‹ La contre-Révolution dans le Midi, 1790-1798Chapitre 4 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Veillée d'Armes

Les autorités prétendaient, notamment, que la municipalité de Bernas n'avait pas eu pour elles la déférence et les égards auxquels elles avaient droit. Mais cet argument n'était qu'un prétexte dont le Directoire se rendait compte de la fragilité. Un de ses membres l'avouera plus tard : on dût casser les décisions de Jalès pour ne pas risquer de compromettre l'ordre public, mais beaucoup adhérèrent à cette sanction à contre cœur (i).

Le 2 septembre, le Comité des Recherches de l'Assemblée Nationale fut saisi de cette affaire. Le rapporteur Sillery, comte de Genlis, mari de l'auteur des « contes hypocrites » dont parle Stendhal dans Lamiel, déposa ses conclusions aux fins d'enquête.

Rabaut Saint-Etienne apparut de nouveau pour flétrir les « factieux du Vivarais ».

Ensemble, ils firent voter le 7 septembre, un arrêté qui cassait le Comité militaire institué a

(i) Jean-Baptiste Dalmas, procureur général syndic de l'Ardèche, député royaliste de ce département à la Législative et aux Cinq-Cents, dixit.

Pissue des réunions de Tété de 1790. On défendit aux Gardes Nationales de former aucune assemblée sans y être autorisées. On croyait prévenir le retour de semblables groupements. Le dossier fut transmis au Lieutenant Criminel de la vSénéchaussée de Villeneuve-de-Berg qui reçut l'ordre d'instruire contre les dirigeants du Camp.

Or, les magistrats auxquels ce soin était confié, étaient dans leur majorité favorables aux inculpés. Catholiques, ils ne pouvaient se défendre d'une indulgente sympathie envers ceux qui avaient embrassé et relevé leur cause.

Les plus influents d'entre eux, Barruel, Tavernol de Barrés, Rabaniol, Laboissière, se mirent d'accord pour adresser, le 11 octobre, une supplique au roi lui demandant de classer l'affaire. Ils étaient encouragés par l'attitude de l'Assemblée elle-même, qui apportait dans ses poursuites une mollesse remarquable car elle était occupée par la réforme financière. Les mesures qu'elle prit à cette occasion contribuèrent à la rendre impopulaire. Beaucoup avaient le sentiment qu'elle préparait la voie aux pires malheurs.

Le 16 avril 1790, sur la proposition du côté gauche, elle avait fait imprimer 400 millions de billets. A ce moment, cette émission avait une contre partie en numéraire, et la totalité de ces assignats était mobilisable immédiatement. Bailly et Thouret déclarèrent, pour appuyer le projet,

qu'ils prenaient hypothèque sur les départements dont ils étaient représentants pour assurer, si besoin était, le remboursement du papier. Les négociants de Rouen prirent le même engagement.

Par contre, certaines Chambres de commerce, prévoyantes des abus probables, faisaient des réserves. L'Alsace proteste. Lille et Lyon se rangent à ses côtés. A Huningue, 80 Municipalités des bords du Rhin réunies, désapprouvent le nouveau régime monétaire. Mais, en septembre 1790, F Assemblée passe outre et récidive. Bile porte le nombre des assignats en circulation à 1.200 millions. La pente est rapide, et l'ordre social glisse rapidement vers l'abîme.

En même temps, elle rend un décret ordonnant la dissolution des anciens Parlements. L'armature judiciaire du régime est jetée à bas.

Par quoi allait-on la remplacer? On ne savait au juste, mais les suggestions ne manquaient pas. La France assistait, surprise, à ces coupes réglées et soudaines dans l'organisation de son existence ancienne.

Rivarol écrivait : « On a déraciné l'arbre qu'il eut fallu émonder ».

Claude Allier, frémissait d'impatience. Sans plus attendre il réunit chez lui quelques ecclésiastiques des environs de Chambonas, pour leur faire part de ses projets. Il avait dans les veines du sang de soldat. En 1741, une blessure reçue au siège

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de Prague, Pavait éloigné du métier des armes, mais il ajpportait dans la carrière sacerdotale qu'il avait ensuite choisie toute sa fougue native.

Le doyen des Vans s'était acheminé vers sa demeure par la route qui franchit la rivière du Chassezac à l'aide d'un pont pittoresque. Le curé de Lablachère avait abandonné sa colline pour la vallée, celui de Payzac ses bois, celui de Saint- Alban ses dolmens druidiques.

