CHAPITRE XIII
Dans la main du destin
Le factionnaire du poste de la citadelle de Pont- Saint-Esprit contemplait, à l'aube du 6 septembre 1797, la campagne, sur laquelle tombait une pluie fine comme une brume, pénétrante comme des traits.
La demie de cinq heures, frappée au clocher d*une église voisine, se détacha avec netteté dans le silence de la nuit, comme un lys sur un crêpe.
— Encore trente minutes, dit le soldat, et, ramenant contre ses oreilles le collet relevé de sa capote, il reprit sa promenade, de long en large, au pied du rempart.
Soudain, il perçut à quelque distance, le roulement d'une voiture, il prêta Toreille et, du regard, sonda la lueur grisâtre et floconneuse qui baignait les choses.
— Ca ne vient point par ici, dit-il, je ne vois pas les lanternes.
Le bruit s'éteignit.
Il s'éloignait de son pas automatique quand une grande clameur ponctuée de coups sourds se fit
entendre du côté du porche sous lequel était inistallé le corps de garde.
Une multitude d'hommes s'étaient répandue en un clin d'œil autour de la vieille bâtisse. Ils s'engouffraient à l'intérieur comme un torrent qui se presse dans son lit rétréci ; les soldats, bousculés, n'avaient pas eu le temps de dresser le pont levis.
Une dernière porte les arrêta.
— Que voulez- vous, demanda une sentinelle, acculée.
Plusieurs coups de fusils tirés en l'air lui répondirent. Les arrivants se saisirent d'un vieux brancard de charrette et en frappèrent les battants qui se fendirent du haut en bas.
Des ordres se croisaient :
— Aux armes!
— Ce sont les chouans !
— Ije concierge a ouvert les portes !
Et c'était vrai. Cet homme, nommé Grand/- Pierre, avait été acheté.
Le sergent, un vieux Mayençais, jeta, du ton d'un homme arraché brusquemnt au sommeil, à un tambour :
— Va battre la générale en ville.
Le petit, assis sur sa caisse, jouait avec un chien pelé. Il sortit, suivi de son ami. Tous deux offraient l'image de la philosophie la plus sereine.
Une centaine de bourgeois seulement se déran-. gea à cet appel de danger. Ije reste commençait à fuir.
Le Rhône se couvrait d'embarcations de toutes sortes qui descendaient le fil de l'eau noire, dans une confusion indescriptible.
Des coups de feu claquaient sur la ville. Les quais s'encombraient de gens efFrayés qui trébuchaient dans les marchandises empilées, sans savoir au juste pourquoi ils étaient là. Des lumières insolites paraissent aux fenêtres, allaient et venaient.
Les premiers blessés de l'escarmouche apparaissaient déjà sur le pont. Leurs pansements hâtifs couvraient mal une pâleur faite de colère et d'anxiété, à la fois. On s'empressait autour d'eux. Chacun était avide de nouvelles. *
— Ahî disait un jeune conscrit, ils nous ont surpris, mais ils ne tiendront pas longtemps.
Un jour sale arrivait insensiblement sur toutes ces choses. Au loin, dans une barque, des fugitifs entonnèrent la Marseillaise pour rassurer des femmes qu'effrayait le bruit de la fusillade lointaine...
Ce ne fut que dans la matinée que la municipalité envoya deux de ses membres aux nouvelles.
En montant rescalier qui aboutit à la porte monumentale du fort, ils aperçurent aux créneaux des hommes qui les regardaient en riant.
— Avancez donc, brigands, leur cria l'un d'eux.
— Nous voulons parler au chef de la troupe, répondirent-ils.
Ils entendirent appeler. On les introduisit devant un personnage de petite taille sanglé dans une redingote de velours brun :
— Je suis le baron die Saint-Christol, chef des royalistes du Comtat, et vous?
