CHAPITRE II
Montauban et Ntmes
L'idée que le maire de Berrias avait eue de grouper en une Fédération un grand nombre de paroisses, était, certes, hardie. Mais rien, dans rétat des esprits, ne s'opposait à sa réalisation, et M. de Malbosc, comme avocat au Parlement de Toulouse, était certain qu*il ne s'exposait point à la rigueur des lois.
Il avait sollicité, et obtenu, T autorisation du Président du Directoire de Largentière, Rivière de Larque. Le fils cadet de celui-ci, Alexandre, curé de Banne, fut pris comme aumônier. M. de Chateauvieux, administrateur du département, à Privas, envoya une lettre d'adhésion (i). La prudence commandait en effet de s'abriter derrière un appareil légal. La réunion n'avait rien de séditieux.
Les communes de la province répondirent avec empressement à l'appel. Dès le matin du 18 août, la vallée de Jalès se peuplait peu à peu.
(i) Garde du corps. Il joua un grand rôle dans les événements de la Chouannerie Vivaroise, postérieurs à ceux de notre récit (179O.
l8 LA CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI
Dans la nuit, les Gardes Nationales les plus éloignées s'étaient ébranlées, drapeaux en tête et tambours battants. Chaque moment en amenait de nouvelles. Elles s'installaient par camps, les armes disposées en ordre ; le clairet, que dispensaient les coteaux aérés des Vans, circulait de mains en mains et colorait les gobelets.
Mais les rangs ne tardèrent pas à se mêler ; chacun se plaçait comme il l'entendait, bousculait ses voisins, jouait des coudes pour mieux jouir du spectacle sans se soucier des imprécations qu'il soulevait. C'était un spectacle surprenant que cette foule bigarrée, remuante et nerveuse comme si r accomplissement d'un destin tragique lui eut incombé. Pour la plupart, les Fédérés portaient à leurs chapeaux une croix de laine rouge.
A 10 heures, une messe fut dite avec pompe, à l'abri d'un grand chêne. Vingt ecclésiastiques en surplis la servaient. L'assistance la suivit avec recueillement.
Ce chêne avait une légende : ce n'est pas sans raison qu'on y avait adossé l'autel rustique. On disait que, du temps des Templiers, le suzerain des terres environnantes, frère Armengaud de Mas-^ hugon, venait y rendre la justice. L'arbre était resté vénéré, autant à cause de la magnificence de ses frondaisons qu'à cause des souvenirs qu'il évoquait.
lya messe entendue on commença à se restaurer. On banquetait, on causait, on jouait, dans une sorte de fraternité d'armes. A deux heures de Taprès-midi, Tétat-major se retira au château de Jalès, voisin de celui de Banne, pour délibérer.
Ce château, dont il ne reste plus rien, appartenait à la Commanderie de T Ordre de Malte.
L'illustre bailli de Sufîren y avait résidé. Cet homme de mer venait parfois chercher dans le silence' claustral des murs gris, Toubli des croisières et des combats; son fils naturel, le chevalier de Pazanan, y habitait maintenant pendant la belle saison. Les chefs des Fédérés recevaient ce jour là son hospitalité.
M. de Malbosc présidait le Conseil. Il avait comme premier assesseur M. de la Bastide, commandant en second l'armée fédérée, dont le chef suprême, retenu à Paris, était le lieutenant-général comte du Roure, descendant d'une illustre famille du pays. Le second assesseur était l'abbé Mollette, vrai type de prêtre soldat.
L'organisateur crut nécessaire de retracer les phases du mouvement. ^Ecoutons-le les développer et notons au passage des mouvements de l'assemblée, pour recréer l'esprit qui animait celle-
— Cherchons, disait M. de Malbosc avec émotion, une des causes de nos dissensions dans la différence des religions. Les habitants de ces
pays sont déchirés par des croyances contraires. L'histoire eut à déplorer leur choc fratricide. Les guerres de religion ont eu chez nous un retentissement qui s'apaise à peine. Obligés de vivre côte à côte, catholiques et protestants se tolèrent sans s'aimer. Les premiers, traditionnels, sont attachés à l'idée du trône et de l'autel comme à leurs terres âpres : les seconds, sont enthousiastes des idées nouvelles. De nos jours, la distinction de religion, presque oubliée dans les circonstances de la vie quotidienne, a reparu dans son opposition la plus marquée.
A oe moment on l'interrompit, M. de Combré, chef de la légion de Gravières, fit remarquer que la responsabilité de la résurrection de l'esprit protestant incombait aux pouvoirs publics, qui ne ménageaient pas les vexations aux catholiques.
