‹ La contre-Révolution dans le Midi, 1790-1798Chapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le souffle de la défaite

Le premier soin de Chastanier de Burac fut de s* affirmer. Il se déclara content de la disposition des quartiers, mais ajouta qu'on ne ix>usserait pas l'affaire plus loin, pour lui conserver le caractère d'une démonstration.

Selon lui, des nouvelles parvenues quelques heures auparavant à la Commanderie annonçaient la capitulation des protestants.

La nuit passa. Le lendemain, 21 février, il proposa aux chefs de détachements qui le pressaient de porter les fédérés à quelques lieues en avant, une formule ambigiie d'autorisation à demander à l'Assemblée Nationale.

Il n'y eut qu'une voix pour la repousser.

On pouvait voir au loin, les groupes de l'armée en mouvement.

En rentrant à l'auberge du Lion d'Or, où il était descendu, Chastanier de Burac rencontra des fédérés qui le saluèrent. Il leur adressa la parole en ces termes :

— Mes amis, on veut vous envoyer à la mort pour une cause encore douteuse. Tolérerez- vous une telle servitude? Je m'opposerai de toutes mes forces à un départ que, dans ma conscience, je juge nuisible. Aidez-moi à exiger une solution pacifique du conflit qui nous déchire comme des frères ennemis.

— Il a raison, murmuraient les paysans.

— Vous avez laissé vos maisons sans guides et vos familles sans soutiens. Retournons accomplir la tâche quotidienne que la Providence nous a donnée. Déjà, une absence prolongée a plongé dans les troubles une province privée de ses travailleurs.

Pendant qu'il causait, d'autres fédérés s'étaient approchés. Lorsqu'il se vit entouré, il s'écria :

— Allons prévenir nos camarades !

Le cortège s'arrêta dans la prairie de la Cèze. L'attention de tous était éveillée. Chastanier fit battre le rappel. Il monta sur une table et lut la proclamation suivante qu'il avait rédigée dans la matinée :

« Braves et fidèles habitants du Vivarais »

« En prenant les armes et en vous réunissant en ces lieux, quel était votre projet? Celui de marcher au secours des catholiques égorgés, disait-on, par les protestants. Votre but est honorable, et la reconnaissance nationale vous en doit des remerciements. Mais, j'en rends grâce au Ciel, votre

courage et vos bonnes dispositions deviennent inutiles. Nîmes et tout le département du Gard jouissent d*une parfaite tranquillité. Un moment elle fut troublée, il est vrai ; mais ce fut l'effet de ces déclarations exagérées, qui ne voient qu*un houleversement dans les travaux du gouvernement. On vous a parlé des dangers qui menacent le roi et la religion. Croyez-moi, habitants du Vivarais, le trône et Vautel sont inviolables et inviolés. Quelques abus réprimés et quelques réformes dans le sacerdoce ne sont point des attentats faits à la religion.

Ainsi donc, si tout ce qui nous entoure est tianquille et soumis, ne donnons pas le funeste exemple d*une révolte que ne justifierait aucun motif.

Rentrez paisiblement dans vos foyers, reprenez vos utiles travaux ; et s'il arrivait que nos mandataires voulussent outrepasser leurs pouvoirs vous me verriez de nouveau vous rassembler et marcher à votre tête contre les ennemis de votre Dieu et de votre souverain ».

L'ancien officier de marine entra dans les rangs et lui-même distribua des copies de ce monument d'erreur et de tranquille audace. Il le faisait admirer par de nouveaux discours, à ceux qui n'en avaient point entendu la lecture.

Il laissa cette semence germer dans les cerveaux ébranlés.

Quelques-uns ne cherchaient qu*une occasion de se dérober aux manifestations armées qu'on sollicitait d'eux. Ils convainquirent les autres, euxmêmes certains qu'ils venaient d'entendre le sentiment du Comité de Jalès. L'opinion de leurs camarades des villes qui dénonçaient la « folle entreprise » où ils s'étaient embarqués, venait de recevoir une confirmation autorisée par la bouche du général lui-même qui déclarait le rassemblement sans objet.

