‹ La contre-Révolution dans le Midi, 1790-1798Chapitre 6 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Engagements dans la montagne

Le fils aîné de M. de Malbosc, Ferdinand, était opposé aux projets de son père. Il s'élevait entre eux, à ce propos, de fréquentes discussions dont les éclats troublaient le paisible village de Berrias. Ce n'était pas le moindre souci de l'organisateur des Fédérations Vivaroises, que de se heurter, au sein' de sa famille, à de telles incompréhensions. Par une sorte de cruauté du sort, il retrouvait chez les siens les attaques qui lui étaient portées du dehors.

Le 16 février au matin, Ferdinand revenait à cheval de Goudargues, et se trouvait à la hauteur des rochers de Roquepertuis. La route traversait des bois épais. La monture allait au pas, car la côte, à cet endroit, était dure.

Un clair soleil diluait le brouillard qui glissait, peu à peu, dans la vallée. Les arbres étaient comme ouatés, aussi loin que la vue s'étendit. A gauche, la rivière torrentueuse de la Cèze descendait en sautillant.

Le calme parfait de la nature n'était . troublé que par le bruit des eaux qui coulaient en fi-

lets de cristal, et par le cri monotone des oiseaux d* hiver.

Tout à coup, un homme vêtu en vagabond surgit d*un chemin de traverse et se jeta à la tête du cheval. Celui-ci fit un, si brusque écart que le voyageur, perdu dans ses pensées, faillit choir.

— Hé! dit-il, tu vas fort, mon garçon...

L'inconnu semblait plus étonné de la rencontre que dispose à un mauvais coup. Il considérait Ferdinand avec Tair de quelqu'un que menace un danger imminent.

— T*expliqueras-tu?

— Je me rendais à mon travail, commença le paysan, aux chantiers du bois de la Source, quand je tombais dans une réunion que quinze ou vingt hommes tenaient dans une clairière. Ils semblaient entourés d'une troupe nombreuse. Le campement avait été établi pour passer la nuit. A peine m'eurent-ils aperçu, que tous ces habitants de la forêt, qui venaient de dormir à la belle étoile, me coururent dessus. Il y avait parmi eux des enfants et des femmes de tout âge. Ils criaient :

— Dites nous où se trouve Berrias...

— Je connais Berrias, monsieur : mon père y était jardinier, mais je ne voulus point consentir à l'indiquer à cette bande hirsute et menaçante...

Ive narrateur s'arrêta les yeux fixes. Il revoyait les mouvements, il entendait les cris de cette foule sylvestre qui demandait son chemin.

— Je fis demi-tour, reprit-il, de toute la vitesse de mes jambes, poursuivi par quelques jeunes g^Jis. Dieu merci, j'ai encore du souffle, et je réussis à les égarer. Je relevais la route et je m'y jetais dans l'intention d'aller prévenir le maire du premier village, quand je vous ai rencontré.

— Ces brigands étaient-ils en grand nombre? demanda Ferdinand.

— Une centaine, au moins.

Le cavalier regarda attentivement son interlocuteur qui ne lui semblait pas jouir de toute sa raison.

Celui-ci surprit sa pensée, car, s'accrochant au pommeau de la selle, il dit d'un air de profonde sincérité :

— Je vous jure que je les ai vus, aussi nombreux que les troncs d'arbres.

— Mais je n'en ai pas aperçu un seul !

— Ils n'osent sortir du couvert Ils viennent certainement de loin. Leurs vêtements étaient pleins de boue et déchirés.

Il y avait dans ses paroles un accent qui surprit Ferdinand. Celui-ci retint ses rênes dans sa main.

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— Selon toi, qu'est-ce que cette bande, demanda-t-il.

— Ce ne sont pas des bohémiens ; ils sont trop nombreux et n'ont pas de roulottes. Ce sont peut-être des déserteurs qui se sont assemblés là avec leurs familles...