Ils rencontrèrent leurs collègues de Gravières, de Berrias et plusieurs autres.

L'ordre du jour de la réunion était le suivant :

Le roi n'étant pas libre, ses ordres nous ohli^ gent-ilsf Devons-nous les exécuter?

Les délibérants répondirent : non !

C'était un signe du divorce irréductible entre les députés et le peuple.

Le curé des Vans avait parmi ses fidèles depuis peu, une nouvelle âme. C'était Folacher, l'organisateur des Cébets nîmois, qui était venu chercher au sein de sa famille, à Naves, un asile contre les recherches. Ce hameau, bâti sur le bord d'un ruisseau, semblait isolé du monde, si bien que l'avocat cherchait à se faire oublier.

Sa retraite n'é;tait point introuvable. On vint l'y relancer. Sous le coup d'un mandat d'arrêt, il fut plongé pendant quelques mois dans les prisons moyenâgeuses de Villeneuve-de-Berg. Les mauvais traitements lui firent perdre le reste de

S€s forces. Lorsque les portes de la geôle s'ouvrirent de nouveau, elles ne donnèrent passage qu'à un moribond. Il fut remis en liberté au début de 1791 mais il mourut peu après.

Un autre écho des émeutes de juin 1790 se fit entendre vers le même temps au sein de T Assemblée Nationale.

Celle-ci avait ouvert une enquête sur la a bagarre » de Nîmes, elle avait convoqué à sa barre les chefs catholiques. Ils mirent si peu d'empressement à se rendre à cette invite qu'un seul d'entre eux, M. de la Reiranglade, se présenta le 10 septembre.

Descombié prétexta son grand âge. Il avait 70 ans. Souchon, son cousin, se fit porter absent. Achard avait des affaires pressantes. Les frères Froment avaient disparu.

Quelques jours après, le Comité permanent de Jalès faisait imprimer par des presses clandestines établies au château de Banne (i), une réponse à un article du Moniteur le vouant à l'exécration publique et dans lequel on reconnaissait la main du pasteur Rabaut.

« Manifeste et protestation de cinquante mille Français fidèles, armés dans le Vivarais pour la cause de la religion et de la monarchie ».

(i) Docteur Vaschalde, de Vals-les-Bains : De VètaUissenuni de V imprimerie en Vivarais.

Tel était le titre de cette proclamation datée du lundi 4 octobre.

On la présentait à dessein comme étant un ordre du jour voté par une seconde Fédération. C'était une manœuvre. A aucun moment, un si nombreux effectif ne fut réuni entre la foret de Païolive et les coteaux de pierres arides du pays des Serres. On T avait ornée de noms supposés qui ne parlaient aucunement à la mémoire des habitants.

Cette pièce de trente pages, était conçue en termes virulents. On a cru y reconnaître le style nerveux du curé de Chambonas. Peut-être étaitce le fruit de la conférence que ce dernier avait eue avec les ecclésiastiques du pays?

C'était une réponse décisive aux calomnies.

On avait entendu dire que le Vivarais était livré à l'Inquisition renaissante. Des témoins avaient vu, paraît-il, le 18 août, des moines parcourir les rangs des soldats, les exhortant à marcher sur la foi du crucifix qu'ils brandissaient. Ceux-là disaient aussi que les drapeaux qui claquaient au vent portaient des emblèmes de mort...

Or, rien de cet appareil de roman n'existait en réalité. Les oriflammes qui désignaient les légions groupées par paroisses et par districts, étaient ornées des devises suivantes : Vive la Nation, Vive le Vivarais f Vive le roi.

Quoi de moins sinistre?

Une autre opinion à retenir est celle d'un vrai spectateur du camp : M. de Tauriers, bailli de Joyeuse, qui y assistait comme major général.

Le 15 septembre, il écrivait au Directoire de TArdèche :

— Je n'ai vu personne habillé en capucin, comme on l'a débité ; ce qui m'a le plus frappée, ce sont les dispositions des campagnes pour aller porter secours aux catholiques de Nîmes.

M. de Malbosc eut aussi à justifier, dans le Manifeste du 4 octobre, la présence de l'abbé de la Mollette.

Cette personnalité, que nous avons déjà présentée à nos lecteurs intriguait les uns, mécontentait les autres, et tous s'attendaient à le voir surgir au premier plan.