Ils ramassèrent leurs bagages sans insister autrement.

On en vit d'autres qui, pleurant de rage à la vue de cette débandade, brisaient leurs armes. Les agents du Comité avaient beau protester. Leurs voix étaient couvertes. Et le camp, peu à peu, se dispersa comme un collier de perles dont le fil se serait rompu.

Ive premier, Chastanier de Burac s'était mis en selle et avait repris, à la tête de ses hommes, le chemin de Largentière.

Avant d'arriver à la ville de Claude de Toumon, on franchit un filet d'eau, près de Montréal, qui s'appelle le ruisseau des Fées.

C'est là que les sorcières viennent laver. Souvent, les habitants du voisinage ont entendu, à minuit, le bruit des battoirs des noires lavandiè-

res. Peut-être celles-ci, qui voient dans Tavenir, redoublant d'activité à rapproche de l'ex-général de r armée catholique, tinrent-elles à le féliciter de sa clairvoyance... Clairvoyance dont il jugera le peu d'étendue à ses dépens : poursuivi en 1793 comme aristocrate et suspect, il n'échappera à la guillotine qu'en reprenant du service dans l'armée. Il se fera tuer en 1795, devant Mayence.

La plupart des légions, pour regagner leurs foyers, devaient traverser la plaine. Les membres du Comité, mis au courant de l'événement, en furent consternés. Les Fédérés, passaient sous les fenêtres de la Commanderie. Ils étaient las.

Aussi, quand leurs chefs, se portant à leur rencontre, essayèrent de les faire revenir sur leur décision, ils n'eurent qu'un geste abattu à opposer à leurs paroles.

— Il n'est pas vrai que la contrée soit paisible, disaient Malbosc et ses amis. Vous n'osez pas frapper le coup qui nous délivrerait de la sujétion calviniste ! Prenez garde ! Ils sont à Barjac. Notre détachement, après les en avoir chassés, a trouvé un ouvrier crucifié sur un arbre...

Cette assertion, vraie ou fausse, remplit de saisissement ceux auxquels elle s'adressait. Mais cette hésitation fut de courte durée.

Des hommes qui portaient des armes un peu dérisoires, maintenant, tournaient les dernières mai-

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sons du hameau des A vêlas. Ils marchaient silencieusement, en groupe de trois ou quatre : des voisins assemblés dans cette grande aventure... Ils rejoignirent ceux qui les précédaient et les entraînèrent.

M. de Mal'bosc comprit que toute tentative de regroupement était inutile.

Il se tourna vers ses amis et leur dit :

— La partie est perdue.

— Non, répondit Chalbos de Teyrargues, elle est ajournée.

— Notre cause n*est pas morte. C'est en effet à recommencer. L'essentiel, une autre fois, sera de mieux choisir nos troupes et surtout notre général. J*ai maintenant la certitude que les Gardes Nationales des chefs-lieux de canton 'sont contre nous. Nous nous passerons d'elles. Pour le moment, la prudence veut que nous ne persistions pas dans une lutte sans issue. Que peuvent faire des capitaines sans soldats? Séparons-nous.

— Aurons-nous jamais une si belle occasion de nous réunir, murmura le notaire Perrochon.

Un courrier apporta, tardivement, la nouvelle de l'occupation de Vallon par un corps de 700 hommes, détaché du cordon militaire placé, on s'en souvient, dans la vallée du Chassezac, sous le commandement du vétéran Nadal.

Les ordres donnés le 17 février à la réunion de Berrias étaient fidèlement exécutés.

Les Vivarois semblaient plus aptes à profiter des ressources naturelles de leur pays, pour développer leurs forces, que les Vendéens qui s* avérèrent plus tard tout à fait incapables de poursuivre une guerre de manœuvre et de conquête.