— Peut-être, dit le cavalier en réfléchissant. Mais une autre idée lui vint.

— Sais-tu, dit-il, que la ville d'Uzès est en révolte? Le 13, les habitants ont pris les armes et des combats meurtriers se sont livrés. N'as-tu pas rencontré, plutôt, des rescapés fuyant la mort?

La présence de ces gens dans la vallée pouvait être due, aussi, à une exode motivée par la crainte. L'explication lui parut bonne, car elle s'accordait avec les rumeurs sinistres qui se propageaient depuis trois jours.

Bientôt, il se persuada qu'il ne se trompait pas.

— Au fond, monsieur, ils avaient bon air, avoua le bûcheron.

Sa résolution fut vite prise.

— Monte derrière moi, fit-il à l'homme qui s'était avancé sur la banquette de la route pour observer les profondeurs forestières.

Il l'aida à s'installer en croupe et mit aussitôt son cheval au grand trot.

Deux heures après, ils dépassaient les premières maisons de Berrias. Ils s'arrêtèrent devant une demeure bâtie à T angle de Tune des deux rues du village. Ferdinand sauta à terre, suivi de son compagnon, qui saisit la bride de la bête.

Les volets étaient encore clos; sur la façade crépie à la chaux, des romilles de vigne- vierge se balançaient sous la caresse du vent, un mince panache de fumée ornait capricieusement le vieux toit de tuiles verdies.

Tout était calme. Parfois, un paysan passait en sabotant.

Le fils de Louis de Malbosc heurta violemment à rhuis. Un pas léger glissa à l'intérieur sur le carreau du vestibule. On fit glisser le verrou qui joua en rechignant.

L'ouverture laissa passer la frimousse éveillée d'une petite fille.

— Bonjour mon frère, dit-elle en souriant.

— Où est mon père, demanda le jeune homme.

— Il est parti au marché de Joyeuse.

— Quand donc?

— Ce matin, de bon matin : je ne l'ai pas entendu.

— Allons-y, décida-t-il aussitôt. Merci Toinette.

Et le singulier équipage se remit en route, au profond étonnement de l'enfant.

Le champ de foire de Joyeuse était noir de monde. Il y régnait une bruyante agitation. Sur la terre gelée, des campagnards avaient disposé des toiles oii s'offraient les premiers légumes de l* année. Plus loin, des marchands ambulants avaient arrêté leurs poussettes devant une auberge. Là, on tire aux macarons. A côté, un bateleur débite un boniment. Ici un groupe discute autour d'un veau de cinq mois attaché à un marronnier.

Ces hommes robustes étaient avares de gestes. Ils avaient des membres solides comme des bielles de machines. Les longues marches et le maniement du pesant « louchet » avec lequel ils défonçaient le sol ingrat des terrasses ardéchoises, leur avait donné une charpente d'acier.

Dominant les conservations et les appels, plus fort que les roulements des tambours des forains, des cris d'animaux couvraient la place de leurs rumeurs d'étables.

Le maire de Berrias se promenait, les mains derrière le dos, en compagnie de M. de Sauveplanne. Son fils n'eut pas de peine à le trouver. Il n'y avait personne qui ne le connût. Il l'attira à part et lui fit le récit de sa rencontre. Le bûcheron opinait du bonnet.

Louis de Malbosc ne put cacher l'émotion que lui causait cette nouvelle.

— Tout est perdu, s'écria-t-il. Les protestants ont bloqué Uzès. Il faut que je parte sur le champ.

Et, entraînant T ancien lieutenant du comte d'Artois, il se dirigea d*un pas rapide vers son cabriolet rangé, avec d'autres véhicules, sous un vaste hangar.

Les génies de la futaie, qui avaient causé tant de frayeur au travailleur matinal, étaient, en effet, ces habitants d'Uzès qui s'étaient enfuis par la porte Saint- Julien. Lorsqu'ils furent chassés par les soldats du pré de Vallabrix où ils s'étaient arrêtés pour chercher un peu de repos, ils résolurent de se mettre sous la protection du Comité permanent de Jalès.