On lui avait fait lin crime de porter un sabre à son côté, comme ses compagnons.

Une telle arme, disait-on, n'est pas compatible avec la dignité de l'habit dont il était revêtu. Le maire de Bernas répondait que l'abbé avait été militaire dans sa jeunesse, qu'il remplissait au Comité une fonction importante, étant lieutenant général. Sa famille avait fourni à l'armée et au culte un tribu remarquable. Dans ces conditions, le fait de porter un sabre ne constituait pas une provocation.

La Protestation des 50.000 Français fixait donc des points de détail.

Le but y était clairement exposé : au camp protestant, on voulait opposer un camp catholique.

Sept considérants, très durs pour l'Assemblée Nationale, la terminaient :

« L* Assemblée de Jalès arrête et déclare :

« I** Qu'elle proteste contre tout ce qu'a fait et pourra faire l'Assemblée soi-disant Nationale, laquelle ayant reçu de ses commettants des pouvoirs limités et des mandats impératifs, les a cyniquement violés.

« 2° Qu'elle regarde la majorité des membres de la susdite assemblée comme criminels de lèsemajesté divine et humaine.

« 3° Qu'elle voue les ennemis de la Religion et de la Monarchie à l'exécration de tous les bons Français.

« 4° Qu'elle invite les tribunaux à s'armer contre eux de toute la rigueur des lois, sous les auspices plus heureux d'une nouvelle législature.

« 5® Qu'elle renouvelle son serment de poursuivre avec le fer et le feu les instigateurs de la nuit du 6 octobre 1789 qui changea vraiment la forme du gouvernement. Le roi ramené sous escorte, comme un malfaiteur, de Versailles à Paris, n'existe virtuellement plus à partir de ce moment.

« 6® Qu'elle invite les provinces qui n'ont point encore oublié ce qu'elles doivent à Dieu, au roi et à l'Etat, à suivre courageusement l'exemple du Vivarais.

« 7** Qu'elle versera jusqu'à la dernière goutte de son sang plutôt que de laisser subsister une Constitution monstrueuse, assise sur des ruines, cimentée par des larmes... »

Il s'agissait de la Constitution votée au lendemain de la prise de la Bastille, et dont les principes étaient exposés dans la déclaration des Droits de l'Homme.

Par ailleurs, le Manifeste reprochait aux pouvoirs publics de laisser impunis les crimes qui se commettaient chaque jour.

— Eh ! quoi, disait-il, voici des régiments soulevés qui assassinent leurs chefs. Un de ceux-ci, Albert de Rioms, fut maltraité le 30 novembre 1789, dans des circonstances qui réclamaient un châtiment éclatant. Il commandait, à Toulon, l'escadre de la Méditerranée, lorsque la flotte se révolta. Le major de Broglie, qui le secondait, fut une des premières victimes. Il tomba sous le fer des mutins. La répression aurait dû être exemplaire. Or, rien de spécial ne fut tenté pour cela.

On laisse aller mollement les criminels qui jouissent sans mélange de leur impunité. Ils se croiront autorisés à recommencer! A peine ose-t-on frapper quelques vagues comparses. Les vrais responsables ne sont pas inquiétés, dans la plupart des cas.

Le régiment d'Infanterie de Navarre, sous le commandement du marquis de Mortemart, se mutine.

La décomposition s'accentue sur le corps de cette armée soumise à la discrétion de quarante-cinq mille municipalités (i) qui peuvent la mobiliser séance tenante.

Le 8 avril 1790, rixes à Lille entre les troupes fidèles et les troupes « patriotes » ; à Bastia, le colonel du régiment du Maine, M. de Rilly, est chasse sous la menace des armes ; à Marseille, le major du Bausset, à Valence, M. de Voisins, directeur de l'Artillerie, périssent, lâchement frappés. Le 14 août, Poitou Infanterie se soulève et bâtonne le lieutenant colonel de Besvy. A Belfort, à Nancy, les soldats font main basse sur la caisse et se partagent les fonds de l'ordinaire (2).

On pourrait citer encore nombre de ces incidents qui nous discréditent à l'étranger et diminuent la confiance à l'intérieur.