Les premiers s'étaient emparés des postes les plus importants de leur frontière provinciale. Ils se déplaçaient rapidement.

La valeur des seconds était dans ce courage de Tau-delà qui les portait, extatiques et écumants, comme une tempête, à la rencontre des baïonnettes républicaines. Mais ils ne savaient pas exploiter leur succès. Ils étaient pressés, comme des gens qui se battaient pour ne pas être soldats, de rentrer dans leurs villages. L^engagement terminé, ils réservaient leurs soins à leurs bestiaux et tenaient de nouveau, en chantonnant, les mancherons de leurs charmes. Ainsi, vainqueurs à Angers, ils se jettent dans Cholet où ils trouvent leur tombeau. Puis, de Granville au Mans, troup>eau lamentable, ils battent les chemins ravinés par un hiver atroce. Ce chassé-croisé les usait sans leur procurer d'avantage décisif. Leurs chefs étaient en désaccord. Point d'idée dominante. A la fin, tant de stériles manœuvres firent le jeu de leurs adversaires.

Les autres provinces ne surent point profiter de cette poussée qu'elles laissèrent mourir en se réservant secrètement de la faire renaître pour leur propre compte.

Le rassemblement avait fondu de lui-même, mais la machine gouvernementale poursuivait son travail de répression. Dès le 22 février, un conseil de guerre réunissait, dans la cité romaine, M. d'Albignac, ses lieutenants, les commissaires du département Vigier et Menard, et un représentant du Directoire de l*Ardèche. On arrêta un plan de campagne contre les royalistes.

D*Albignac ne manquait pas de volontaires. Il avait sous ses ordres les troupes d'Alais qui, bien que d'un « patriotisme » douteux, devaient fournir, avec un appoint de gardes nationaux, les trois mille hommes qui étaient nécessaires pour refouler dans leurs montagnes les fanatiques ardéchois.

M. des Ours-Mandajors, qui commandait en second, était le ci-devant propriétaire du régiment de Barrois. Homme bourru, avec lequel on ne pouvait composer ; il était en froid avec les officiers d'Alais et en particulier, avec son major, le comte de Saillant, dont il suspectait à juste titre, la ferveur démocratique.

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Cependant, les hommes de celui-ci, qui formaient deux compagnies du régiment de Roussillon, venant de Perpignan, furent mis à la disposition de d^Albignac.

Le message du maire de Barjac, dont nous avons lu les termes pressants, avait déchainé l'indignation à Pont-Saint-Esprit. Comme les cercles mouvants qui s'élargissent, à la chute d'une pierre, sur les eaux calmes d'un étang, la réussite du plan de M. de Malbosc s'était répandue, de proche en proche. On s'était persuadé que la Constitution était en péril. Mais non : elle était trop jeune pour mourir.

Pont-Saint-Esprit reçut, pour sa défense, un détachement d'artillerie de Valence. Le colonel de sa garde, un nommé Legrand se disposait à effectuer une sortie dans la direction de Barjac.

A Montélimar, dans la Drôme, une compagnie du Soissonnais; à Tarascon, dans les Bouches-du- Rhône,une compagnie du Lyonnais, se préparaient à barrer la route aux séditieux, dont on craignait la marche sur le Dauphiné.

Les Marseillais qui devaient donner plus tard des preuves de leur ardeur, se déclaraient également prêts à se battre.

« Si nous recevions la réquisition légale du Directoire des Bouches-du-Rhône, déclaraient-ils, nous volerions au secours de nos frères du Midi'.

Depuis que le royaume est agité par les intrigues des eunemis publics, nous avons les yeux sur les environs si éprouvés de Nîmes, où nous prévoyions que le délire des ci-devant occasionnerait quelque fâcheuse explosion. »

Les Gardes Nationales de plus de cinquante communes s'échelonnaient sur les bords du Rhône. En avant d'Avignon, le régiment de Bresse faisait bonne garde.

