres fougères et de rares arbrisseaux. On ne peut y accéder que par un sentier de chèvres qui avait été indiqué par Pelet, l'ancien contrebandier.
Plus haut, la nature éclate dans son épanouissement et répand sa vigueur à la face des cieux. Ce sont des bruyères vierges, ce sont de gigantesques futaies vieilles comme le monde. I^a hache gauloise, déjà, n'osait pas les entamer, car nos pères avaient doté les arbres d'une âme et croyaient qu'ils souffraient des mutilations causées par des
mains profanes. Vues d'en bas, on songe à une sombre guirlande jetée après une fête.
Dans ce fouillis de verdure, on remarquait des sentiers étroits et bas en forme de voûte, où les sangliers passaient et repassaient, accompagnés de leur famille.
Il était minuit. La lune caressait la terre endormie, mais, de toutes parts, du sein de la vaste clairière que formait le vallon, semblaient surgir des roches calcaires de formes bizarres. On aurait dit des fantômes immobiles que Dieu avait placés là, comme des 'gardiens du désert. Au reste, toute vie n'était point exclue de ce site agreste. Des ombres se mouvaient, de place en place, et s'assemblaient autour d'une roche jetée sur le sol. Un homme la gravit et, étendant la main, se mit à parler. Ses phrases étaient soutenues par le concert intermittent des bêtes nocturnes. Des cris étranges se faisaient entendre. Le grand duc lançait, du fond de la caverne qu'il hantait, des sons dont la gravité soutenait les trilles du rossignol et le bavardage des grenouilles, lointaines habitantes des étangs.
Nous connaissons ces visages tendus vers l'orateur: ce sont ceux des tenaces paysans que le chevalier de Melon, car c'était lui, adjurait de faire un dernier effort et de « s'enterrer le sabre à la main, sous les débris du trône ».
Ceux-ci envoyèrent à Connway un vœu priant ce général de «se rendre incessamment sur les lieux, afin qu*il vit tout par lui-même et ordonnât en conséquence ». On lui accordait huit jours, au bout desquels, dans l'absence de faits nouveaux, « le pays se negardant comme abandonné et livré à ses seules résolutions, se passerait de lui ».
C*était donc un véritable ultimatum que le nomné Pierre Seran portait à Chambéry dans la nuit même.
C*était le troisième député. Il n*eut pas plus de succès que ceux qui Pavaient précédé. Il n*en devait pas avoir auprès du vieux colonial qui écrivait à d'Antraigues « que ces projets n'étaient, au fond, que chimères ».
Saillant avait fait du village de Banne sa base d'opérations, comme Louis de Malbosc avait choisi Berrias, Banne dont le château, au dire des contemporains, était Tun des postes les mieux établis de France.
Il était situé au haut d'une colline dominée ellemême, au Midi, par la montagne de Banelle. D'aspect séduisant, il ne rappelait en rien ces austères forteresses médiévales qu'on rencontre, affaissées, dans nos anciennes provinces. Une pe-
louse décorée d*un jet d*eau s'étendait devant le corps principal. Des revêtements de briques de couleur encadraient les portes et les fenêtres dont k nombre, dit-on, était de trois cent soixante-cinq, comme les jours de Tannée. Les tours d'angles, étaient surmontées de hauts toits en tuiles auxquels des épis de bois tourné et des girouettes à personnages donnaient de Taisance. Enfin, sur la face opposée à Tentrée, on dominait un enfoncement de terrain saisissant. Cette gorge, dont les flancs étaient si âpres que les pâtres les plus hardis osaient à peine s'y aventurer en plein jour, attirait le regard jusqu'à un de ces ruisseaux sans nom qui, pressés à la saison des pluies, desséchés l'été, parcourent les prairies en musant avec les bêtes qu'ils abreuvent.
Peu de temps avant l'arrivée de Saillant, une poignée de fanatiques avait pris possession de cette demeure et s'en servait pour répandre alentour ses exigences. Les autorités, quoique dépourvues de troupes, lui avaient imposé silence en lui envoyant une douzaine de gendarmas et une compagnie du régiment de Bourgogne Infanterie.
Mais, aux pieds des militaires, dans le village même, on s'approvisionnait de poudre, de balles, de vivres. On amenait, dans des bottes de paille de ces petites pièces d'artillerie qui portaient à cette époque le nom baroque de vit s de mulets.
Leur chef, M. Bois Bertrand et son lieutenant étaient impuissants devant le débordement de Tentrain populaire.
Le soulèvement avait été fixé au 15 août, jour de réjouissance là oii les nouvelles mœurs ne s'étaient pas encore imposées. Mi août, jour mariai de bonne humeur que n* avait point encore remplacé le 14 juillet, autre anniversaire, autre époque!
La récolte des cocons était terminée, et cette opération capitale laissait dans ces contrées quelques ressources.
Dès les premières heures, le vicomte de Bloud, de Thueyts, devait pénétrer dans la ville du Puy, avec Taide de M. de Chabannes. L'ordre qui prescrivait ce mouvement fut connu des autorités dans les circonstances suivantes.
Un habitant de Banne se plaignit à M. Roger, commandant en second la garnison du château, que son potager, une nuit, avait été complètement dévasté par des inconnus. Les légumes avaient été emportés ; on avait coupé les branches de ses arbres. L'officier, s' adjoignant le juge de paix du canton, Coren Fustier, et quinze gardes nationaux, commença, le i^ juillet, son enquête sur ces déprédations.
On ne découvrit rien, mais la curiosité des chercheurs fut éveillée par un incessant va et
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vient d*habitants et d'étrangers, qui unissaient Banne et Saint- André-de-Cruzières.
Ce courant les amena naturellement devant la maison Fabre, mais ils la trouvèrent déserte. Saillant, averti à temps par un pâtre, avait pu, sur ses indications, se cacher dans les gorges de PAntégoul qu'une chute d'eau remplit d'un perpétuel mugissement. Claude Allier était, depuis trois jours en Haute-Loire, en mission.
Roger avait été accueilli par un tollé général. Sur son passage, il se fait « un mouvement considérable » ; les portes et les fenêtres se ferment. Les gendarmes sont menacés. On tire, d'un premier étage, un coup de pistolet — qui rate — sur le juge de paix. Le maire est recherché. Comme par hasard, on ne peut mettre la main dessus.
Le détachement fit donc demi-tour, mais il n'avait pas dépassé les dernières maisons de Saint- André qu'il dut s'arrêter. Un homme marchant parallèlement à lui cherchait à le dépasser. Il y parvint. Il obliqua alors sur sa droite, par une traverse. Il regardait fréquemement derrière lui ; son allure rapide, son air inquiet, déterminèrent Roger à l'interpeller, le paysan se mit à courir ; on l'eut bien vite rattrapé.
Soumis à un interrogatoire, il avoua qu'il se rendait auprès du vicomte de Bloud. Fouillé, il dut livrer le courrier qu'il devait remettre.
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Ces plis contenaient la preuve évidente de la conspiration de Saillant. Les directeurs départementaux se transportèrent en toute hâte à Joyeuse et mandèrent le général d'Albignac qui était au Pont-Saint-Esprit avec plusieurs régiments destinés à r armée de Savoie commandée par M. de Montesquiou.
— Saillant, dit celui-ci, est un étourdi qui s*est montré trop tôt!...
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