CHAPITRE III Jureurs et Réfractaires
Les ordres du jour votés étaient impératifs : ils exigeaient la réparation totale des dégâts de Nîmes.
Le trouble des esprits était grand ; les ruines matérielles étaient évaluées à 700.000 livres ! L*air était chargé d'orage. La paix était loin de régner. Du reste, le colonel du régiment de Guyenne dégageait sa responsabilité dans une lettre qu'il adressait le 26 août au Ministre de la Guerre.
L*état-major de Jalès s*était déclaré en permanence.
Quand il avait donné son autorisation, Rivière de Larque ne s'attendait pas à patronner une semblable entreprise. Aussi, il prétendit quoique tout le monde sût le contraire, qu'il avait assisté à la séance du 18 août à titre purement privé.
Par deux fois, la peur poussa à la trahison certains chefs Fédérés. Au moment d'achever l'œuvre qu'on leur avait confiée, ils se démirent bruyamment. En se démettant, ils eurent soin de brouiller les cartes et de livrer le jeu à leurs adversaires. . .
Que d'iempires sauvés, que d'entrepwises couronnées de succès si des exécutants, excellents pour raisonner dans le calme du cabinet, n* avaient trop présumé de leurs forces en se jetant dans la lutte en plein air!
La presse révolutionnaire s'émeut. Elle se range sous la bannière du Courrier d'Avignon, qui sournoisement et périodiquement, répand sur la tête de Malbosc et de ses amis des torrents de boue.
Sabin Tournai, son directeur, affecte de le considérer non seulement comme un ennemi des patriotes, mais aussi comme un traître qui veut jeter son pays dans les bras de l'étranger au profit d'un système politique.
C'est à Avignon que le désordre avait ses chefs. Cette ville était une cuve d'acide.
A Avignon, l'anarchie eut son général, ce fut Jourdan, elle eut un apologiste, ce fut Tournai.
On sait avec quelle douceur ce sabre ou plutôt cette hache ; avec quelle vérité, cette plume ont régné.
A Paris, le Journal des Révolutions disposait ses plans dans le même sens. Et toute la meute aboyait à leur suite ! Sires de diverse importance ! Le Moniteur, le Père Duchêne, la Gazette Nationale.,.
Les nouvelles qu'ils répandaient étaient comme tant d'autres dictées par ce génie du désordre qui, en un même jour, remplissait la France tout en-
tière de ses fausses alarmes semant, dans tous les lieux à la fois, la panique et le pillage.
Les motions de Jalès étaient approuvées par de hautes autorités, telles que le Parlement de Toulouse, dont le désaccord avec T Assemblée Nationale était notoire. Ce fut le premier corps constitué qui protesta contre le découpage des provinces en départements sous la présidence de Bureau de Puzy, député de Franche-Comté.
On prêtait aux chefs de la Fédération nombre de projets. On disait que des dépots d*armes étaient ménagés dans les villes importantes du Midi jusqu'à Cavaillon !
On prétendait aussi qu'ils étaient d'accord avec l'Espagne pour livrer des ports et préparer le chemin à l'invasion étrangère.
Les habitants de Cette tremblaient à l'idée d'être bloqués un matin. Les regards investigateurs qu'ils promenaient au delà de leurs lagunes calmes, rencontraient parfois une voile ennemie.
Les papiers du Camp ayant été détruits par les conjurés au moment de leur arrestation, on ne peut savoir s'ils contenaient les traces d'un semblable plan de campagne.
Toutefois, on peut dire qu'il était à l'état latent : r état-major catholique correspondait avec le comte d'Artois par l'intermédiaire de Froment, l'un des chefs des Cébets de Nîmes et par Claude Allier. Celui-ci avait en son frère Dominique un
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excellent agent de liaison qui faisait fréquemment le voyage au delà des Alpes. Or, le futur Charles X était poussé à l'action . Son caractère même lui commandait de se jeter dans Taventure.