Le 23, Tordre de départ fut donné à trois détachements partant de points différents.

M. des Ours-Mandajors, désespérant de faire agir son major, avait pris 1.300 hommes avec lui et se rendit à Saint- Ambroix où il ne doutait pas qu'une résistance farouche l'accueillit.

Les Bressois marchaient sur Barjac où l'abbé de la Mollette, qui opérait de miracle d'être partout dans le même temps, Andéol Vincent et les autres attendaient les ordres de Chastanier de Burac, dans une trompeuse sécurité, tels les Romains à Capoue, après leur expédition contre les Samnites.

Enfin, d'Albignac dirigeait lui-même les mouvements d'une troisième troupe dont l'objectif était aussi Saint- Ambroix, en passant par Lussan et Saint-Jean de Marvejols. C'était, au centre de cet éventail convergeant vers la prairie tant honnie de la Cèze, le pilier de la manoeuvre.

Il8 I.A CONTRE-RÉVOLUTION DANS hZ MIDI

Sa surprise fut grande lorsqu*il s'aperçut, à la place même où M. de Sauveplanne avait établi ses feux encore tièdes, qu'il n*étreignait que le vide.

De même Legrand, dans Barjac, ne trouva que quelques traînards parmi lesquels Tabbé de la Mollette qui préparait une retraite honorable, au su de ravortement de Saint-Ambroix. Mais celuici après 1* avoir amusé par ses discours, lui faussa compagnie. Sa tête fut mise à prix à 600 francs ; personne ne put indiquer sa retraite ou, du moins, ses amis nombreux ne voulurent point de ce marché.

M. d'Albignac alla féliciter le « colonel citoyen » de la traite de 32 kilomètres qu'il venait de fournir afin « d'étouffer le monstre du fanatisme dans son nid ». Il le trouva aux prises avec les commissaires de l'Ardèche, Vacher et de Reboul, qui lui interdisaient d'aller plus loin.

Legrand voulait occut>er Jalès. Il sollicitait cette prise de possession comme la récompense de son zèle civique.

Or, il existait une loi qui défendait aux troupes d'un département de pénétrer sur le territoire d'un autre sans avoir obtenu la permission de ses administrateurs, ceci afin de respecter la souveraineté des autorités instituées par le découpage des provinces.

Les Espripon tains s'impatientaient de la halte qui se prolongeait. Les Ardéchois persévéraient dans leur refus. Au sein même de la répression un nouveau conflit allait naître.

Comme ses interlocuteurs se bornaient à le louanger d'avoir organisé cette expédition, Legrand répondait :

— L'armée citoyenne ne s'est point portée ici pour recevoir des éloges mais pour combattre les ennemis de la Constitution.

— Notre but est atteint, disaient les délégués, les factieux sont en fuite. Tout déploiement inutile de forces serait une faute qui indisposerait davantage les populations.

— Il est nécessaire, au contraire, rétorqua le bourgeois-soldat, de faire paraître sur ces lieux infestés une troupe capable d'imprimer la terreur à l'aristocratie.

— Mais nous n'avons que faire des services de nos voisins!

— C'est votre inaction qui a décidé la révolte à s'organiser. . .

— Nous agissons au nom des intérêts de la patrie : assez de pillages! Laissez agir ceux qui disposent de la loi.

— Le temps des demi-mesures est passé !

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— Sachez vous borner, et vous irez loin, conseillaient les maigistrats. . .

Les pourparlers durèrent deux jours sur ce ton aigre. On décida enfin de détacher 600 hommes qui occuperaient le château sous la conduite des commissaires, pendant quelques heures.

Le 27 au matin, les miliciens se mirent en route avec un bataillon de Viviers.

Les manoeuvres ne s'étaient pas exactement passées en promenade militaire. On eut à déplorer quelques morts.