Tout récemment encore, le 14 de ce mois d'octobre, observaient les auteurs du Manifeste, Royal Pologne et Touraine se sont battus à Montauban pour des motifs futiles. La population était terrorisée. Les civils, apeurés, se renfermaient dans leurs maisons, laissant la rue aux batailleurs.

(i) Loi sur la réquisition Décembre 1789. (2) Mutinerie du Régiment de Chateauvieux.

Dans ces conditions, demandait le Comité permanent aux autorités, comment pouvez-vons assurer la sécurité des particuliers La corruption des troupes est un mal fondamental.

Aussi Delaunay, le 14 juillet 1789, fut immolé sur les pierres de la Bastille ; Tintendant de Paris, Berthier partagea bientôt son sort déplorable.

Bt Du voisin, et Favras, dont le sang fut réclamé par le peuple amassé sur la place de Grève, le jour de son exécution? Et T intendant de la Marine, Foulon, qui fut traîné encore vivant à travers le Faubourg Saint- Antoine.

On a dit que la justice populaire vengeait les concussions de cet affameur notoire. Peut-être. Kn tous cas, si elle ne s* est pas trompée en exécutant un gredin, combien d'honnêtes gens ont-ils été fauchés? C'est ce que vous risquez, messieurs les députés, en la laissant agir à tort et à travers...

Le Manifeste souleva une grande émotion. On n'avait pas encore ramassé, sous cette forme intégrale et précise les fruits de T anarchie. Ce qui n'empêcha pas le Conseil Général de Privas de supplier a les âmes sensibles et généreuses de ne point s'afFecter des malheurs supposés dont l'abominable écrit faisait la peinture ! »

Au reste, le Midi n était pas calmé. Le i8 octobre, jour de la foire de Saint-Luc, il y eut plusieurs émeutes à Joyeuse. Les haines de religion les avaient fait naître. Marchands protestants et chalands catholiques ne pouvaient décidément s*entendre.

A Nîmes, pour éviter que les sanglantes bagarres de juin ne se reproduisent, le régiment de Guyenne fut retiré, à la grande fureur des Calvinistes qui voyaient dans cette mesure un gage donné à leurs adversaires.

En réalité, le séjour de cette unité dans T ancienne place forte romaine n'était plus possible. Quelques jours avant son départ deux habitants se prirent de querelle avec des militaires, dont un demeura sur la place privé de vie.

De part et d* autre, on ne pouvait revenir en arrière sans garanties appréciables et, ces garanties, nul n'était disposé à les avancer.

Le major des catholiques d'Alais avait prononcé, le i8 août, des paroles décisives :

— Que les volcans qui jadis embrasaient ces contrées, s'était-il écrié, se rouvrent et nous engloutissent, si nous manquons à nos serments.

A Nîmes, on accusait les coups. Une réunion des têtes les plus échauffées publia une lettre où on lisait ceci :

« Qu'ils vknneiKt aux Esplanades (les Vi varois). Qu'ils viennent tous sans façon, la salade est prête, et nous leur ferons danser le rigaudon »

Cela s'intitulait : Missive de Jour dan, Laurens, Vincent et Lacoste aux catholiques de Banne, 20 octobre.

A une lieue de Joyeuse, au carrefour de cinq routes, le village de Lablachère sommeille. En avant et en arrière, s'étendent de molles hauteurs.

A gauche, en allant vers Notre-Dame-de-Bon- Secours dont le nom semble évoquer les dernières vibrations d'un angélus, l'horizon est borné par les collines de Joyeuse à l'abri desquelles coule la Beaume. Plus loin, les eaux s'engouffrent entre de hautes murailles, musent dans des anses minuscules, clapotent jour et nuit en baisant les racines des arbres qui se penchent vers elles pour se mirer dans leur cours vagabond.

A droite, vers les grands sommets, des bois vierges s'étagent.

C'est magie de voir à quelque distance, cette chevelure mouvante changer avec le temps qui fuit. Tour à tour sombre, chaude, fraîche sous les

(i) Archives de TArdèche.

baisers du soleil, comme un orgue de couleurs, elle fait place, Tannée finissant, à une confusion extrême de cimes dénudées. Comme une masse de ténèbres, Thiver tombe et pèse sur la campagne. Les arbres ne montrent plus que des branches tordues et noires. Alors, Toiseau cherche un abri dans les creux de mousse et se rapproche du sol. Son temple aérien et mouvant se disperse, feuille par feuille, au gré des aquilons impétueux.