— Ils légifèrent dit-il, sous l'empire de leurs passions!... Le 19 avril 1790, l'Assemblée Nationale a dépouillé le clergé de ses biens. Bile a réduit de moitié le nombre des évêchés. Elle a ordonné l'inventaire de ceux qui étaient supprimés. Offense à la morale et au bon sens! Singulière mesure d'un pouvoir qui était chargé de faire naître l'apaisement. Les églises et les couvents sont occupés militairement. Il est naturel que les crojrants s'y opposent. La réponse à ces mesures extraordinaires a été plus prompte dans le Midi que partout ailleurs. Vous sou venez- vous, mes chers amis;
des vicissitudes qu'éprouvèrent, le lo mai dernier, les gardes nationaux de Montauban? Ils se rendaient en corps, drapeau déployé, au petit séminaire, quand les défenseurs du Christ, venus audevant d'eux pour empêcher le sacrilège, les sommèrent de se disperser. Sur leur refus, on échangea des coups de part et d'autre (i). M. de Mirabeau, retour de la prison de Vincennes (2) a dit qu'il faut « décatholiciser la France. » Qu'il y vienne donc!
Ici les applaudissements couvrirent la voix de M. de Combré.
M. de Malbosc continua son exposé justificatif.
— Les députés dépouillent tranquillement un peuple de ses droits à la prière. Or voici que celuici s'est fâché. Il porte son ressentiment sur les observants de l'église réformée. Auparavant, sous les rois précédents, c'étaient des hérétiques laissés à l'écart ; maintenant, par leur richesse, par le commerce dont ils ont le monopole, ils semblent les inspirateurs de la campagne laïque. Idée redoutable qui s'est implantée chez nos paysans. Ils confondent l'idée de la Réforme avec le régime démocratique et le sentiment catholique romain
(1) En réalité, dans cette rencontre, il y eut 5 morts et 55 blessés. Les 4.000 protestants de Montauban quittèrent la ville pour un temps.
(2) Le comte de Mirabeau fut incarcéré au donjon de Vincennes de 1777 à 1781.
avec le droit royal. Ils ne sont point subtils ; sous notre soleil, les esprits «ont prompts mais, en roccurence, ont-ils tout à fait tort? Vous savez bien que non, puisque leurs pires ennemis, à l'Assemblée sont des protestants! (i).
— Oui, cria au railieu d'vin silence approbateur quelqu'un, ce sont eux qui ont appris à la nation à s'armer contre elle-même, au père à détester son fils, aux frères à se haïr, à tous à se faire une guerre implacable.
— Les protestants sont devenus électeurs et éligibles aux Etats Généraux (2). Savez- vous, remarquait le président, comment ils ont récompensé le roi de sa magnanimité? En aidant ses ennemis à l'abattre ! En s 'alliant avec les factieux pour qui le désordre est une occasion de jouissance personnelle...
— Nous voyons un exemple de cette duplicité dans l'attitude qu'il adoptèrent ces temps derniers à Nîmes. Je laisse la parole au délégué de la Municipalité d'Uzès, qui a été à même de la juger.
Un assistant se leva et, dédaignant l'estrade ménagée aux orateurs parla de sa place.
(i) Rabaut Saint-Etienne, pasteur, député du Gard et le marquis de Sillery, mari de Mme de Genîis, se distinguaient par l'intolérance de leurs discours.
(2) Edit royal de pacification donnant des droits civils aux partisan ts de la religion réformée. - 29 Janvier 1788.
— A Nîmes, rappela-t-il en débutant, les habitants ont élu une municipalité royaliste, dont le baron de Marguerittes est le maire. Or les protestants, pour faire échec à 1* autorité communale, ont créé sans balancer le Club des Amis de la Constitution. C'est une sorte de filiale des Jacobins de Paris. Heureusement, des hommes actifs s'occupaient de leur barrer la route. La réaction s'organise. A chaque tentative de dissociation du corps social, répond un acte.
Et il fit un tableau de ces luttes.
L'avocat populaire Folacher avait embrigadé les habitants royalistes des faubourgs. A cause de leur gourmandise pour les oignons crus, on les appella, d'un mot patois, les Céhets. C'était une troupe de choc.
Il était aidé dans sa tâche par les frères Froment, dont l'ainé était receveur des revenus du clergé. A travers les désordres, ce sont les espèces dont ce dernier avait le dépôt, que l'on visait. On prétendait à tort ou à raison, qu'il détenait des sommes importantes.