— Envoyés par la municipalité de Pont-Saint- Esprit pour vous demander de quel droit vous avez occupé le fort de cette commune, nous ne vous cacherons pas que votre geste a surpris tout le monde, et que vous pourriez vous repentir des complications qu'il entraînera.
— Si je l'ai fait, c'est par nécessité pour faire respecter les lois dans ma province et mettre en échec les factieux !
— Que voulez-vous dire? Tous les citoyens sont amis de la constitution.
— Nous ne voulons pas voir se renouveler les horreurs passées, dont le souvenir revient avec force dans la personne des directeurs qui viennent de prendre le pouvoir (i).
(1) La trinité républicaine du temps : Barras, Rebell et La Reveillère, directeurs.
— Oui, continua-t-il avec animation, vos créatures ont fait enfermer nos représentants et s'apprêtent à annuler les élections qui nous auraient assuré le retour à la prospérité !
— Vous vous trompez, assura froidement Je municipal. Au nom de la loi, je vous somme de vous retirer !
— Depuis quinze jours, je rassemble ces braves à Tulette, tout près de vous, dans le Haut- Comtat, et vous n'y avez rien vu! A la voix des généraux Pichegru et Willot, nous nous sommes levés pour nous délivrer pour toujours du joug aiïreux qui nous est préparé !
— La passion vous aveugle, citoyen Saint- Christol. Nous vous demandons de vous en rendre maître suffisamment pour empêcher que vos gens ne sèment lia panique.
— C'est entendu, répondit le « collet noir », mais vous savez, à la guerre. . . !
Ives Espripontains se retirèrent pour chercher des instructions et du secours.
En passant au milieu des chouans qui n'avaient rien perdu de cette discussion, ils essuyèrent quelques apostrophes ironiques ou injurieuses.
— Vous avez bonne mine avec vos f... rubans de toutes les couleurs !
— Nous irons tantôt vous faire danser un Ça Ira ! de notre composition !
Sans rien répondre, ils se hâtaient vers la mairie où ils trouvèrent des groupes empressés devant des affiches fraîchement posées.
C'était la nouvelle de Ta épuration », que le général Augereau venait de faire, avec ses grognards, à l'assemblée des Cinq-Cents où les ennemis de la République étaient en majorité.
Appelés par les directeurs, les triumvirs, selon le langage du temps, ils avaient franchi les barrières de Paris sans tapage. Ce mouvement de troupes était une violation formelle de la loi qui leur défendait de s'approcher à moins de douze lieues de la ville où siégeait le Corps Législatif.. Mais des hommes comme Barras ne s'arrêtaient pas à ces futilités du moment que leurs têtes étaient en jeu.
Le Conseil des Cinq-Cents savait à quoi s'en tenir, mais il perdit son temps à ergoter sur des points de détail quand il aurait fallu passer à l'offensive . Il adressait des questions au gouvernement qui ne répondait même pas. Pichegru demande pourquoi on n'avait pas publié le nom du général qui se chargeait du transport des troupes. Il préconise la pose de colonnes de granit aux limites constitutionnelles. Willot s'inquiète de l'âge de Barras pour savoir s'il a le droit d'être directeur, et autres billevesées. Pendant ce temps, les rapports élaborés par les commissions compétentes se succédant sans résultat, le péril approchait.
Un matin, an petit jour, les Parisiens furent tirés de leur sommeil par une agitation extraordinaire. On se rendit aux nouvelles. On ne pouvait plus circuler. Deux cents pièces de canon étaient braquées sur les avenues, sur les ponts, sur les places publiques. Des patrouilles de dragons parcouraient les boulevards. Les salles de délibération des représentants furent fermées, les maisons des principaux conspirateurs cernées, avec une rapidité si grande et un tel ensemble qu'à six heures du matin, tout était terminé.