La troisième colonne, faisant un détour pour rabattre et capturer les derniers fédérés, gravissait la colline de Tharaux, lorsqu'elle aperçut, venant au-devant d'elle, un groupe de paysans armés. C'étaient des soldats de Chastanier de Burac qui regagnaient leurs chaumières. On ignore ce qui se produisit alors. Il y eut querelle. Ijts réguliers tirèrent, et sept malheureux tombèrent, frappés à mort. Beaucoup d'autres furent blessés. Les habitants qui étaient accourus au bruit de ce massacre les recueillirent.

De même que l'histoire reste muette sur les phases de cet ultime choc, elle n'a pas conservé le nom de l'oiBFicier qui n'a pas su l'éviter. On doit dire, toutefois, que d'Albignac fut le premier à déplorer la perte de ce sang.

Legrand arriva à Bernas au milieu de Taprèsmidi du 27, après quatre heures de marche.

Il heurta à la porte de M. de Malbosc qui était loin de s'attendre à cette intrusion.

— Menez-nous à la Commanderie, lui dit-il, nous sommes chargés d'y perquisitionner.

Il paraissait surpris de rencontrer l'organisateur des Fédérations avec un visage aussi serein.

— Certes, répondit celui-ci, suivez-moi.

Il s'étonna de voir de nombreux gardes nationaux autour de sa maison, disséminés depuis l'église qui regarde les champs, jusqu'au ruisseau du Granzon qui baigne les fermes d'alentour, à Textrémité opposée du bourg.

— Nous assainissons le pays d'un ennemi redoutable, expliqua Legrand en le regardant fixement.

— Quelle est votre garnison?

— Nous sommes de Pont-Saint-Esprit en passant par Barjac.

M. de Malbosc commençait à comprendre et regrettait de s'être laissé prendre aussi facilement.

Il parut se résigner et, précédant son interlocuteur, lui montra un chemin rocailleux.

— C'est à deux pas.

Devant la porte monumentale de la lourde bâtisse, il se retourna.

122 IvA CONTRE-REVOLUTION DANS LE MIDI

— Il n'y a personne. Ce n'est pas pour cela que vous êtes venus?

— Si monsieur, nous vous expliquerons pourquoi tout à r heure. Ouvrez-nous.

Les Espripontains envahirent la cour où T herbe poussait dans le silencieux abandon des choses mortes après une splendeur. Ils se répandirent dans les grandes salles aux boiseries vétustés. Les hautes fenêtres laissaient passer par leurs petites vitres encadrées de plomb, un jour calme qui caressait les murs ternis et les planchers poussiéreux.

Ils découvrirent dans la cuisine les restes d'un repas : noix, dragées et figues sèches. Dans la cheminée, un amas de cendres récentes s'agitait au souffle du vent.

C'était tout ce qui restait des documents du Comité de Jalès.

Point de butin, point de conspirateurs.

M. de Malbosc faisait mine de se retirer.

— Restez donc, dit Legrand ; nous avons encore besoin de vous.

Alors, au moment oii les officiers redescendaient, on mit le maire de Berrias en état d'arrestation, au grand scandale des commissaires de l'Ardèche.

— M. d'Albignac, disaient-ils, ne nous a pas réunis avec ce mandat, et c'est contre notre volonté que vous vous emparez de cet homme.

— C'est un aristocrate notoire, répliquaient Legrand et les vingt comparses qui l'entouraient. Votre sentiment ne change rien à l'affaire.

— Nous nous plaindrons au Directoire du Gard.

— Comme il vous plaira ! Nous avons des approbateurs à l'Assemblée Nationale. Vous n'ignorez pas que M. de Saint-Martin, un de nos députés, requiert avec insistance sa mise au secret!

— Rien n'a été décidé, et, d'où qu'elle vienne, cette mesure est prématurée. Emmenez-le donc sous votre responsabilité, mais ayez pour lui les égards qu'on doit à un homme qui n'a pas été déclaré coupable d'après la loi.