La nuit les surprit en route, mais, le 16 février, ils traversaient Barjac.

Le maiie de ce village pensa défaillir à la vue de cette troupe de cent seize marcheurs hâves, minables, rendus, défilant sans ordre, dans la grande rue. Son émoi ne connut plus de bornes lorsqu'on lui apprit qu'ils avaient fait halte autour de l'église.

Il alla prudemment s'informer. On lui donna tous les détails qu'il voulut ; on ne lui cacha point qu'on se rendait à Jalès. A l'abri des sombres

murailles du château des Templiers seulement, on se sentirait en sûreté.

De retour à sa table, Pédile, qui en savait assez, rédigea les lignes suivantes :

Au Directoire du Département du Gard, A la Municipalité de la ville de Pont-Saint-Esprit,

« Un fait d'une extrême importance vient de se produire dans notre commune. Une bande armée, venant d*Uzès, a fondu sur notre ville à Timproviste. Elle se retire à Berrias, avec 1* intention de former un camp dans les environs, et d*en descendre ensuite pour nous saccager. »

Il joignit à cette lettre la liste des personnes assemblées le 13 février, chez son confrère de Malbosc.

Puis il manda son valet. Il lui remit avec gravité rappel qu'il venait de rédiger en lui enjoignant, la crainte lui pinçant le cœur, de faire toute diligence pour le remettre à ses destinataires.

Les autorités étant ainsi alertées, qu'allait faire Louis de Malbosc?

D'abord, il recueillit les réfugiés à Berrias, où ils arrivèrent « à demi nus » dans la soirée du même jour. Il leur réserva une partie de sa propre demeure et les distribua dans des fermes où ils devaient attendre le retour de la paix.

Les administrateurs du district de Joyeuse, conseillés par quelques maires, avaient essayé de s'éclairer sur les événements qui se passaient dans le sud. Ils envoyèrent à Uzès, isolé du reste du monde, des émissaires qui, moins heureux que celui du maire de Barjac, ne purent arriver à leur but.

M. d*Albignac, chargé de mettre à la raison les pillards, réussit dans sa tâche délicate. Ce ne fut que lorsqu'il manda son succès aux habitants, que certains de ceux-ci, comme nous l'avons dit, rentrèrent dans leurs foyers.

Mais le lendemain, 17 février, les chefs royalistes frappaient à la porte de T austère maison de la grande rue de Berrias. Le Conseil de guerre se réunissait.

Ils étaient accompagnés, pour la plupart, de leurs gardes nationaux qui remplirent la petite commune d'une animation militaire qui ressemblait à un branle-bas.

Dans la matinée, l' état-major les passa en revue sous l'ardente caresse des cloches qui ne cessaient de se faire entendre.

De Banne à Chambonas, de Saint-Alban à Lablachère, un concert de carillons alertait les cœurs et passait comme un soufEle sur la nature vierge et rude.

Après le déjeuner, les délégués des communes se rendirent à l'église où devaient se tenir les délibérations.

A ce moment, on prévint M. de Malbosc qui se préparait, avec ses hôtes, à imiter cet exemple, de Tarrivée de deux délégués de la municipalité d'Uzès, chargés par elle de décider les réfugiés au retour.

C'étaient l'abbé Dauton, prêtre assermenté, et Chalmeton, procureur syndic du district.

Ces émissaires avaient à peine fait quelques pas dans le village qu'une clameur sauvage les glaça sur place. Un grand diable, tête et bras nus, s'avançait vers eux en courant. Il était suivi d'une dizaine d'autres paysans dont l'attitude n'était pas moins décidée que la sienne.