La solitude se fait dans les bocages. Seule, la mésange gazouille ; le roitelet et le hardi moineau se rapprochent des maisons.

A une portée de fusil du village, se dressait la demeure de M. de la Saumès, gentilhomme de vieille souche ardéchoise originaire de Joyeuse. Ce n'était point un antique château féodal ; nulle végétation ne couvrait ses murs cuits par les intempéries. Tout dénotait, à l'aspect de ces bâtiments réguliers, un parfait état d'entretien. Ses pignons aigus, ses fenêtres obstinément closes, avaient bon air au milieu des vergers odorants. Une allée plantée de marronniers menait à un perron de quelques marches.

Paisible au milieu de la nature admirable, elle réjouissait les regards du passant.

Celui-ci, en cette après-midi du 20 octobre 1790, eut pu y surprendre, à travers les grilles, une réception fugitive.

Un bruit de voiture menée à grand train lui eut donné Téveil. Le postillon de louage qui la conduisait depuis Largentière, immobilisa ses chevaux devant la demeure.

Deux voyageurs s'avancèrent dans Tallée. Ils étaient jeunes tous deux. L'hôte, prévenu, allait à leur rencontre.

Il se présenta. Les réponses suivantes lui furent faites :

— M. Duchesloy, dit le premier, dont les manières indiquaient un homme élevé dans le meilleur monde, capitaine réformé du régiment des chasseurs d'Alsace.

— M. Palarin, officier d'Artois-Cavalerie, en garnison à Strasbourg.

Bt tous deux souriaient.

Ils tendirent au comte une lettre que celui-ci parcourut rapidement.

— Oh ! fit-il vous avez été visiter mon ami de Tauriers, à Largentière. Il m'explique qu'il ne pouvait vous recevoir décemment parce qu'il surveille en ce moment ses vendanges... C'est une grave occupation dans ces contrées, et vous ne lui en voudrez certainement pas du peu de temps qu'il vous a consacré ! Il a bien fait de vous envoyer à la Saumès, messieurs. Je ne suis pas, comme lui, maréchal de camp de Sa Majesté, mais j'espère que mon hospitalité ne vous désobligera pas.

56 h^ CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI

— Les militaires s'accommodent facilement des changements de résidence, dit Palarin en regardant son compagnon.

— Nous sommes entre amis, n'est-ce pas? Je réunis quelquefois à ma table certaines lumières locales. A Toccasion de votre arrivée, laissez-moi en inviter deux ou trois. Mon plus proche voisin est le colonel Gervais, qui commande la légion de Lablachère. C'est lui que nous verrons arriver le premier.

Le capitaine Duchesloy demanda à M. de la Saumès de leur retracer les récents événements du Vivarais, dont ils avaient entendu parler au cours de leurs déplacements.

Ce faisant, les trois hommes pénétrèrent dans les salles austères de l'habitation de la famille de Chamaleilles.

Les invités arrivèrent bientôt, lis se rassemblèrent autour d'un repas copieux, comme les hôtes méridionaux sont heureux d'en offrir. Ils se sentaient mutuellement en confiance. A la chaleur communicative des mets et des vins, les langues se délièrent. La cordialité nécessaire aux échanges de vues importants ne cessa de régner.

La conversation roula sur le Manifeste de Jalès. Les deux militaires en savaient plus long à son sujet que les fédérés présents au dîner, tant il est vrai que nul n'est prophète en son pays.

h A CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI 57

Les convives les pressèrent de questions auxquelles ils répondirent de bonne grâce. Ils confièrent que la Cour de France était touchée de la fidélité de TArdèche et du Gard. On applaudissait en haut lieu aux efforts de ces départements pour secouer le joug de l'Assemblée Nationale et, pour preuve de ce qu'ils avançaient, Duchesloy, fit circuler une lettre armoriée et fort belle d'allure.

Lorsque la lecture en eut été terminée, le colonel Gervais voulut se charger de remettre ce document à Malbosc.

— Il en faut beaucoup moins, dit-il, pour donner au mouvement une vigueur nouvelle.

Lablachère était un petit village, mais il était doté, comme maire, d'un sectaire appelé Sarremejanne. Entièrement dévoué à la cause de la Révolution, celui-ci montrait un grand zèle à en activer la marche. Il se servait pour cela de toutes les armes. La haine des aristocrates et de ceux qu'il considérait comme tels grandissait dans son cœur. IwC soupçon empoisonnait son existence, et la calomnie était élevée par lui à la hauteur d'un système.