Le gouvernement, las de la lutte qu'il soutenait avec les sociétés monarchistes, avait, d'un coup de sabre, débridé la plaie. Les opposants étaient arrêtés, réduits au silence. Ils devaient être déportés à la Guyane, terre d'expiation où la nature dévorante, les noirs grossiers, la famine et les maladies endémiques ne devaient pas tarder à les décimer. Ces malheureux, promis aux vapeurs homicides d'une terre vierge expiaient le crime d'opposition politique.
Les lois d'exception contre les émigrés et les prêtres étaient aggravées.
Par cette « heureuse journée », le régime était consolidé aux dépens de la légalité. C'était un véritable coup d'Etat qu'on avait tenté pour le sauver : le coup d'Etat du i8 fructidor, an V, que Tronçon Ducoudray, le défenseur de Marie-
Antoinette, a joliment appelé « la guillotine sèche ».
Ces récents événements prouvaient que Saint- Christol avait raison en craignant pour son parti. Il s'efforçait de le soutenir, car on apprenait, plus vite que par le système de M. Chappe, grâce aux courants dont les foules en suspens sont traversées, que ses lieutenants battaient la campagne devant Orange.
— Nous nous rendons sous les murs de cette ville funeste sous la Terreur, avaient-ils dit aux habitants, pour empêcher qu'elle ne devienne votre tombeau.
Ils levaient des contributions, dévastaient les maisons, formaient des milices avec les jeunes gens.
Ce 6 septembre, vers deux heures de l'aprèsmidi, un détachement de trente hommes parcourut Pont-Saint-Esprit. La salle des séances de la maison commune reçut leur visite. Ils étaient conduits par Dominique Allier qui s'adressa aux administrateurs surpris en délibération.
En voyant l'orifice des tromblons braqués sur eux, ceux-ci se résignèrent à l'écouter.
— Au nom de notre général, dit le Vivarois d'une voix forte, vous êtes destitués de vos fonctions. Il vous est ordonné de vous retirer, et nous voulons vos écharpes.
Comme ils protestaient, il ajouta :
— Vous êtes mes prisonniers. Nous pourrions vous jeter dans les culs de basse fosse de la citadelle et vous y laisser pourrir !
Cette menace eut raison de leur civisme.
— Vous pouvez emporter ce signe extérieur, répondit avec emphase le maire en lui tendant la bande d'étoffe, mais vous n'arracherez jamais de nos cœurs les sentiments du républicanisme dont nous sommes animés.
Dominique les laissa aller. Ils sortirent de la ville.
Les troupes de la région avaient été alertées. Elles s'avançaient sous la conduite de l'adjudant général Aimeras.
Saint-Christol ne se sentit pas en force pour soutenir le combat. Il abandonna la citadelle, passa le Rhône, mais fut rejoint à Sainte-Cécile, à vingt kilomètres de là.
Battu après une lutte meurtrière, il tomba entre les mains de ses poursuivants, tandis que ses hommes s'éparpillaient dans les montagnes.
Le général Willot, qui avait servi en Vendée sous Hoche, était devenu député des Bouches-du-
Rhône. Il jouissait, dans la circonscription d^une grande influence auprès de ceux que T agitation des « buveurs de sang » fatiguait. Il faisait partie avec Pichegru du Club de Clichy, réunion de conventionnels thermidoriens, de mécontents, d'aristocrates camouflés, de jacobins convertis, qui s'attachait à ridiculiser le Directoire. Une masure d'aspect mystérieux, située au bas de la rue de Clichy, les recevait la nuit. Il en sortait un flot de brochures dont les muscadins du boulevard faisaient leur lecture favorite.
C'étaient à leur tour d'user d'intimidation,. Ils faisaient la loi aux Cinq Cents auxquels ils imposèrent un bureau composé de leurs créatures. Suivant leur mot : ils censuraient le gouvernement.
Non contents de critiquer, ils voulaient construire. Ils étaient bruyants, ils se croyaient nombreux.
Les princes correspondaient avec ces mentors de la jeunesse dorée par l'intermédiaire d'Hyde de Neuville (i).