Il saisit le magistrat au collet, pendant que ses camarades s'assuraient du second v^oyageur et, le secouant violemment, lui cria en plein visage :

— Que venez vous faire ici? Nous en avons assez, de vos discours. Le temps de parlementer est passé.

De tous côté, des hommes arrivaient. Ils menaçaient les délégués du poing et leur criaient des injures. Ils leur eussent fait un mauvais parti, si les gardes nationaux de Berrias, survenus à temps, ne s'étaient opposés à toute violence.

— A mort les bisets!

— Nous ne voulons plus être leurs victimes... Ils s'étaient découvert des âmes martiales, ces fils

de la terre. En eux coulait le sang de cette race des montagnes, dont les ancêtres, combattant pour leur indépendance, se dépouillaient de leurs vêtements avant de courir sus aux légions bardées de fer de la Rome impériale.

Le maire de Berrias, appelé, vit du premier coup d*œil la gravité de la situation. Il fit dégager les malheureux et les fit entrer chez lui.

Il s* informa de leur mission.

Dès le début, il fit signe qu'il s'opposait à ce que les Uzèques s'entretinssent avec les soldats fédérés.

— Ce n'est point par un funeste malentendu, comme vous semblez le croire, que nous nous sommes armés. Nos ennemis eux-mêmes nous l'ont imposé. Les vexations dont on nous abreuve depuis dix-huit mois ont lassé les patiences les plus fermes. La coupe est pleine. Il faut la boire.

— Laissez-nous causer à nos administrés.

— Ils ne vous croiront pas, après avoir vu l'horreur de leur ruine.

— Mais nous apporterons des garanties!

— Après chaque affront dont nous avions à souffrir dans les vies de nos parents et dans nos biens, nous exigions des garanties. Elles n'ont servi de rien. Le temps du verbalisme est passé.

Nous ne nous défendons même plus : nous attaquons!

— Mais vous n'avez pas le droit de nous imposer silence. Nous sommes les représentants de la loi, et, tôt ou tard nous saurons la faire respecter.

M. de Malbosc se tourna vers un groupe qui, un peu à Técart, dans Fangle de la pièce suivait la discussion avec intérêt.

— Nous avons quarante mille hommes à notre disposition, fit-il en prenant ses amis à témoins, nous ne vous craignons pas!

Au dehors, les cris de la foule ne cessaient pas.

— Entendez, je ne puis vous exposer à la mort en vous mettant au milieu d'eux !

Il fit signe à un de ses hommes qui invita les voyageurs à le suivre.

Ceux-ci, loin d'obéir, protestèrent contre cet étoufîement, mais ils furent entourés et entraînés au dehors par la porte du jardin.

On les mit à l'abri chez un prêtre, parent du maire, dans la demeure duquel on les retint pendant cinq jours.

M. de Malbosc se rendit à l'église.

Les chaises et les stalles étaient occupées par des auditeurs impatients. Tout le monde était exact au rendez- vous.

— Il faut prendre l'offensive, déclara-t-il.

Pour protéger les derrières de Tarmée fédérée, et mettre à Tabri les populations du nord, on décida, comme il avait été dit le 13 février, de former un cordon militaire du château de Banne à i^hauzon dans la vallée de l*Ardèche, en passant par Saint-Sauveur-de-Cruzières et Vallon.

Cette ligne s'appuyait sur une série de coteaux boisés et enfermait la rivière du Chassezac, qui faisait comme un fossé derrière lequel on pouvait organiser des camps de réserve.

A cet effet, plusieurs centaines de fédérés prirent leurs quartiers à Laurac, avec M. de Fages Lacbamp, en avant de Largentière, tandis qu'un nombre égal de leurs compagnons allait s'établir à la Ivcvade de Nieigles, au centre du département, sous les ordres d'un nommé Durand, de Thueyts.