Il avait organisé, dans sa commune, un service d'espionnage qui le renseignait exactement sur

ce qui s* y passait. A chaque foyer campagnard, on prononçait son nom avec crainte.

Il encourageait la dénonciation et la récompensait comme une preuve de courage « civique ».

Autour de la table familiale, on interrogeait les visages connus, et on croyait y voir passer des ombres. Signes d'une douleur qu'on n'osait pas dire, ou dissimulation perfide? On prenait pour des traîtres des amis anciens. Souvent, on accueillait avec septicisme leurs marques d'affection. Les domestiques, les passants, semblaient des espions. . .

L'arrivée des hôtes du comte de la Saumès ne pouvait donc laisser Sarremejanne indifférent.

Il flaira une proie de choix. Le désir de réaliser une action d'éclat, lui fit commettre un abus de pouvoirs extraordinaire.

Le soir même, il réunit quelques gardes nationaux de Joyeuse et mobilisa un détachement de Chasseurs du Roussillon, les exhorta ; puis, sans autre forme de procès prit le commandement de la petite troupe et investit la Saumès.

Il faisait nuit noire. Les jappements des chiens dts fermes couraient le long des coteaux. Les nuages se hâtaient vers le couchant, épaississant de minute en minute l'ombre qui enveloppait toutes les formes. Sur toutes les haies, dans tous les sen-

tiers, les vers Inisants s'installaient, et la scintillation de leurs feux mystérieux égaj^ait T obscurité.

Aux coups frappés du dehors, le comte donna Tordre d'ouvrir. Les domestiques s'informèrent. On leur répondit brièvement de laisser entner. Plusieurs soldats firent mine de les repousser dans l'allée.

Lorsque les convives furent mis au courant de cette incursion armée, ils demeurèrent frappés par la stupeur. On venait arrêter comme suspects les deux officiers descendus dans l'après-midi.

Ceux-ci restèrent calmes à cette annonce. Ils ne se départiront pas de cette attitude pendant tout le temps qu'ils seront entre les mains des enquêteurs.

A travers les fenêtres, on voyait confusément bouger des silhouettes humaines dont les jardins étaient remplis. Les rayons de la lune faisaient luire les armes et jouaient sur les baïonnettes. Les issues étaient gardées avec précaution et, déjà, les chants des sentinelles allaient et venaient dans les vergers d'alentour.

— Vous ne pouvez songer à fuir, dit quelqu'un.

— Ce n'est point notre intention, répondit Duchesloy. Nous ne sommes pas coupables. Nous ne voulons pas alimenter les racontars en disparaissant.

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— Vous avez raison, approuva un troisième : Henri IV disait déjà que les seigneurs de ces contrées étaient loyaux comme leur épée...

Le maître de maison, descendit à la rencontre du chef du détachement pour exiger des explications.

— Je ne puis vous en fournir, déclara celui-ci, et j'exige la remise des inculpés entre mes mains.

— Je ne puis obéir sans protester contre ce procédé!

Duchesloy et son compagnon furent mis en présence du maire de Lablachère.

— Nous sommes d'honnêtes soldats, lui dit le cajpitaine. Nous nous rendons à Berrias, qui ne sera d'ailleurs qu'une étape du voyage que nous avons entrepris dans le Midi.

— Vous vous expliquerez là-dessus plus tard. Je dois vous ramener à Joyeuse avec votre domestique, vos chevaux, vos porte-manteaux et autres équipages,

— Je ne vois pas...

Un geste coupa la réclamation esquissée.

— Nous sommes prêts à partir. Vos montures, sellées, vous attendent sur la route.

Toute hésitation eut été inutile. Les soupeurs, si brusquement interrompus dans leur jouissance gastronomique, entouraient leurs compagnons en

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leur adressant des encouragements. Ils les virent avec peine s'éloigner dans la direction de la ville, au milieu des agents de Sarremejanne.

Ils s'entretenaient avec animation de l'événement dont ils venaient d'être témoins. Les conjectures les plus hasardées étaient risquées sur la cause de l'arrestation. Ce ne fut que lorsque les pas des chevaux, frappant les pierres du chemin tout blanc de lune, décrurent dans le lointain, que le groupe se décida à rentrer.