Le maire de Bernas fut incarcéré dans la citadelle de Pont-Saint-Esprit avec deux de ses administrés. Buisson et Alexis Vivarès. Il y retrouva quelques autres chefs de la Fédération déjà arrêtés : Saurin, de Bagnols; Chalbot de Teyrargues, toujours méditatif; Régis de la Saumès, un des plus jeunes; Théron, des Vans, l'animateur de la montagne; de Firmas Peries, maréchal de camp des armées du roi, qui était le tacticien du Comité.

Le 23 février, l'Assemblée Nationale envoya trois commissaires chargés d'enquêter sur place et de poursuivre les responsables des désordres. On choisit l'abbé Mulot, membre du Comité des Recherches où il brillait avec Muguet de Nanthou et le fameux Vadier, flanqués de Robin et Bigot,

compagnons moins reluisants, mais qui brû<laient de la même flamme qu^eux.

Ils interrogèrent les soldats de Legrand et les administrateurs de la région, et il ne leur fut pas difficile de fortifier une conviction déjà acquise dans les débats parlementaires. Les adresses que les révolutionnaires y jetaient servaient en effet à plonger dans le discrédit des classes entières de citoyens.

Le mois suivant, les Gardes Nationales ayant été licenciées, les Commissaires de T Assemblée déposèrent un rapport aux fins de poursuites, dans lequel étaient incriminés pêle-mêle : les auteur» des troubles d'Uzès, les instigateurs de la réunion de Berrias du 17 février, d*où était sorti le rassemblement de Saint- Ambroix, et ceux qui à Jalès avaient élaboré des plans contre la Constitution.

« Les chefs, y était-il dit, qui ont égaré tant de consciences, méritent des peines, et ils n*y échapperont pas. B

Et, dans une apostrophe où Temphase des disciples de Rousseau transpirait, les auteurs s'écriaient :

— O! Peuple trop facile à tromper, nous venons de découvrir l'objet caché et les vrais auteurs de tes aveugles mouvements!

Mme de Malbosc fut appréhendée à Rosières, près du pont de Joyeuse. Elle allait se réfugier à Burzet, chez sa sœur Mme de Bemardy.

Cette série de proscriptions provoqua une grande émotion dans le Bas Vivarais. Les commissaires Reboul et Vacher adressèrent, comme ils Pavaient dit, une protestation à leurs collègues du Gard, contre le geste de Legrand. La famille de Malbosc fit circuler pour son élargissement une pétition qui se couvrit de signatures. Son compagnon de campagne, Bastide de Chabannes, réunit les habitants de Berrias pour aviser aux moyens de le délivrer, mais l'ancien président du Comité permanent déclara à leur envoyé :

— Je regarderais comme mes plus cruels ennemis ceux qui prendraient les armes pour ma délivrance.

Mais les amis qu'il incitait au calme n'étaient point disposés à consacrer leur malheur par leur silence.

Vingt-deux communes du Bas Vivarais réclamèrent sa mise en liberté. Il est probable qu'on la leur eut accordé, si un accident déplorable n'avait ajouté son nom à la liste des sept victimes de Tharaux.

La municipalité de Berrias envoya à son maire la délibération suivante :

« L'an 1791, et le sixième jour du mois de mars après-miidi, se sont assemblés en conseil extraordinaire MM. Pierre Ducros, Jean-Baptiste Channac, Jean Rouveyrol, Jean Maiirin, ofFiciers municipaux, Joseph Barthre, Claude Noguier, Jo^

seph Tournaire, Jacques Roux et autres notables soussignés, déclarent :

« Il n*est aucun de nous qui ne sente vivement la privation que nous éprouvons de la personne de M. Bastide, ci-devant Malbosc, maire de notre commune. Sa détention inattendue et si peu méritée a fait sur nous tous une impression profonde. Nous avons vu presque tous les yeux mouillés de larmes, dès que cette triste nouvelle s'est répandue dans le village. Mais nous ne nous bornerons XX)int à répandre des pleurs stériles sur cet infortuné citoyen. Nos cœurs ne peuvent se contenter de le plaindre. Il faut lui donner des témoignages réels de notre dévouement. Son civisme, son ardeur infatigable pour le bien public méritent Phommage de notre reconnaissance, et nous ne pouvons mieux la lui démontrer qu'en suppliant MM. les administrateurs du département de l'Ardèche de réclamer son élargissement immédiat. »

Les noms de soixante-dix principaux habitants couvrirent cette requête.