Les commissaires de l'assemblée rendirent compte qu'ils avaient répandu quantité d'exemplaires d'une lettre d'appel dont voici une forme : « Messieurs,

« Nous avons l'honneur de vous envoyer que, par délibération des municipalités et des Gardes Nationales de la contrée venues au secours des malheureux catholiques d'Uzès, il a été arrêté que, dimanche prochain 20 du courant, il doit se former dans la plaine de Jalès, à Berrias, une assemblée municipale et militaire pour prendre des mesures relatives aux circonstances actuelles qui sont très alarmantes.

« Il a déjà été formé un cordon militaire pour veiller à la sûreté des contrées et tenir en échec celui formé par les protestants d*Uzès.

0 Nous vous prions, Messieurs, de voler à notre secours et de nous envoyer un nombre suffisant de volontaires chargés de vivres pour trois jours, et de munitions de guerre autant que cela se pour-

^^' * Les Commissaires.

« P. S. — Comme le temps nous manque pour adresser des lettres aux différentes municipalités qui composent votre canton, nous vous prions d*y suppléer et de faire circuler nos demandes partout où besoin sera. Nous venons d'apprendre sur le moment qu'on désarme les catholiques d'Alais, et qu'on va fondre sur nous. Aussi, nous vous prions dé redoubler d'activité. »

Le temps pressait en effet. Il fallait devancer le mouvement des troupes régulières qui se concentraient à Nîmes sous la direction de M. d'Albignac. Cet ancien soldat de l'armée des Indes ne craignait point, serviteur obstiné, de faciliter par son acquiescement la marche de la révolution.

Le i8 février, on arrêta sur la place des Récollets, à Largentière, un courrier fédéré porteur de convocations. On fit subir à cet homme, qui s'appelait Jean Malignon, et qui était secrétaire de la mairie de Berrias, un interrogatoire serré.

Mais le lendemain, il fallut bien le remettre en liberté, lorsqu*on vit descendre des flancs du Tanargue, les légions des forets et des eaux. Multitude menaçante, qui s'avançait dans un ordre chaotique, cohue houleuse, comme si elle eut été vomie par les sources du mont Gerbier-des-Joncs, qui donnent naissance à la Loire, ce fleuve royal et philosophe...

Mieux, même, les autorités de Largentière durent réunir, moins par conviction que par crainte, leurs Gardes, sous le commandement de M. de \''aîescure et du colonel Gimon.

De cette ville, qui était sur le passage des troupes du Nord, le cortège s'achemine, presque continu, vers Jalès. Il entraîne les hésitants, comme les torrents au premier soleil, charrient des débris et rompent les barrages.

Le maire de Laurac écrit :

« Ma commune s'est armée malgré moi ; la population a fait sonner le tocsin malgré mes ordres et mes instances réitérées. »

A Joyeuse, par des discours insidieux, Dussargues-Planzolles tentait d'ébranler les dispositions du détachement de sa commune, commandé par M. Roger.

On entend dire que la municipalité de Joyeuse est à la solde calviniste.

Pendant qu'elle délibère à la mairie, on s'agite dans les mes. Dusserre, œmmandant de la Garde Nationale, vient dire :

— La paroisse de Ribes débouche par le col de Vinchanne. Dans un quart d'heure, elle sera ici.

— Evitez que nos hommes se mêlent à ces nouveaux venus, demande Dussargues.

— C'est vouloir empêcher les métaux de s'unir dans le creuset de la fusion.

Un nommé Dessalettes entre en coup de vent après avoir bousculé le garde de faction. Il est armé d'un fusil, et, mettant en joue l'assemblée médusée des conseillers, s'écrie :

— Les catholiques de Joyeuse veulent partir avec leurs frères. Malheur à vous, si vous essayez de les retenir.

Les hommes d'Aubenas, à la tête desquels marche Andéol Vincent, apparaissent. Jusqu'au pont de la Beaume, la route est noire de monde.

Cette intervention fait pencher la balance du côté des fédérés.