Le i®"" mai, les Cébets, conduits par Froment, étaient allés en grande pompe planter un arbre devant la demeure du maire. Simple démonstration qui précédait le drame.
Le matin du 13 juin 1790, un dimanche, on tripla, on ne sait pour quelles raisons, le piquet de garde à l'évêché. Le piquet était fourni par
des dragons du régiment de Guyenne, tous protestants. La garnison était fournie par cette unité, assez mal vue par les habitants.
L'endroit était mal choisi pour y placer des hommes fort excités contre ce qu'ils devaient défendre. A tort ou à raison, les Cébets, dont la coiffure s'ornait, en signe de ralliement, d'un niché d'étoffe rouge, prirent ombrage de ce déploiement de forces. Ils s'imaginèrent qu'il était dirigé contre l'évêque. La plaisanterie d'un soldat sur l'emblème voyant dont tirait vanité Tun d'eux, entraîna une querelle. Bientôt, la rixe devint générale. A la première rencontre, sept hommes tombèrent. Les partisans affluèrent dans les rues.
On entendait le cri déchirant comme un sifflement qu'ils font entendre dans leurs colères :
— Zou ! Zou ! Zou !
Des barricades se formèrent, les fenêtres des maisons se garnirent de combattants. On arbora le drapeau rouge. Le couvent des Capucins fut mis à sac.
Le jour du Seigneur était ensanglanté. La lutte entre catholiques et protestants, calmée pendant la nuit, reprit le jour suivant. Des deux côtés on demandait à la campagne des renforts. Des émissaires étaient envoyés pour rallier des amis.
Mais voici que les Nimois apprennent avec horreur l'arrivée des farouches calvinistes cévenols mandés par leurs amis, lis étaient 12.000.
Il en arrivait de partout : des forêts de l'Hérault, des causses Noires et des gorges du Gard, du Val d* Enfer et d'Avignon, des Montagnes du Rouge où le Tarn se tord en gémissant, de Lassalle, accroché au flanc de sa mère la Terre, aux pittoresques costumes.
On leur avait distribué (i) des armes des fabriques de Saint-Etienne qu'ils chargeaient avec des munitions fournies par le major de la Citadelle.
Leur chef, Vincent Ribot, leur avait donné Tordre de tirer sur les Céhets « comme sur des poulets! »
La municipalité était débordée. Le baron de Marguerittes « s'usait dans son impuissance ». Ses conseillers n'étaient guère moins affolés que lui.
Bientôt, malgré de solennels avertissements, les montagnards se répandirent dans la ville oii ils organisèrent une revanche de la Saint-Barthélémy.
A ces mots, Claude Allier, avec sa vivacité coutumière, ajouta :
— M. de Marguerittes est tout dévoué au Roi, mais son aveugle obéissance à l'Assemblée seirt mal la cause des royalistes.
— Descombié, l'un des chefs catholiques, les frères Froment, réfugiés dans une tour, durent
(i; Distribution faite au nom du Club des Amis de la Constitution par les sieurs Coullonges, Jardin et Lagulhac.
subir un siège prolongé de douze heures. Un officier du régiment de Guyenne pointa sur eux un canon.
— Que faisait donc le colonel de Montgaillard ? demanda l*un des auditeurs.
— Il avait perdu la tête lui aussi. A aucun moment il ne parvint à ressaisir son régiment débandé! Le 15 juin seulement, la Garde Nationale de Montpellier, envoyée en toute hâte par le général Bouzols, vint mettre un terme à ces exactions
— Enfin, continua le délégué d'Uzès, les scènes de pillage auxquelles se livrèrent des éléments louches étrangers à la ville demandent une prompte justice.
Ce représentant, dominé par un esprit de clocher qui lui faisait oublier les intérêts généraux de sa province, réclama des mesures extrêmes auxquelles la majorité du Camp de Jalès refusa de souscrire. \
Il aurait voulu que le camp fut levé sur le champ et que les gardes mis en ordre, fussent jetés sur les villages cévenols. Les gibernes étaient pourvues de munitions. On était un corps d'armée !
M. de Malbosc lui représenta la part que tous prenaient au malheur du département du Gard,
(i) Pendant ces trois jours, on eut à déplorer à Nîmes 300 victimes et 120 maisons détruites.
mais démontra qu'il ne pouvait être question en ce moment, de se substituer à la répression du Directoire, quelqu' incertaine qu'elle fut.