Le silence s'établit de nouveau autour de la Saumès. La campagne, un instant troublée, se livra au sommeil bienfaisant.

En arrivant à Joyeuse, Palarin, montrant à letir surveillant l'amphithéâtre des maisons qui s*étageaient dans la vague clarté des étoiles, lui demanda où il comptait les loger.

Les toits chevauchaient les uns sur les autres, séparés, par endroits, par des masses noires qui devaient être des arbres. Une lumière, piquée, au hasard dans l'enfilade d'une rue, révélait que toute activité n'était point suspendue.

Quelqu'un veillait : mère qui s'inquiète de son enfant, ouvrier attaché à sa tâche ardue, malade qu'on exorcise...

En descendant la côte, l'atmosphère se rafraîchit. Ivcs poussières humides que la rivière de la Heaume tenait en suspension, imprégnaient les vêtements, séchés par l'air vif des hauteurs.

L'officier renouvela sa demande :

— Va-t-on s'arrêter enfin?

— Nous arrivons, répondit son voisin.

— Il est temps, à moins qu'on ait juré de nous faire contracter une maladie qui débarasserait nos ennemis de notre présence. . .

L'escorte fit halte en effet devant une auberge d'aspect sévère qu'on appelait l'auberge Saint- Pierre. Une enseigne peinte par un artiste rustique grinçait au-dessus de la porte.

On donna à Duchesloy et à son compagnon une chambre au rez-de-chaussée. Les volets en furent soigneusement clos, la porte fut assujettie par des barres, pour déjouer toute tentative de fuite.

Dans le couloir, les soldats tirèrent une table et des escabeaux et formèrent, à la lueur d'une chandelle, un bruyant corps de garde.

Le lendemain, le maire de Joyeuse, Dussargues Planzolles, accompagné du procureur de la commune, André Cousin, se présenta devant les prisonniers.

Un premier interrogatoire d'identité eut lieu.

— On vous a remarqué à votre passage à Pont- Saint-Esprit, il y a quinze jours, dit Cousin. Vous avez engagé un domestique qui vous a suivi depuis, bien que vous ne fussiez jamais plus d'un jour dans le même endroit. Quel est le but de ces déplacements?

— Nous visitions le Midi en touristes. Nous trouvons de l'agrément à ces départs subits, à ces arrivées inopinées dans des lieux inconnus.

— Mais encore... insista le procureur.

— Nous avons des points d'arrivée différents, bien que notre itinéraire soit commun en grande partie, répondit Palarin. Mon camarade est attendu au Puy en Velay ; quant à moi, je me dirigeai sur Montpellier.

— Alors, objectait leur interlocuteur, pourquoi, dans un circuit inexplicable, vous êtes vous arrêtés à Villeneuve-de-Berg, où vous avez vu l'avocat Folacher qui y est détenu? Vous lui avez remis de l'argent de la part de son beau-frère et co-accusé Froment, réfugié à l'étranger après la « Bagarre » de Nîmes! Celui-ci de Chambéry (i), a trouvé le moyen, grâce à votre intermédiaire, de lui passer des fonds et des papiers.

Les deux officiers qui prenaient maintenant figures d'accusés, ne pouvaient rien répondre.

Ils soutinrent cependant que le fait de fournir à un détenu des nouvelles de sa famille, n'était point punissable. Cette commission dont ils s'étaient chargés à titre purement privé, n'avait, selon eux, rien que de très naturel. En arguant de bonne foi, ils entendaient réduire la portée de

(i) A cette époque, Chambéry faisait partie des Etats de Savoie, au roi de Sardaigne.

leur intervention auprès de T ancien chef des Cébets.

André Cousin ne fut pas dupe de cette attitude pleine de candeur feinte.

Aussi, quelques jours après, il précisa les points sur lesquels il fondait la procédure intentée contre eux.

— Dès votre arrivée à Largentière, exposa-t-il, vous vous êtes rendus chez M. de Tauriers. Il semble que vous soyez impatients de vous entretenir avec certaines personnes en vue dans cette province. Avec le fils de votre hôte, Charles Louis, (i) vous avez visité nombre de fermiers. En montagne et en plaine, ce jeune homme fut pour vous un précieux auxiliaire. Partageant entièrement vos avis, il excellait à vous ménager des relations dont vous escomptiez sans doute un grand bien dans T avenir. Mais nous ne vous laisserons pas récolter ces fruits. Le jeune des Tauriers vous était acquis continuait-il, loin de vous gêner dans vos entrevues, il y ajoutait la fougue de son adolescence. Qualité précieuse pour secouer les volontés assoupies, remarquait Cousin d'un air entendu.