Place de la Recluse, un serrurier interpelle le maire qui s'était penché à sa fenêtre.

— Est-ce vous Dussargues-Planzolles?

— Oui!

— Eh bien! nous allons vous mettre à la raison... Et ce sera vite fait.

hA CONTRE-REVOLUTION DANS LE MIDI 99

Les gardes de Joyeuse se joignent à la foule qui dévale vers la fameuse plaine comme les fleuves se précipitent dans la mer.

C'était miracle de voir l'élan unanime dont ce peuple était soulevé.

Vous eussiez vu, écrit un témoin oculaire, dans les villes le marchand fermer sa boutique et suspendre son commerce, le forgeron éteindre sa forge et laisser reposer son enclume, dans les montagnes, le robuste paysan déposer courageusement sa bêche, confier le soin de ses troupeaux à son épouse, à ses jeunes enfants.

Bien avant que l'appel fut fait à Jalès, les opérations avaient commencé.

Martin de Sauveplanne, qui commandait l'avant-garde, se présenta le 19, aux Vans, à la tête de 1.500 hommes. Il exigea le désarmement immédiat des huguenots et menaça de faire des visites domiciliaires.

Ses adversaires eurent la sagesse de ne point s'entêter dans une résistance qui eût pu appeler le sang. Sur les conseils du maire, Moutet, et du curé, les plus connus d'entre eux vinrent négocier.

Tls apportèrent des armes qui ne firent que changer de mains, puisque de nombreux habitants en réclamaient pour marcher sur Nîmes.

Une farandole se forma pour célébrer ce premier succès, et ses plis se déroulèrent à travers

les rues tofrtueuses du bourg. Quelle curieuse chose que la farandole cévenole : elle comprend parfois une centaine de participants qui tous sautent, chantent, rient à merci ! Celui qui la dirige est choisi parmi les plus beaux garçons. Il agite une branche de houx comme s* il voulait donner îa mesure aux musiciens qui le suivent et s*époumonnent dans le fifre et l'amboise. Chaque danseur est relié à ses voisins par les bouts d*un mouchoir tordu sur lui-même, et qu*il ne faut pas lâcher sous peine de gage...

Le commandant de l'expédition fit camper ses soldats place du Gancel, autour d'une fontaine ancienne dont les eaux allaient se perdre dans l'écluse d'un moulin branlant.

Il était suivi de Tabbé Bastide de la Mollette et ses amis qui guidaient des charrettes pleines d'un fourniment belliqueux : fusils de tous les âges et de tous les modèles, sabres, épieux, faux emmanchées, haches de bûcherons.

La légion de Villefort en Lozère encadrait son chef qui était en même temps son directeur de conscience, et son important bagage.

Le chanoine s'arrêta dans un champ de mûriers, dont on a fait depuis l'Esplanade, à laquelle les coteaux font un décor de lignes molles et sombres dans leurs échappées sur les océans de verdure. Cette liaison assurée, le détachement de M. de Sauveplanne se rabattit sur Saint- Ambroix, poin-

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te extrême du département de PArdèche. Il s'y établit en attendant les renforts.

Les oiïiciers municipaux lui firent connaître r arrêté pris la veille par le Directoire pour interdire aux Gardes Nationales de se réunir, mais ne purent T amener à modifier ses dispositions.

Il réquisitionna les ateliers de filature dont la ville tirait son industrie, pour loger ses hommes^ il en plaça dans les logements.

Plusieurs habitants furent obligés de loger jusqu'à 150 gardes nationaux.

Ces abris étant insuffisants, il organisa, malgré le froid, dts campements en plein air. Les bords de la Cèze furent jalonnés par de nombreux bivouacs, et un poste de guet couronna le rocher qui la surplombe.

Claude Allier, dénombrait les légions à Jalès. Il les haranguait x^endant qu'Andéol Vincent, sous-directeur des vivres, Théron et Régis de la Saumès s'installaient à Barjac avec huit cents hommes.