La guerre civile était déjà trop avancée. Il était inutile de jeter de l'huile sur le feu en défiant des adversaires redoutables.
Ivcs délégués étaient impressionnés par les exposés qu'ils venaient d'entendre ; ils élaborèrent un procès-verbal demandant aux pouvoirs publics de prendre des mesures pour empêcher le retour de ces combats inhumains.
On entendait, au dehors, le bruit innombrable des Fédérés répandus au nombre de 20.000 sur un espace de 12 kilomètres carrés.
Cent vingt-cinq communes s'étaient vidées là de leurs habitants les plus robustes.
A la fin de l'après-midi, M. de Malbosc sortit suivi de l'état-major au milieu duquel on remarquait le président du district de Largentière, Rivière de Larque.
Il fit battre le tambour sur tous les points du camp, quoique certains fédérés, comme ceux de Viviers, aient prétendu qu'ils demeurèrent ignorants du discours qu'il prononça à ce moment. Les brigades se rassemblèrent. Les chefs passaient dans les rangs. Ils tenaient entre les mains la copie des décisions qui venaient d'être prises au château de Jalès.
28 hA CONTRE-RÉVOI.UTION DANS LE MIDI
Il en fut donné lecture. Aussitôt, des mouvements divers parcoururent cette foule. C'était la répétition de ceux qui avaient secoué, peu auparavant le Comité Directeur.
Largentière tenait les décisions pour abusives. Alais flétrissait leur tiédeur.
Dans les rangs de ses soldats, on ne projetait rien moins que t couper les oreilles de ces j... f... de bisets » sans tarder t mille voix s'élevèrent pour appuyer la motion. » L'orage gronde : les modérés sont vertement repris.
Pour la seconde fois, M. de Malbosc doit apaiser non sans peine les craintes de l'un et les colères de l'autre. Le surlendemain, il déclarera que ce fut la plus terrible journée de sa vie.
Il avait fait adopter un programme d'action qui donnait toutes garanties aux catholiques du Midi (i).
Un certain nombre d'entre eux avaient été arrêtés à Nîmes, après les événements du 13 juin 1790, comme émeutiers. Des démarches allaient être faites pour provoquer lenr élargissement.
Les protestants conservaient sur eux l'avantage du fait qu'ils restaient armés. Leurs Gardes
(i) Louis de Malbosc n'était point suspect de dévotion exagérée. Au temps de sa jeunesse, faisant des études à Toulouse, il s'afîilia à la Loge maçonnique L'Amitié^ Reçu avocat et de retour dans sa province on le retrouve secrétaire de la Militaire de Saint-Alexandre, à l'O. de Villeneuve de Berg.
Nationales étaient pourvues de canons. Lorsque TAssemblée Nationale lera mine de leur enlever, elle verra se former une si vigoureuse opposition qu'elle reculera.
Enfin, M. de Malbosc refit pour ceux qui étaient déjà des soldats, un tableau des malheurs de Nîmes pendant la guerre civile. Réparation en fut demandée aux pouvoirs publics dont l'aveuglement était tel qu'ils venaient de féliciter le régiment de Guyenne de sa nonchalance pendant les tragiques journées de juin (i).
Vers cinq heures du soir, chaque détachement se retira, non sans être secrètement convaincu qu'il serait bientôt rappelé et mis en action.
En passant près de l'unique puits de la vallée, les hommes faisaient remplir leurs gourdes par un rusé commerçant, qui, servi par la forte chaleur et l'aridité du sol, leur vendait l'eau.
Ils se dispersaient ensuite par les routes capricieuses dont s'ornaient, comme des rubans, les collines d'alentour.
C'était un soir très doux. Sous son auvent, la cloche de l'église de Berrias oscilla et se mit à tinter.
Elle égrenait, sur la campagne silencieuse et recueillie, sous le ciel coloré par l'agonie du soleil,
(i) Décret du 20 Juillet 1790.
30 hA CONTRE-REVOLUTION DANS LE MIDI
son appel lénifiant. A T heure où court ce signal d'oraison, l'air et la lumière semblent résonner sous ses battements. Après le midi ardent, délice des lézards étalés sur les pierres nues, le crépuscule tiède aspirait la musique des bronzes vibrants.
Cependant, tandis que le maire de Berrias et ses amis se reposaient sur leurs succès. Rivière de Lajrque, rempli de crainte sur les résultats d'un tel déplacement de citoyens, le dénonçait au plus vite au Directoire de l'Ardèche.