Willot s'était mis en rapport avec un ancien ofi^icier d'artillerie, le comte de Lamothe pour rallier les royalistes des départements méridionaux il offrait aux volontaires 20 sous par jour et 6 louis d'or à l'issue de la campagne.
(i) Directeur de l'Agence Royaliste de Paris.
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Un plan fut élabore, qui échoua, par suite d'une dérobade du général.
On manquait de tout ; néanmoins, des émigrés rentrés agitaient sourdement, entretenaient la crise.
« Nos moyens écrivait M. de Lamothe, ne sont point en proportion avec ceux des républicains, je n*ai pas Torgueilleuse prétention de les anéantir ; je veux seulement embarrasser leurs expéditions, entraver leurs succès, intimider leur haine, leur prouver enfin que le malheur ne peut nous abattre et que nous sommes toujours à notre poste ».
On les rencontre le 3 mai 1796 sur les bords silencieux du lac d'Issarlès. Ce cratère de volcan éteint les attirait par son altitude, par la sauvagerie de ses environs, par T immobilité des eaux que les siècles y avaient versées.
C'était, dit un vieux papier, le jour de l'Invention de la Sainte-Croix.
Ils se réunissaient aussi chez M. de Rochessauve, qui donnait asile à tous les agitateurs. C'est au cours d'une de ces conférences qu'on décida la prise de Pont-Saint-Esprit.
On sait ce qu'il en est advenu.
M. de Lamothe apparaît à Yssingeaux un dimanche, alors que la foule manifestait devant la demeure d'un prêtre pour le forcer à dire la messe sur la place publique, l'église ayant été fermée brusquement. Il se fait connaître. On l'applaudit. 13 croit tenir sa « levée en masse » . Il électrise par ses paroles de jeunes imaginations et, lorsqu'il faut repousser les « patauds » du Puy venus avec deux canons, on s'élance en chantant.
Succès sans lendemain, feu de paille. Ces taquineries ne pouvaieu/t s'élever au-dessus des proportions d'un désordre local. Après avoir tenté d'enlever sur la route qui côtoie le Rhône, une malle-poste qui contenait 2.200 francs d'argent sonnant, et perdu, sans résultat, du monde dans cette échauffourée, M. de Lamothe et Dominique Allier parurent désemparés. Ils éprouvèrent le besoin d'un réconfort moral de la part de celui pour qui ils se battaient. Ils ne pouvaient espérer de secours d'un autre ordre : les caisses de l'émigration étaient vides, ses soldats débandés erraient en pays étranger, la petite cour du prétendant, même, était vilipendée par les autres monarques.
Elle était traitée avec un mépris marqué et, dans beaucoup de villes, on assimilait ses mem-
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bres aux vagabonds auxquels on refusait de séjourner.
Pour prendre le contact il fallait un homme pourvu de relations.
On fit choix du marquis de Surville, capitaine du régiment de Picardie Infanterie.
Il toucha le comte de Provence en Allemagne, à Blankembourg. Il était en médiocre équipage, sans domestique. Le futur Louis XVIII, « dont la fierté croissait en raison de l'abaissement », était pénétré de la grandeur de sa race et avait conservé du décorum, pour Texalter.
Dans Texil, il exigeait que tout se passât comme s'il avait commandé réellement à toute une Nation.
M. de Surville faisait piètre figure au milieu des courtisans. Il en connaissait quelques-uns, mais il put difficilement s'en approcher, à travers le tourbillon de fatuités et d'intrigues qui les emportait. Lui, si pauvre, qu'il avait dû emprunter dix louis pour couvrir ses frais de voyage !
Il se plaint de la froideur de cet accueil dans une lettre qu'il adresse à Allier :
« Mon ami, on ne fait bien les affaires qu'autant que l'on a quelque argent... Si, lors de mon voyage à Blankembourg, j'eusse manifesté un peu
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plus d'aisance dans mon attitude et dans mon accoutrement, j*en eusse apporté carte blanche, et jamais personne peut-être n*eût acquis un crédit égal au mien » .