Ils occupèrent le château dont les immenses salles se paraient de la silencieuse et vide présence des armures des chevaliers qui l'avaient habité jadis.

La légion de Saint-André le Camp — village de bûcherons perdu à 750 mètres d'altitude — arriva en retard au rassemblement. Elle était exténuée, ayant fait six lieues de route dans une dure contrée.

M. de la Chadenède, monté sur un cheval blanc, parcourait la vallée en tous sens. Il prit ces hommes à partie et leur commanda de rejoindre le détachement de Barjac.

Il se produisit à ce moment un certain flottement dans leur ardeur. Ils ne voyaient point l'utilité de pousser plus loin. On leur avait fixé cette place comme but. Et puis, se disaient-ils, le calme renaît à Uzès. L'ancien syndic s'approcha d'eux :

— Braves gens, leur dit-il, aimez-vous votre religion?

— Oui, oui.

— Eh! bien, vous allez le prouver en partant avec vos camarades! Vous serez logés chez des bourgeois. Voici des ordres!

— Il y a de bonnes choses dans cette révolution. Elle a aboli le cens et la dîme. Elle fait payer la taille aux ordres privilégiés. Qui nous dit que vous n'allez pas rétablir tout cela?

La Chadenède leur montra l'étendard de Jalès, barré d'une grande croix écarlate, qui flottait au sommet des vieilles tours.

— Eh! quoi, alors que Dumouchel, l'intrus, monte la garde avec ses vicaires dans le f Bataillon des « nationaux » de Nîmes, sous la conduite d'un parpaillot (i) qui les fait marcher à la trique, vous refuseriez de bouger le petit doigt pour défendre la loi de vos pères!...

Pendant qu'ils se restauraient, ils se laissèrent convaincre et s'éloignèrent en chantant une complainte de leur terroir :

Crezio de faire une fourtchouno

Lou djour que chouï me morida...

Ils s'arrêtèrent à Bessas pour attendre des ordres qui ne vinrent jamais.

A Jalès, les aumôniers, l'abbé Lachamp exprieur de Saint-Bauzély, le prieur Maigron, l'abbé Pradon,, nouveau curé de Banne (2), achevaient de dire la messe. Dans la salle des fêtes au château, M. de Chabannes présidait un conseil qui s'épuisait en arguties juridiques. Il s'agissait de savoir qui prendrait le commandement du camp de Saint- Ambroix.

M. de Chabannes se récusait, ayant déjà celui de Jalès, M. de Tauriers, sur qui l'on comptait dès le premier jour, restait muet, M. de Malbosc

(i) Cazeinc l'ainé, d'après le Mercure Français. Juillet 1792- (2) Il avait succédé k Alexandre de Larque, démissionnaire en 1791.

n*était point militaire. On avait envoyé les autres au loin, et leur présence était indispensable aux postes d * observation .

Tout allait dépendre du choix qui serait fait.

Dans ces conjonctures, il eut fallu qu'un homme énergique se présentât et dit : Voici mes états de services, j*ai tout abandonné pour la cause, faitesmoi confiance. On aurait suivi cet homme. On lui aurait obéi car l'assurance en impose. Or, les événements exigeant une âme de feu, dit Andéol Vincent, on choisit une âme de glace.

Inquiets de ces tâtonnements, les commandants des légions des villes se réunirent de leur côté pour essayer d'y remédier. Ils n'étaient pas venus dans l'intention arrêtée de se battre. A Largentière, à Villeneuve-de-Berg, on n'avait pas l'abnégation qui magnifiait la montagne. Le dualisme redoutable de l'éducation et des moeurs qui les séparait, s'affirmait dans les rangs de ces provinciaux. Les gardes nationaux des villes avaient prêté l'oreille aux idées de libéralisme. Ils attendaient des temps nouveaux une amélioration de leur sort.