Quelques semaines plus tard, un pêcheur trouvait étendu sur un banc de sable, à peu de distance du confluent de la Cèze et du Rhône, le corps inanimé de M. de Malbosc. C'était au lieu dit F Ardoise, et à cinq lieues en aval de Pont-Saint- Esprit.

Sur la dépouille du notable vivarois, nulle trace de violence ne se distinguait. Cependant, comme

elle île paraissait pas avoir séjourné longtemps dans l'eau, et que les autorités ne pouvaient donner une raison plausible de sa disparition, le peuple crut à un assassinat.

On avait fait répandre d'abord le bruit qu'il s'était évadé, et qu'il s'était réfugié à la chartreuse de Valbonne. Mais on ne s'évade pas facilement d'une citadelle.

Lorsque les eaux eurent rendu leur proie, on prétendit qu'il s'était noyé en traversant le fleuve.

Les paysans faisaient observer, en hochant la tête, que la fenêtre de sa cellule s'ouvrait au-dessuis d'un lit de rochers qui l'eussent broyé dans sa chute, au cas oii il se fut élancé pour plonger.

Sa fin demeure mystérieuse. Ses partisans restèrent convaincus qu'il avait été étranglé puis jeté dans le Rhône au milieu d'une épaisse nuit.

Le maire de Bagnols fit à son collègue une sépulture décente. Le glas qui l'accompagna à sa dernière demeure clôt, de sa cadence poignante, le dernier tableau de cette épopée brisée.

On se souvient que le Comité de Jalès avait créé au centre de l'Ardèche des bases de réserve chargées d'assurer l'approvisionnement en hommes et en vivres du camp de la Cèze. Qu'étaient devenus ces appuis à la suite de la défection de Chastegnier de Burac?

En voyant revenir les légions d'Antraigues et de Vais, Durand et Fages-Lachamp licencièrent

également leurs troupes. Le premier, en regagnant Thuej^ts, apprit qu'on le cherchait pour r arrêter. Il trouva dans les gorges désertes du Tanargue, un asile où il demeura plusieurs mois, se traînant d'une cabane de bûcheron à une autre, dans Tombre des bois épais, jusqu'à ce que l'amnistie du 15 septembre 1791, proposée par le roi, vint mettre fin à son exil.

Quant au commandant du camp de Laurac, il émigra.

Bastide de Chabannes, Graffand de Pierregras, Gilles des Vans étaient également poursuivis. Cependant, ils ne furent pas inquités.

M. Vouland, député du Gard, s'efforçait d'apaiser les esprits à la tribune du Corps législatif.

« — La situation devient chaque jour meilleure », expliquait-il.

Mais celui qui connaissait le mieux les étonnantes ressources des populations du Vivarais, le général d'Albignac, était loin de partager cet optimisme :

« 11 règne dans ce pays, écrivait-il, une grande fermentation. J'espère cependant, par une vigilance active, et par la présence imposante des trou- I>es de ligne, prévenir les suites funestes qu'elle pourrait avoir ».

h^ CONTRE-REVOLUTrON DANS LE MIDI 129

Le Directoire de TArdèche envoya sur les lieux, le 6 novembre, un espion nommé Jean Ver net. L'histoire a conservé ces noms et ces détails p>our nous permettre de juger des rouages infimes qui actionnaient la machine politique.

Conscient de son indignité, cet homme refusait de signer les notes qu'il envoyait, et s'en défendait en ces termes :

— Je suis obligé de travailler pour gagner ma vie. Je puis être obligé un jour de retourner dans ce pays. Je n'y pourrais reparaître sans beaucoup de risques...