M. de Lamothe ne connut jamais le résultat de ces démarches dont il espérait beaucoup.
En passant à Lanarce, il fut identifié par le juge de paix Enjolras, un ancien curé insermenté d'Aubenas, qui avait jeté son froc aux orties. On le conduisait sous bonne escorte au Puy.
On le jeta dans un cachot où on l'oublia six mois. Mais, le 6 octobre 1797, un soir de ripaille, le concierge de la prison — un clerc apostat, aussi — ouvrit les portes à la tourbe que dégorgeaient les ruelles sordides et les tanières les plus reculées.
Le prisonnier était assis sur son lit, un livre dans les mains. Une cloche caverneuse se mit à tinter. Elle battait encore quand, à la lueur vacillante d'une lampe fixée dans le corridor, il aperçoit les premiers assaillants. Leurs ombres se prolongent sur les murs sales et couverts d'inscriptions. Ils avancent, le sabre au poing, le mufle en l'air.
M. de Lamothe recule. Le grillage du judas cède sous les coups de crosse et tombe à terre. On fouille la serrure avec des imprécations. On crie,
on jure. Dans Timmense édifice, il n'y a qu'une seule dignité. C'est celle de l'homme qui va mourir.
Il tire de sa poche un petit crucifix de bois et l'approche de ses lèvres. La porte tourne enfin avec bruit sur ses gonds rouilles. On l'entoure. Il demande :
— Que me voulez- vous?
Il est percé de coups, et son sang l'aveugle. Il se relève et retombe à genoux. Pendant qu'on l'achève, il murmure :
— Pourquoi faites-vous cela?
M. de Surville revenait. Qu'elle ne fut pas sa stupeur en apprenant la fin lamentable de son ami !
Il rejoignit Dominique Allier qui avait trouvé asile, avec deux jeunes gens de son ancienne garde du corps, chez une femme de la commune de Tiranges, en Haute-Loire.
Dominique Allier lui dit :
— Venez avec moi, nous trouverons bien le moyen de leur montrer qui nous sommes!
Il le prit par la main, et ils allèrent. Ils arrivèrent dans un village où le frère du curé de Chambonas paraissait très connu. Les habitants le sa-
lu aient an passage. Les femmes, assises derrière leurs fenêtres, levaient la "tête )de dessus leur ouvrage et ajustaient leurs besicles pour les regarder passer.
Ils s'arrêtèrent devant une maison à un étage, au pignon de laquelle s'accrochait un escalier extérieur en pierres d'ardoises moussues.
Un savetier battait du cuir en fredonnant. Du linge étendu sur des cordes séchait aux fenêtres.
Ils firent quelques pas dans une ruelle où se déversaient toutes les eaux grasses des éviers voisins, et où séjournaient, dans un jour sale et comme alourdi par la boue, des porcs rôdeurs.
Allier désigna une porte basse sous l'escalier.
— Ici, nous serons bien.
Il frappa. Une femme appuyée sur un bâton vint ouvrir. Elle leva vers eux sa face ratatinée, enveloppée dans un fichu de mousseline brodée. Ses yeux paraissaient morts comme tout son être.
— Je vous amène un ami, dit Allier.
— C'est bien, fit-elle d'une voix sûre comme un vin bourru.
Eiîe revint à son feu en traînant ses pantoufles sur la terre battue, et rapprocha des braises un
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pot de terre qui devait contenir du café, à en juger par l'odeur qui se répandait dans la pièce basse.
Le marquis ne laissait pas d'être étonné, mais son guide le poussait en avant.
Ils passèrent derrière une vaste armoire et se trouvèrent dans un réduit obscur où dansait, en se jouant, un rayon de clarté venu d'une ouverture qu'on avait clôt avec des planches et des chiffons.