Des lézardes se faisaient dans le monument de l'unité contre-révolutionnaire élevé à grand peine.

Les formations de Vais et d'Antraigues survinrent — les dernières — dans l'après-midi du 20 février, au milieu de l'incertitude générale.

Elles passèrent.

Elles étaient attachées à Tidée qui les animait ; c'était un. marbre froid contre lequel la persuation ne pouvait rien. Elles n'étaient d'aucun secours aux citadins comploteurs. Ceux-ci les éloignèrent en leur indiquant le chemin de Saint-Ambroix.

Jalès restait donc la conquête de Vallon, d'Aubenas, de Villeneuve-de-Berg, qui exploitèrent sur k champ cette situation. Ils s'arrogèrent un droit capital, tel qu'il est ordinairement la rançon des plus inébranlables vertus et le couronnement des plus dignes carrières. Ces boutiquiers, ces hommes de plume, avec leur vue courte, avec leur habitude des jugements étroits, se choisirent un chef. Ce chef était en même temps celui de l'armée, et cela fut fait aussi simplement que s'il se fut agit de proposer l'avancement du plus obscur de leurs subordonnés.

Pour ne pas influencer le vote, les membres du Conseil restèrent à l'écart. Dans un moment où leurs avis étaient si précieux^ ils les réservèrent, par une sorte de pudeur. Mais leur silence, interprêté comme une marque de faiblesse, travailla contre eux.

Ils ignoraient d'ailleurs les manœuvres qui s'ourdissaient autour d'eux et attendaient, dans une philosophique attitude, le résultat des pourparlers de leurs lieutenants.

Il n'en pouvait sortir, à leurs yeux, qu'une nouvelle afFirmation de la volonté commune : marcher

avant qu'on fut menacé par le général d*Albignac.

Ce fut le contraire qui arriva.

Il semble qu'on se soit laissé prendre au cliquetis des mots, et que les citadins se soient mutuellement fait des événements une peinture plus brillante qu'il ne le fallait.

Devant eux, les groupes hostiles se dispersaient dans le Gard ; l'autorité faisait le compte des dégâts, lis crurent que tout était fini, tandis que les promoteurs du camp étaient loin, dans leur expérience, de partager cet optimisme, et ils concluaient que tout finirait par des adresses et des mises en demeure bénignes.

Ils désignèrent le plus brillant d'entre eux. Du diplomate il avait la souplesse, mais du constitutionnel il tenait l'indécision.

Figure agréable, parole facile, passé honnête mais plat, tels étaient les titres de Chastanier de Burac, un des chefs de la légion de Largentière, ancien officier de marine et général de l'armée catholique fédérée.

L'étiquette suffit à ceux qui le poussaient à ce poste. Dans leur petite fiole libérale, ils versèrent un de ces lénitifs qui préparent de mauvais réveils.

Louis de Malbosc manda Chastanier à la Commanderie et le félicita. M. de Chabannes, heureux au fond qu'on eut trouvé une solution', lui

fit part du projet qui consistait à marcher sur Nîmes par diverses routes, cette ville étant, dans la province la seule qui fut pourvue d*une garnison.

Le camp de la Cèze était prêt.

Des mesures étaient prises pour que les communications le reliant à Jalès ne soient jamais interrompues. Une quinzaine de kilomètres séparaient ces deux points. Des estafettes, qui partaient toutes les demi-heures avec les ordres, les parcouraient.

Ce ruban amenait la vie à T armée, comme l'aorte distribue le sang à l'organisme.

M. de Sauveplanne était en éveil. Ce fut Chastagnier de Burac, lui-même, qui vint lui apprendre le choix qu'on avait fait. II n'y avait qu'à s'incliner. C'est ce que fit l'honnête gentilhomme en lui remettant ses pouvoirs.

C'est ainsi que la confiance du Conseil de Jalès fut trahie pour la troisième fois.

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