Une telle précision de renseignements semblait extraordinaire à Duchesloy et à son compagnon.

(i) Charles-Louis- Auguste des Rocles Tauriers, fusillé plus tard à Loubaresse, Cantal, comme conspirateur et chef de la chouannerie Vivaroise.

Leur étonnement s'accrut lorsque leur geôlier leur confia qu'il était persuadé que leurs noms étaient des noms empruntés.

Ils se décidèrent alors à avouer leur véritable identité.

Duchesloy était Charles Louis Alexandre de Polignac, né à Mantes-la- Ville (Seine-et-Oise) ; son compagnon s'appelait Jean François de Palarin, marquis de Castelnau, né au château d'Estrefonds, entre Toulouse et Montauban.

Tous deux étaient d'authentique noblesse. Ils arrivaient de Versailles, porteurs d'instructions précise* de la Cour pour les Fédérés Vivarois.

Au bimt de douze jours de détention, les autorités de J jyeuse étaient parvenues à un résultat important. On connaissait l'état civil des aristocrates suspects. Cousin avait découvert qu'ils se faisaient adresser leur courrier à Aubenas sous le nom commun de Seoffri, négociant. On saisit à cette adresse quelques papiers. Cependant, on était toujours à la recherche d'un chef d'accusation solide.

Le Directoire de l'Ardèche sentit le danger de cette situation fausse. Il ne voulut point conserver plus longtemps des prisonniers de cette importance, qui avaient tout au plus péché par excès de zèle envers la monarchie.

Bien qu'il fut de mode de railler les sujets fidèles à cette époque il fallait encore, pour les cha-

tier, démontrer qu'ils se trouvaient en opposition avec les lois. L'Assemblée Nationale en avait fait de fort habiles qui concentraient entre ses mains le pouvoir de gouverner et celui de juger. Chacune d'elles concouraient à augmenter sa puissance au détriment de celle du roi.

A.U reste, elle faisait cette besogne d'attaque sans en avoir l'air. Sa majorité aiïectait la surprise après le vote des lois d'exception. Tous ses membres juraient leurs grands dieux de n'avoir pas voulu cela. Bien fol était qui se fiait à leurs doubles visages.

— Nous ne pouvons nous déclarer ouvertement d'accord avec Louis XVI, disaient-ils sans rire, car ce serait aliéner notre liberté d'examen. Le régime représentatif exige que le roi en ses conseils ne puisse influer sur les délibérations des représentants.

Que l'Assemblée Nationale n'a-t-elle appliqué en tous moments cette neutralité dont elle se déclarait la plus scrupuleuse observatrice!...

— Les jours du roi sont menacés, volons à son secours, entourons sa personne, disaient les « honnêtes gens » .

Mais l'Assemblée, faisant semblant de conserver la marque d'une égalité absolue dans les pires cataclysmes, répondait, appuyée sur l'opinion juridique des 213 avocats qui y siégeaient :

— Il serait contre la dignité du Parlement de se transporter dans le palais du Pouvoir Exécutif.

Ce qui ne l'empêchait pas de faire tous ses efforts pour donner à ses Comités les attributions des ministres.

Cependant, Sarreméjanne, Dussargues et Cousin avaient agi de leur propre initiative, sans mandat officiel. Ils ne s'aperçurent de la gravité de leur entreprise que lorsqu'ils reconnurent qu'aucun délit ne se dégageait des actes de leurs prisonniers.

Le conseil municipal de Joyeuse décida, le 5 novembre, d'adresser un rapport à l'Assemblée. Mais, le 18, les deux envoyés de la Cour protestèrent, dans une lettre ouverte, adressée au Courrier d'Avignon, contre la détention arbitraire qu'ils subissaient.

Le Directoire de l'Ardèche ne voulut point continuer à creuser ce sillon stérile. Il somma des autorités de Joyeuse de lui remettre les prisonniers afin de procéder aux formalités de leur élargissement qui eut lieu dans la semaine qui suivit.

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