Il visitait les particuliers, les questionnait, se présentant tantôt comme un ouvrier en quête de travail, tantôt comme un bourgeois curieux.

Les districts du Bas Vivarais lui promettaient une belle récolte. Il sut ce que cachaient les mouvements de Jalès.

A Banne, il rendit visite à un royaliste du nom de Lacour, cordonnier. S'êtcvUt présenté avec une cocarde blanche à son chapeau, l'artisan l'accueillit et promit de lui procurer de l'ouvrage.

Ils allèrent ensemble au cabaret où ils rencontrèrent d'autres habitants, dont les propos étaient notés par l'étranger attentif. Il apprit ainsi qu'il existait dans la paroisse un dépôt de munitions « mais ne put, dans ce moment, en connaître le lieu ».

Il résolut de se procurer ce précieux renseignement.

Le lendemain, le père Lacour s'en fut à Berrias, rendre une visite. Vemet profita de son absence pour cuisiner son fils, un grand garçon de seize ans, plus vaniteux qu'habile.

Il le trouva à la porte de sa maison, assis sur un banc. Il était en train de ressemeler une chaus»sure et tenait entre ses genoux un pied-droit de fer, qu'il caressait à coups de marteau.

— Bonjour, dit l'arrivant en se plaçant de manière à projeter son ombre sur l'ouvrage du jeune bomme.

Celui-ci leva la tête et reconnut le visiteur que son père avait si bien traité la veille.

— Bonjour. Qu'y a-t-il pour votre service?

— J'ai idée que cela va chauffer avant peu du coté des bleus, répondit Vemet en clignant de l'œil.

— On en parle.

L'envoyé du Directoire enchaîna. Il frappa au hasard.

— Je suis artificier de mon état, dit-il. Si cela peut vous rendre service, je vous ferai au moins mille cartouches par jour.

— Nous avons ce qu'il nous faut, répondit l'autre sans cesser de taper.

— Vous pourriez en manquer. Y a-t-il quelqu'un ici qui sache en faire?

LA CONTRE-REVOIvUTlON DANS LE MIDI 13I

— Je ne crois pas.

— Vous plairait-il d*apprendre, puisque je suis embauché chez votre p>ère pour quelque temps.

Une lueur d*envie passa dans les yeux du jeune homme.

Il parut hésiter, puis, déposant ses outils, il se dressa.

— Si vous me promettez de n'en rien dire à mon père, dit-il, je vous ferai voir où il y en a !

— Vous pensez bien que je ne suis pas si sot.

— Eh ! bien, suivez-moi, et vous verrez que nous ne vous avons pas attendu pour faire nos provisions.

Ils passèrent dans Péchoppe. Le jeune homme poussa rétabli.

Il découvrit une dalle avec un anneau scellé qu'il saisit à pleine main. Il s*arc-bouta sur ses pieds et tira à lui.

La lourde pierre tourna sur son pivot avec une facilité qui indiquait qu'elle subissait fréquemment le même mouvement. Les premières marches d'un escalier s'offraient aux deux hommes.

Lacour battit le briquet et alluma un bâton de résine, lis descendirent, guidés par cette lueur sautillante et fumeuse.

Il y avait là trois barriques pleines de poudre. Une autre laissait échapper des balles.

— C'est un vin capiteux que vous conservez-là, railla Vemet.

132 h A CONTRE-REVOLUTION DANS LE MIDI

— Il y a peu de temps, confia Lacour, on en a sorti deux pièces pour en distribuer le contenu, avec deux cents fusils.

— Je ne vois pas d'armes, répliqua l'espion en se tournant de tous côtés.

— Les autres sont en dépôt dans la crypte de l'église.

Ils remontèrent et s'en furent déjeuner enseitible. Au retour du père. Ver net jugea prudent de s'éclipser et continua sa tournée par Barjac...

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