A la cour du roi de Sardaigne, son beau-père, il partageait son temps entre les faveurs de Mme de Polastron et les rapports de ses agents secrets. Ceux-<:i, dont le comte de Vaudreuil, réfugié à Venise, se faisait Taugure écouté, le poussaient dans les bras de l'Espagne. De cette nation devait d'après eux sortir le salut du peuple Français. Ses légions armées, héritières du tempérament des compagnons de Charles Quint, replaceraient, croyaient-ils, dkns la main de Louis XVI, un sceptre assuré...
Tel était l'état d'esprit de l'émigration en 1790.
Le 14 juillet 1790, trente deux vaisseaux de ligne appareillèrent du port de Cadix. On observait le silence le plus profond sur la destination de ces forces navales.
On s'aperçut bientôt que cette flotte occupait la Méditerranée, afin de surveiller les ports français.
D'autre part, des correspondances de Barcelone signalaient une animation inaccoutumée dans les arsenaux de Port Mahon. Cette seconde place forte de l'Europe, encastrée dans la côte d'une île Ba-
léare, servait de base d^opérations. On y construisait 65 chaloupes pontées armées de canons.
Le comte d* Artois recevait du roi d* Espagne Charles IV une subvention de 400.000 piastres (i) pour activer les armements de son corps d'émigrés. Cependant, une telle largesse ne pouvait se répéter souvent, le prince était prévenu par son hôte et beau-père, le roi de Sardaigne, qui lui disait : « Mon frère d'Espagne n'a pas le sou ». Et c'était vrai.
Le ministre Florida Blanca se plaignait de donner aux réfugiés de Turin beaucoup d'argent sans résultat. En vain rappela-t-il à son Conseil qu'on avait décidé de porter 30.000 hommes sur la frontière des Pyrénées. L'état du Trésor ne permettait pas de subvenir aux besoins de cette armée.
L'Espagne était, du reste plus sérieusement occupée avec l'Angleterre qui, sous des prétextes divers, cherchait à s'emparer de ses colonies.
La guerre était imminente entre ces deux nations. On attendait d'un instant à l'autre, le rappel des ambassadeurs. Toutes les forces de la nation devaient être prêtes à soutenir la lutte, et non servir à restaurer l'autorité bourbonienne dans notre pays.
(i) Environ 2.400.000 francs.
L'intervention espagnole faisait donc long feu malgré les habiletés que déployaient les diplomates. Ces manœuvres de palais finiront, suivant le mot vigoureux de Louis XVIII, en « intrigues de bal masqué ».
En septembre, les vaisseaux rentreront au port.
Un pamphlétaire, non content de publier que Malbosc livrait la France à l'étranger, lui impute une ténébreuse machination dans le but de déprécier les assignats. Un autre craint une invasion des Savoyards. Le Dauphiné, écrivait-il, est sur le point de servir de proie aux reitres du roi de Sardaigne. Déjà ceux-ci s'approchent d'Aiguebelle, clé de la vallée de l'Isère. Un troisième, Rovère, député du Comtat Venaisin, accusait les Vivarois de vouloir cerner Avignon et de T affamer, pour Tobliger à retourner sous la domination du pape Pie VT dont cette ville venait de s'affranchir.
Les commentaires allaient leur train, soudain, comme un coup de tonnerre, on apprit, le 24 août, qu'une constitution civile allait être donnée au clergé.
Celui-ci était placé d'après le nouveau projet de loi sous la dépendance du gouvernement, qui nommerait les métropolitains, les évêques et les curés comme les autres fonctionnaires. Le pape était écarté de la hiérarchie sacerdotale. Il n'avait plus
le droit de s'intéresser aux mouvements universels d'un corps dont les destinées étaient liées à celles des empires.
On lui refusait non seulement le pouvoir de placer le plus digne à Tendroit désigné par ses services, mais aussi son investiture spirituelle n'était plus nécessaire aux religieux. Ils vivraient en dehors de lui. Ils demanderaient à leurs collègues, à leurs supérieurs, le droit de prêcher la parole divine livrée ainsi aux hasards du vote.
