‹ La contre-Révolution dans le Midi, 1790-1798Chapitre 12 sur 14 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La bête du Gévaudan

On avait massacré. Il restait des combattants. On les pourchassait le jour. Ils s'assemblaient la nuit.

L* hiver de 1792 n'avait pas encore endormi la nature que des conciliabules étaient signalés dans le district du Tanargue.

Il existait dans la commune d'Issarlès, un lac aux eaux dormantes que parsemaient, de place en place, des roseaux et des herbes qui remontaient du fond. Sur ses bords, une armée de noirs sapins se pressait. On entendait au loin un ruisseau couler avec bruit sur son lit de rochers.

Les collines se relevaient dans le lointain avec un mouvement capricieux. Dans cette châsse diversement teintée, le lac ressemblait à un miroir vieilli par les ans. Un petit sentier courait sur ses bords entre des grands chênes au feuillage encore épais et des saules éplorés qui abritaient des légions de grenouilles bruissantes.

La lumière cendrée de cette fin d'automne baignait l'eau profonde, la terre rêche ; dans une

petite vallée, on distinguait, au loin, les toits d*une ferme.

Un homme en sortit et se dirigea vers un bouquet d'arbres tout proche. Il fut suivi par un autre paysan. Puis, la nature s'anima. Des êtres surgirent, d'un peu partout. Il n'y avait pas un rocher, un pli de terrain qui n'en recelât.

Us se rendaient tous au même endroit. Leur accoutrement était sauvage, leur mine farouche.

Arrivés au pied d'un tertre, que surmontait un calvaire rongé par le vent, les uns s'assirent, les autres s'enfoncèrent dans les broussailles.

Au bout d'un moment un vieillard à barbe blanche apparut et jeta :

— Le voilà!

En effet, un homme vêtu d'une veste à la marinière et coiffé d'un bonnet rouge orné d'une fleur de lys, le suivait à quelques pas.

Il prit son élan pour franchir le ruisseau et vint tomber, avec une légèreté que sa corpulence ne pouvait faire soupçonner, au milieu des montagnards respectueux.

C'était Claude Allier.

Il fit un signe. Un garçon alla s'asseoir sur le rivage oii trois chèvres broutaient, devant les eaux verdâtres immobiles, sous un ciel plombé.

C'était la sentinelle.

L*abbé prit la parole.

— Pierre Brun, celui qu*oii appelle le Petit Saillant, a fait du bon travail dans le Béage. Il a décidé les muletiers à s'assembler ; nous avons une entrevue ensemble dimanche prochain.

Le Vivarois de ces contrées accidentées était prompt à s'emporter.

— Nous sommes à vos ordres, dit l'un d'eux en tapant sur la gaine en peau qui pendait à sa ceinture.

— Je le sais, mon cher Pelet. Pour l'instant, notre consigne est d'attendre. Voici la mauvaise saison. Nous ne pouvons rien tenter. Aiguisons nos armes, c'est à la faveur de quelque grande émotion populaire que nous prouverons leur puissance !

— J'aime mieux me battre que continuer cette vie cachée, ne me nourrissant que de châtaignes et d'aumônes.

La physionomie pétillante de celui qui avait parlé s'anima dans le cadre de ses cheveux longs et noirs.

— Ce n'est point à Jalès que nous opérerons la prochaine fois. Le Vivarais est écrasé. Nous nous tournerons vers nos amis de la Lozère et nous leur dirons en leur offrant nos bras : à votre tour!

224 l'A CONTRE-REVOLUTION DANS LE MIDI

Il s'adressa à Taiicien contrebandier.

— Je compte s-nr toi pour rester, quoiqu'il advienne, au Folcherand. Installe-toi dans la demeure de M. de Combré, et tiens-moi au courant.

— Je vous avertirai de tout ce qui se passera par ici.

— Nous y sommes! Il faut que nous nous tenions par la main.

Il montra au-dessus de lui le Christ de pierre, dont les bras navrants semblaient embrasser l'immensité.

— Ayons confiance! Sa cause est juste. C'est la nôtre.

Il dit adieu aux hommes silencieux qui l'observaient et disparut au milieu d'un buisson de genévriers.

Le prieur de Chambonas allait de village en village sans 5' arrêter beaucoup dans chacun. Il causait avec le peuple et recueillait des adhésions.

Quand Charrier, le 24 mai 1793, reprit les armes avec ses paysans de l'Aubrac, il lui promit un concours de quatre mille hommes. En une semaine, le notaire en eut dix mille.

Il s'avança sur Marvejols, poussant devant lui les patriotes éparpillés dans les bourgs. Il enrôlait de force les hommes jeunes, malgré les supplications de leurs parents qui les voyaient partir à la mort.

— S'ils ne savent pas tirer, disait Charrier, qu'on leur donne des bâtons.

Marvejols pris, on célébra une messe solennelle sur Tesplanade. L'abbé officiait. Il termina par une de ces exhortations dont il avait le secret.

— Avançons toujours, le bon Dieu nous assistera.

Et donnant l'exemple, il se jeta dès le lendemain, avec r avant-garde dans la direction de Mende, où il devait retrouver son frère Dominique.

Celui-ci avait été moins heureux.

Il s'était heurté avec sa petite troupe à des forces patriotes importantes. Il s'était battu pendant quatre heures, mais, la gendarmerie à cheval étant intervenue, il fut débordé de toutes parts. Sa retraite fut un tour de force. Il passa, avec armes et bagages, à travers les lignes adverses et rallia son monde devant Mende, dans les bois de la Grange.

La ville était anxieuse. On n'avait pu encore arborer la cocarde blanche, mais on préparait le logis des braves qui allaient arriver.

Il était dix heures du soir lorsque les premiers parurent. On ouvrit les portes. La joie brillait dans tous les yeux. Les rues étaient animées comme à Tépoque de la grande fête de la Saint- Privat. Les femmes se jetaient au cou des rudes visiteurs. Elles ornaient leurs bonnets de cocardes en papier. Les cabarets illuminés regorgeaient de buveurs. Des farandoles se nouèrent à la lueur des torches, et Ton fraternisa sous Tempire d*un sentiment qui ressemblait à une délivrance.

Cependant, à la voix de Châteauneuf-Randon, cinq départements s'ébranlaient. Les bourgs conquis par Tarmée royaliste retombaient, les uns après les autres, entre les mains des volontaires républicains.

Charrier résolut de devancer ce mouvement en abandonnant le chef -lieu et en se portant sur Chanac qui ménageait la retraite sur les Cévennes.

D* abord vainqueur, T ancien homme de loi, comme Saillant, prit peur. Il semble que, jusqu'à ce moment, il n'avait pas mesuré la conséquence de ses actes, mais quand on vint lui annoncer l'arrivée de troupes fraîches de l'Auvergne patriote, il se mit à gémir sur lui-même et sur ses compagnons. En vain Claude Allier, qui n'était pas homme à reculer, lui faisait-il ressortir la continuité de ses succès ; en vain, le conduisant sur un sommet, lui montrait-il les cavaliers républicains qui s'enfuyaient.

— A quoi bon, répondait-il, compromettre davantage nos fidèles partisans?

Les fausses nouvelles affluaient. Le nombre des déserteurs augmentait. A Taspect de cette décomposition, la volonté des chefs s'affaissa comme une cire. On licencia les troupes. Et tous, de nuit, se reprirent à cheminer, en tâtant les ténèbres, dans les sentiers étroits qui conduisaient à leurs pauvres logis. Charrier fut arrêté auprès de sa jeune femme et mis à mort à Rodez.

L'infatigable curé s'était enfui en Haute- Loire. Il avait trouvé, auprès d'un de ses amis, Pierre Vidal, maire de Thoras, un asile dont il jouit deux mois.

A peine venait-il d*user une conspiration, qu'il en méditait une autre. Sous l'habit de colporteur, qu'il avait revêtu pour échapper aux recherches, il dissimulait des proclamations.

On avait de bonnes nouvelles de Lyon. Des élections successives avai^t porté au Conseil municipal une majorité modérée. La mort de Louis XVI avait hâté le mouvement de réaction dans cette ville qui, en ayant su s'afFranchir du joug des Jacobins, passait, auprès de ceux qui en souffraient encore, pour une terre d'élection qu'il fallait gagner au plus vite.

Bile accueillait des réfugiés qui fuyaient la terreur. Sous son égide, se reformaient les guerriers décimés par le nombre et Tartillerie des bleus.

Ils parcouraient dans ce but des lieues avec des moyens de fortune. Ces caravanes s'arrêtaient, à la tombée du jour, dans des villages où on lies attendait. Tous, cavaliers, passagers de poste, piétons, marchaient sans regarder en arrière.

Pourquoi Teussent-ils fait? Leurs maisons étaient la proie des flammes, leurs familles dispersées ignoraient jusqu'à leur existence.

Ils arrivaient dans Lyon avec leurs misérables bagages souillés et mêlés par le pénible voyage. Bientôt, cependant, l'espoir d'un retour de fortune s'installait en eux.

Claude Allier s'occupait de grouper les mécontents et les déserteurs autour de Mende oii il pensait que les paysans étaient moins abattus que dans le Bas-Vivarais, pour avoir été moins persécutés. Sous le nom de club des Sans Houpettes, il méditait une organisation de lutte. Ce vocable bizarre avait été choisi parce qu'on y rencontrait des anciens soldats qui avaient arraché le gland de leurs bonnets en signe de mécontentement.

Leur chef était un colosse qui répandait la crainte par son aspect et son langage. C'était lui qui, les dimanches, était chargé du recrutement.

Des beaux élans populaires de jadis, ou en était arrivé aux tractations souterraines de sortes de sociétés secrètes.

Allier espérait beaucoup de la résistance de Lyon. Elle venait trop tard.

Avertis, par des patriotes de sa présence proche, les municipaux de Mende envoyèrent à sa poursuite plusieurs gendarmes qui arrivèrent à Thoras un matin, au petit jour.

Les coqs se demandaient de leurs nouvelles, les oiseaux s'éveillaient en gazouillant.

Ils avisèrent un jeune homme qui s*étirait en baillant à la porte d'un cellier.

— Sais-tu oii demeure le maire?

— Non, dame!

— Que fais-tu là?

— Je viens de la Barre où on m'avait appelé pour soigner des bestiaux, et j'ai passé la nuit

Il indiquait le réduit.

— Je retourne chez moi, ajouta-t-il en faisant quelques pas.

— Attends un peu, dit le brigadier d'un ton bourru. Il me semble que j'entends du bruit làdedans.

Il descendit les deux marches et se trouva devant un trou d'ombre où il chercha à voir.

Il tira de sa sacoche une chandelle. Le sol était couvert de foin. Dans un coin, une barrique et un berceau désaffecté achevaient leurs obscures missions.

Ivc gendarme pouvait à peine se tenir debout dans cette masure, qui puait Phumidité. Des solives grossières barraient le plafond. D*un seul coup d*œil, il Peut explorée. On voyait nettement la trace de trois corps sur Tespèce de litière qui la garnissait.

— Où sont les autres?... Eh! mais, en voilà un ! fit-il en plongeant à plat ventre par dessus la pièce qui gémit.

Il tira un individu fort penaud qui, tout clignottant, eut quelque peine à retrouver son équiHbre. Il se laissa enlever une baïonnette qu'il portait au côté.

— Où as-tu pris çà, interrogea le représentant de la loi, en saisissant un pan de la veste d'ordonnance dont était vêtu le particulier.

— On me l*a donnée au régiment, répondit celui-ci brusquement.

— Tu as déserté!

Ses papiers portaient le nom de Joseph Carré ; il possédait une carte du club des Sans Houpettes.

En se retirant, les enquêteurs trouvèrent Une soutane sans manches qui leur indiqua que le gibier n'était pas loin.

Le propriétaire de la maison fut arrêté au moment où il passait dans une écurie pour gagner les champs.

C*était le maire, Pierre Vidal.

Il mena, sous la menace des armes, les Mendois, dans une chambre du premier étage décorée, comme un reposoir, de vases sacrés et d'ornements d'église. Elle était beaucoup plus petite que la cuisine qui sie trouvait au-dessous. On aurait dit qu'elle avait été séparée en deux par une cloison à laquelle le lit — encore tiède d'une récente occupation, — était adossé.

Cependant il n'y avait point de communication entre la pièce et k réduit ainsi ménagé. On ébranla les planches à coups de crosses, on visita les plinthes au ras du plancher, mais en vain.

— Il y a peut-être une trappe au^essus, suggéra un gendarme.

Dans le grenier, ils avisèrent un tas d'ordures à la place où devait être le trou. On l'écarta et l'on découvrit une planche mobile qui recouvrait cette ouverture.

Un perquisiteur, se hasardant dans l'obscurité, se laissa tomber. En se retournant, il buta contre un être humain qui s'écria :

— Eh bien! je suis ici! ^

Après sommation, on vit surgir « un gros homme, au visage plein, habillé en paysan », qui se présenta comme étant le prieur de Chambonas.

— Je suis à vous, dit-il, ue me faites point de mal.

Il était, pour sa part, armé férocement. En se retirant dans sa cachette, il avait dû méditer une résistance désespérée, puisqu'on y trouva « un pistolet chargé, un fusil à deux coups, un cornet de poudre, une balle, cinq cartouches ».

Le « monstre » fut ramené en triomphe à Mende. Sa capture fut payée trois mille livres.

Au cours de son interrogatoire, il prit le parti de nier tous les faits qu'on lui reprochait. Après des colloques confus, l'accusateur public l'envoya à la guillotine le 5 septembre 1793.

Etait-ce donc la fin, et la monarchie avait-elle perdu la partie en perdant son plus habile défenseur?

Non. Le frère de celui-ci, Dominique, apprit cette mort à Clermont-Ferrand. Il n'eut plus de cesse qu'il n'eut harcelé et exténué la République.

L'ère de la chouannerie vivaroise commence. Guerre de partisans plus que soulèvements enthousiastes, — auxquels l'affaire de Saillant avait ôté toute chance. Embuscades où l'on capturait soit des transports, soit des otages. Razzias dans

les villages patriotes où l'on passait en coup de vent après avoir enlevé les autorités. C'est toute cette machinerie de combat, si souple et pourtant si redoutable à cause même de sa persistante nervosité, que les royalistes inauguraient.

C'est alors qu'on aurait pu dire que le péril était partout et nulle part.

Une troupe en marche n'était jamais en sûreté au milieu de la nature hostile. Les yeux invisibles d'une légion silencieuse que la terre semblait enfanter, l'épiait comme, à l'hiver, les loups guettent une basse-cour.

Le bois de chênes où Dominique se tenait habituellement était mieux gardé qu'une forteresse. Il appelait cet endroit la « chambre verte ».

Quelle force d'âme remplissait donc ces hommes qui s'agitaient désespérément pour maintenir une idée, un ordre qui s'effaçaient déjà? Pour eux, ils n'étaient plus question que de « s'enterrer, comme le disait le chevalier de Melon, le sabre à la main, sous les débris du trône » dont ils n'avaient pu empêcher la chute.

Dominique Allier avait hérité, dans ce but, de l'autorité de son frère. Il correspondait en ces termes avec Pelet, dont la situation, au Folcherand, n'était guère plus sûre que la sienne.

« Au nom du roi Louis XVII, je t'ordonne de prendre les armes au plus tôt, j'ai l'intention de

descendre sur Alais. Tu t'introduiras dans les dehors de cette place par les sentiers qui mènent au fort, et tu t'y logeras ».

C'était beaucoup avec les faibles moyens dont disposaient ces intrépides.

Aussi, il multiplie les recommandations, prêche le silence et indique dans les marches de nuit un moyen de réussite.

Il est sans pitié pour les Jacobins et les espions, mais il ménage les petites gens et fait respecter leurs biens. Cette attitude lui vaut de précieuses sympathies et, s'il ne décide pas facilement les cultivateurs à s'enrôler, toujours, au cours de ses pérégrinations, il trouvera chez eux un asile.

Pelet travaillait beaucoup. Le district du Tanargue se plaignait à la Convention qu'il se plaçait sur le chemin public et là, « armé d'un fusil à deux coups, de deux pistolets et d'un sabre, il arrêtait les passants, leur présentait à boire et les pressait de porter la santé du roi ».

On ne saura jamais ce que le géant aux yeux bleus aurait fait avec les deux cents compagnons de sa trempe qu'il avait recrutés.

Un exprès vint lui apprendre l'arrestation de son chef, vendu par un charbonnier. Il se retira la mort dans l'âme, dans une grotte. où il pensait n'être pas trouvé.

Mais, un joiir, s'étant montré, près des maisons de son village, il fut reconnu par ses voisins qui prévinrent la Garde Nationale de Gravières.

Le Folcherand fut entouré. La gentilhommière de M. de Combré, étant située sur une hauteur, fut convertie en observatoire.

Pelet fut aperçu fuyant à travers champs. Il s* était inquiété de ce remue ménage et ne doutait pas qu'il en fut la cause.

On lui cria de s'arrêter. Pour lui, au contraire, la vie était dans la vitesse de ses jambes. Il redoubla. Malheureusement, le terrain qu'il traversait était découvert. La première décharge qu'il essuya le blessa grièvement. Il eut la force de se traîner encore dans une vigne oh il expira.

Le sort des contre-révolutionnaires était tel qu'ils n'avaient d'autre alternative que de tendre le cou à la guillotine ou périr dans le combat.

Dominique, tout en se prodiguant dans les assauts, trouva le moyen de retarder l'échéance fatale. Sa présence d'esprit le sauva en maintes occasions.

On l'avait conduit à Saint- Ambroix, petite ville où les royalistes, défaits mais inasservis, étaient encore nombreux.

Il avait des amis dans la Garde Nationale et en profita. La femme de l'un d'eux lui prêta des vêtements de son sexe, et par une nuit obscure, il disparut.

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