— Je vais faire de la lumière.
Une chandelle se mit à grésiller.
Il y avait dans cette cave un mélange étonnant d'objets de destinations contraires.
Sur un buffet étaient posés un ciboire terni et une chasuble. Au mur, un capuce de drap brun. Sur un petit baril de poudre à demi-plein s'appuyait un drapeau vert et blanc (i).
Dans un coin, une machine munie d'un levier, des plaques de métal.
— Qu'est donc ceci, demanda Surville en la désignant.
— C'est le plus sûr moyen de nous procurer des ressources.
(i) Vert - Couleur d'espérance, qui était celle du comte d'Artois. 'Blanc - Symbole de la monarchie.
— Mais comment pouvez- vous travailler ici?
— Vous voyez bien que c'est un balancier d'estampage, répondit Allier en haussant les épaules.
Il faisait de la fausse monnaie.
Au bout du neuvième jour, ils entendirent, du fond de leur cachette un grand bruit de voix et de ferraille dans la ruelle.
On criait :
— Femme Théolayre, au nom de la loi ouvrez!
Les battants tournèrent sur leurs gonds. Les intrus s'engouffrèrent dans la masure. Ils dérangeaient les meubles, les ouvraient, vidaient leur contenu sur le sol, fouillaient la huche.
— Grand Dieu, serions-nous trahis, chuchota l'officier.
— Ne craignez rien.
— Il me semble que l'on maltraite notre hôtesse.
— Sans doute àes invités bruyants, fit Allier avec indifférence.
— Mais j'entends crier!
— Vous avez raison, dit son compagnon après un moment d'attention en lui saisissant brusque-
ment le bras. Si nous sommes découverts la fuite est inutile, Tombre de la guillotine n'est-elle pas sur nous?
Bientôt, une forme massive s'encadrait dans l'ouverture de la cave oii se tenaient, craintifs et silencieux, les deux fugitifs.
— Je les tiens, s'écria le gendarme. La dénonciation qui nous a indiqué ce nid était vraie !
On les amena, garrotés, dans la salle commune où la femme, accroupie dans un coin, gémissait inlassablemeut.
Un gendarme, assis à la table, écrivait. Il leva les yeux,
— Vous êtes un émigré rentré, dit-il en s' adressant à Surville.
— Si vous voulez.
— Vous savez ce qui vous attend?
— Je le sais.
La qualité qu'on appliquait au marquis équivalait à une condamnation à mort, les tribunaux devant appliquer la peine capitale, après simple constatation de l'identité, à toute personne convaincue d'avoir résidé à l'étranger depuis 1792.
Quant à Dominique, il opposa un mutisme dédaigneux aux questions qu'on lui adressa.-
LA CONTRE-REVOI.UTION DANS hZ MIDI 255
Ils furent hissés dans une charrette aux ridelles ballantes. Pendant deux jours, ce fut un pénible voyage. On les amena au Puy. Les habitants faisaient la haie sur leur passage et les huaient.
Ils allaient vers une énorme construction toute noire qu'éclairaient des fenêtres étroites fermées de barreaux rébarbatifs. Ils s'arrêtèrent en face d'un grand portail de bois muni de lourds verrous.
C'était la prison où avait été assassiné M. de Lamothe.
Introduite, la voiture se trouva au milieu d'un groupe d'hommes à l'aspect menaçant qui arrachèrent les prisonniers de leur plancher mouvant.
Un gros geôlier, à face barbue, criait :
— Au bâtiment central, avec de la paille, un pain et un broc d'eau.
Surville s'emporta :
— Quel régime de forçats !
— Pas de discussion, vous devez vous estimer heureux d'être plus vieux de quelques années. Sous Robespierre, vous ne seriez pas venus jusqu'ici !
Ils furent poussés vers un passage étroit et voûté qui s'enfonçait dans la terre par un escalier usé.