On n'osait pas attaquer la religion dans la religion même, dans ses dogmes, dans sa morale. Cette méthode aurait été mauvaise. Elle aurait blessé le peuple.
On l'a brimée dans ses ministres demeurés attachés aux lois qui la régissaient. On s'est couvert, dans ces entreprises, du manteau de la régularité, croyant qu'un respect ostensible dissimulerait des travaux cachés de dénigrement.
En mettant, par exemple, les ecclésiastiques aux gages de la Nation, on avait prévu que la surcharge qui en résulterait pour elle, dans un moment oii elle succombait sous le poids des dettes, les lui rendrait odieux.
Il faut le dire : au mois de juillet 1790, le clergé était encore plein de confiance dans les promesses de la Révolution. Dans les bourgs ardéchois, à la fête du 14 juillet, il prenait sa part de l'en-
thousias-me . populaire, bénissait les drapeaux de la Garde Nationale, prononçait des allocutions patriotiques et associait la religion à toutes les cérémonies civiques.
Cependant, T archevêque de Vienne, Monseigneur d*Aviau fait paraître un mandement dans lequel il fait part à ses diocésains de ses appréhensions au sujet de k Constitution Civile. C'est qu'aux termes de celle-ci, son siège est supprimé et attribué, en parties diverses, à ses confrères voisins.
L'affaire du serment obligatoire vient envenimer les choses. Le clergé se fractionne en trois groupes aux éléments très divers et inégalement répartis dans le pays.
Il y a d'abord ceux qui, suivant Mgr. d'Aviau, sont convaincus que le législateur fait fausse route et se croiraient coupables s'ils donnaient une adhésion formelle à une loi qui leur semble intolérable. Affaire de conscience qu'ils débattent en toute sincérité. Bn chaire, ils se gardent de commenter : ils exposent simplement, craignant de favoriser les progrès de la politique gallicane.
Ils adhèrent, certes, mais avec des réserves ; ils s'essaient à trouver un biais, une formule qui puissent satisfaire les autorités constituées, sans trop choquer les opinions et les règles qui leur ont été enseignées dans leur jeunesse.
Il en est d'autres, moins nombreux, qui voient leurs répugnances renforcées par des considérations d'opinion et consentiront à subir la persécution pour ne point trahir et leurs serments et leurs amis.
Enfin, un noyaux de jeunes ambitieux réunis autour de quelques hommes influents dociles aux exhortations de l'ancien président de la députation du Clergé aux Etats Généraux de 1789, Lafont de Savine, évêque de Viviers, applaudit aux nouvelles mesures dans lesquelles ils voient un moyen de sortir de la médiocrité où ils croupissent.
Un profond désordre naquit de ces mouvements contradictoires.
Comme ils ne concevaient pas de société en dehors d'eux, les insermentés, tout en défendant de s'adresser aux autorités et à leurs collègues soumis, tenaient illégalement des registres de baptême, de mariage et de sépulture catholiques. Ceux qui avaient contracté des liens dont ces papiers ne portaient point la trace risquaient de voir leur union frappée de nullité, et leurs enfants naissaient bâtards. La discorde entrait dans la famille ; la controverse religieuse dévorait les esprits.
Nombre de départements étaient virtuellement dans la main des réfractaires : Dans le Nord et le
Pas-de-Calais, ils étaient en majorité : on en comptait 80 % — avoués ou réticents — Dans r Ouest — cadres de la future Chouannerie — ils étaient aussi nombreux. Dans TEst 54 %. En Alsace — Bas-Rhin surtout — 92 %. Le Midi manifestait clairement sa désapprobation en s' inscrivant avec 70 % à ce tableau de la résistance, dont le Vivarais était le plus bel ornement, et le curé de Chambonas rordonnateur.
Le 26 août, le Directoire de TArdèche, informé comme nous Pavons vu par Rivière de I^arque, publiait une proclamation désavouant les organisateurs de Jalès.
Les murs des villages furent couverts d'affiches : c'était la proscription sans appel des protestataires qui durent, à partir de ce moment, joindre la ruse au courage.