256 I.A CONTRE-RÉVOI^UTION DANS LE MIDI
Ils allèrent à petits pas pendant un long moment. Après avoir franchi deux portes couvertes de lame® de fer, qui faisaient un grand bruit en s'ouvrant, ils entrèrent, au bras de leurs gardiens, dans un lieu sombre comme un sépulcre, haut comme une église, où furent jetées après eux, deux bottes de paille'.
Une lourde clef tourna. Ils restèrent seuls, abandonnés à leurs tristes réflexions.
Le jour finissait. Surville s'étendit à terre. Il était épuisé par les angoisses de cette lutte. La dernière vision que conservèrent ses prunelles alourdies fut celle de son ami, assis dans un coin, immobile, la tête dans ses mains.
Ils s'attendaient le lendemain, à être interrogés. Cependant, ils ne reçurent d'autre visite que celle d'un être bizarre, mi-satyre, mi-homme qui leur apporta leur pitance.
Cette apparition vêtue d'une chemise en guenilles et d'un caleçon, les pieds nus dans des sabots qui claquaient résolument sur les dalles, était courte et ramassée comme une souche. Sa figure, ne pouvant contenir qu'à grand peine Teau-de-vie qui la bouffissait, était immobilisée dans une expression de rancune misanthropique. Il devait être sourd-muet. Il ne prêta jamais la moindre attention aux questions que lui adressèrent les pri-
sonniers. Il se contentait de poser ses plats sur un tabouret en regardant dans le vague.
— Si je lui jetais cette bûche entre les jambes, disait Allier d*un air sombre en remuant le bois épars dans l'âtre de la cheminée, il ne s*en irait pas si vite !
— A quoi bon?
— Eh ! bien, il nous dirait ce qu'on veut faire de nous...
Ils l'apprirent par l'arrivée du sergent de garde qui avait ordre de transférer l'un d'eux à l'autre bout du bâtiment.
Ils s'embrassèrent avec émotion. Ils savaient que leurs heures étaient comptées.
Le frère du curé de Chambonas ramassa les effets qu'il avait sauvés du naufrage'. Il sortit, puis se retourna :
— Adieu, cher monsieur, dit-il simplement.
Le bruit de ses pas s'effaça dans le lointain des corridors.
Mais il fallut rendre des comptes.
Le marquis se défendit lui-même devant la Commission militaire réunie pour le juger. Il se fit honneur de ses sentiments royalistes qui passèrent auprès des membres pour « de la jactance », au rapport de l'un d'eux, le citoyen Chevalier.
Il écrivit des lettres admirables à sa femme restée en Suisse. Il s'occupait de son ultime collaboration à des journaux auxquels il devait de la copie.
Enfin, ayant mis tout en ordre, il fut extrait de sa prison le 18 octobre 1798.
La garnison était sous les armes. D'après un témoin, il réalisait en ce moment solennel, le type de l'homme galant du XVIIP siècle que nous ont transmis des peintres dont les brosses délicates créaient du rêve.
On eût dit qu'il se rendait à l'atelier d'un Fragonard.
Son visage, rasé et poudré, laissait passer les sourires qu'il adressait, au passage, aux personnes venues le saluer. Il était sans habit. Fidèle à la culotte de l'ancienne mode, il y avait assorti un large gilet de l'époque d'où s'échappaient les volants de son jabot à dentelles.
Les bras croisés sur sa poitrine, il conservait une attitude ferme. Onze heures sonnaient lorsque le cortège arriva sur la place de la Fraternité. Il s'entretint avec un prêtre constitutionnel, — il n'y en avait pas d'autre. Quelques instants plus tard, la loi révolutionnaire avait fait une victime de plus.
C'était la dévorante.
Le même jour, Allier était renvoyé devant le Conseil de Guerre de la 19* division, siégeant à Lyon.
Le 16 novembre 1798, il n'était pins.
26o LA CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI