‹ La contre-Révolution dans le Midi, 1790-1798Chapitre 8 sur 14 · CHAPITRE VIII Monsieur de Saillant · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII Monsieur de Saillant

Il était un anniversaire que les « mécontents » ne semblaient point décidés à laisser passer sans tapage : c'est celui de Témeute du mois de décembre 1790 à Perpignan. A cette époque, cette émeute avait revêtu un certain caractère de gravité, à cause de la proximité des navires espagnols.

Dans le courant de novembre 1791, les rapports se tendirent de nouveau entre les clubs et les troupes, de sorte que le commandant de la garnison, M, de Chollet, s'en fut exposer la situation au Conseil général.

Car la ville de Perpignan élisait une nouvelle municipalité et la fièvre qui entoure d'ordinaire les urnes s'était communiquée à tous les habitants. Ceux-ci voyaient le spectre de l'invasion à leurs portes. Les « aristocrates » relevaient la tête. Ils jetaient à leurs adversaires des défis dans les réunions qu'ils tenaient au club des Amis de la Paix.

Un jour, un grenadier et un civil nommé Ité avaient été se mesurer sur le terrain. Ce dernier en avait récolté une blessure. Cela fournit aux agitateurs un prétexte pour parcourir les rues en poussant des clameurs :

— Un de nos frères a été tué ! Aux armes ! Vengeons le sang de nos frères.

On rapporte qu'un officier de la place, ancien page du roi, le comte de Saillant, ému par ce remue-ménage, qui pénétrait dans sa chambre, descendit pour en connaître la cause.

— Eh! quoi, dit-il de manière à être entendu des passants, ce n*est que cela! Je mettrai ces coquins à la raison. J'attendrai le moment où ils seront en réunion aux Amis de la Constitution pour y descendre avec sept ou huit pièces de canons et les bouleverser comme une omelette d*œufs !

Cet officier est celui que nous avons laissé en discussion à Alais, avec son chef, sur la nécessité d ' une répression .

Les troupes chargées de maintenir l'ordre étaient si peu sûres que le commandant de la Garde Nationale réclama une allocation de 40 cartouches pour chacun de ses hommes. M. de Chollet, tout en proclamant qu'il n'y avait rien à craindre, répondit par aine semblable demande de munitions.

L*esprit de la garnison de Perpignan était divisé, et chaque parti crut, jusqu'au dernier moment, pouvoir compter sur elle.

Les trois régiments qui la composaient étaient travaillés par des idées contraires. L'un d'eux, le 70® de ligne de Médoc, était franchement acquis à la cause révolutionnaire, mais les deux autres

étaient loin de T imiter. La citadelle était occupée par le 12* bataillon de chasseurs à pied, dont le commandant, était de Saillant. A Fautre extrémité de la ville, le 20* régiment de Cambrésis, caserne à Saint-Jacques, possédait des officiers de même nuance, mais ses soldats se solidarisaient avec leurs camarades du 70*. A ce propos, il subsistera un doute sur son attitude possible, doute qui fut la cause de graves conflits.

Donc, le six décembre 1791, M. de Chollet était venu faire un compte rendu au Conseil général. II se retira vers quatre heures et demie. A cette époque, la nuit vient vite. L'obscurité avait envahi les rues quand il se vit brusquement, sur les remparts, couché en joue par quatre inconnus.

Il rentra précitamment dans la salle où les édiles tenaient séance, et leur apprit l'attentat dont il avait failli être victime. Quelques-uns d'entre eux s'offrirent à l'accompagner jusqu'à la me des Augustins où il demeurait.

Il venait à peine de se mettre au lit que des coups violents ébranlèrent la porte de son appartement. Il se leva et ouvrit. Une centaine d'officiers de tous grades firent irruption et l'entourèrent en criant qu'on voulait Tassassiner.

— Vous n'êtes plus en sûreté chez vous, lui dit son aide de camp, M. de Saillant. Nous savons que les révolutionnaires vous ont désigné à leurs coups. Retirez- vous à la citadelle. Nous sommes

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tous disposés à en faire autant, car notre vie est menacée dans cette ville livrée à l'anarchie.

— Mais les rapports des chefs de corps ne signalent aucune agitation, objecta M. de ChoUet.

— Quelle erreur! En face la caserne Saint- Jacques, la place de Puig est couverte d'émeutiers.

Le commandant se laissa convaincre et suivit ses subordonnés dans la citadelle, — ancien château des rois de Majorque, — où on l'installa dans la Salle Basse, qui servait autrefois de salle d'armes.

Il expédia l'ordre au 20® régiment menacé de se replier sur cette position.

On y dominait une grande étendue de pays. En bas, s'étendaient la ville aux maisons pressées, la verte campagne ; à l'horizon tremblait la mer phosphorescente, tandis que les montagnes s'élevaient à l'assaut du ciel sous la conduite du Canigou qui émergeait d'un amas, imposant de pics.

A minuit, on battait la générale dans la cour du quartier Saint-Jaoques. Le lieutenant-colonel Desbordes lit le message de son chef.

Des exclamations retentissent :

— Aux armes, mes amis, crient les uns, notre commandant est en prison, montons le délivrer! C'est l'affaire de peu d'instants. Nous mettrons ensuite à la raison les habitants de Perpignan.

— Nous n'irons pas, répondaient d'autres. Nous attendrons une réquisition légale, disaient les sol-

dats qui grelottaient sous leurs manteaux hâtivement boutonnés.

Les sous-ofFiciers s'étonnaient de cet ordre de repli que rien ne justifiait.

C'était l'époque où les militaires aimaient à discuter les injonctions qu'ils recevaient.

— Aucun danger ne nous menace, murmuraient-ils, pourquoi nous forcer à abandonner, en pleine nuit, nos quartiers oîi la municipalité nous a consignés depuis le 13 novembre?

— Mais on vient d'enlever M. de Chollet, objectaient d'autres, obéissant à un mot d'ordre concerté la veille, nous devons nous lancer à la poursuite de ses ravisseurs !

On espérait ainsi attirer les soldats à l'intérieur du fort, où il serait facile, ensuite, de les contraindre à servir les desseins des conspirateurs.

Le garde magasin Gillet avait fourni des armes, de la poudre et 150 paquets de cartouches de 20 balles.

La chambre où on avait installé Chollet ne recevait le jour que par d'étroites ouvertures défendues par d'épaisses barres de fer. C'était moins un asile qu'un cachot, ainsi que le reconnurent le commandant de Perpignan et les deux aides de camp qui l'avaient suivi.

Après quelques recherches, ils découvrirent une porte dissimulée dans l'épaisseur du mur. Ils passèrent dans le corps de bâtiments attenant à l'an-

cien château et construit sur l'emplacement du verger. De là, il leur fut facile de sortir.

Vers trois heures du matin, Desbordes faisait connaître au 20* Chasseurs le contre-ordre qui recommandait à cette unité de demeurer tranquillement à Saint-Jacques.

Le jour avait à peine paru que des coups de feu furent tirés de la citadelle sur la ville.

Les citoyens se portent à la mairie pour exiger des mesures extraordinaires. Desbordes, suivi de la Garde Nationale, la gendarmerie, montent, par diverses avenues, à Tassant des murs orgueilleux derrière lesquels se retranchent Saillant et ses complices. Ils les franchissent, mais déjà les conjurés dévalent l'autre versant et cherchent le salut en passant la frontière au plus vite.

Certains d'entre eux, moins heureux, ne purent s'échapper.

Lazare Camot, qui n'était pas encore le « Caton français », tentant de s'élever au-dessus de son humble position d'officier de génie, réclamait aussi la dém3lition de la «bastille» vétusté qui, après leur avoir permis de s'insurger, leur avait servi de refuge. Il ne voulait plus voir ces fortifications que l'auteur du Contrat Social appelait des « nids à tyrans ».

On en semait le dégoût dans le peuple, et l'image des châteaux devenait pour lui un sujet de répulsion. On lui annonçait que les ci-devant fâi-

saient la guerre pour y rentrer; il évoquait les abus dont ils avaient été Técran, et disait alors : « Allons abattre le château. Nous prouveroUiS par là que sa présence nous insupporte. Quand ils n*auront plus d*abri, les corbeaux ne viendront plus ».

Logique simpliste mais implacable. Parti redoutable parce que c'est au moment où les hommes cherchent des raisons à leurs actes qu'ils sont les plus injustes.

Les prisonniers de Perpignan furent transférés à Orléans, au nombre de dix, M. de Chollet, convaincu de complicité, 3'' compris.

La Haute Cour qui devait les juger ne s'était pas encore réunie le 10 août. Les prisonniers furent traînés à Versailles. En septembre, Marat, à la tête du Comité de Surveillance, lança la populace à la curée. On arracha les suspects à leurs geôles et on les massacra sur les marches de r Orangerie.

Comme bien on pense, Louis de Saillant, n'attendit pas la visite des municipaux vainqueurs. Il n'eut plus qu'une seule pensée : se mettre au service des princes émigrés à Coblentz et attendre à l'armée de Condé l'occasion de s'employer.

Il suivait la politique avec assez d'attention pour comprendre que le gouvernement métaphysique combiné par les novateurs de ce temps, n'était qu'une façade qui ne tarderait pas à s'écrou-

1er sous les coups des passions individuelles débri* dées et des appétits surexcités.

Il faisait partie du club des Feuillants, dont les i-éunions se tenaient à Paris, dans un local contigu à la salle des séances de T Assemblée Législative. C^était un laboratoire où Ton essayait, dans des fauteuils, diverses formules de régénération de la Monarchie. Les habiles, les prophètes, les sentencieux y fréquentaient. On y rencontrait La Fayette, éternel imaginatif, Alexandre de Beauharnais promis à Féchafaud par son désintéressement, Philippe d'Orléans, dont les yeux caressaient le trône de France comme un affamé convoite un festin. D'autres, qui tourneront mal, s'essayaient dans le métier de conducteurs du peuple, ainsi Cofîinhal, qui finira vice-président du Tribunal révolutionnaire.

Les membres des Feuillants cherchaient un moyen d'entente entre les hommes de la veille et ceux du lendemain. Ils avaient conservé un cérémonial suranné que démentait la hardiesse de leurs convictions. Dans les caricatures, on les représentait vêtus à l'ancienne mode : rouillarde au côté, canne à la main, boucles aux fins souliers, trottinant et disant d'un ton pacifique :

— Ces messieurs m'attendent aux Feuillants.

Le Constituant Bamave, qui en était, s 'effrayait des progrès que faisaient, pour ainsi dire à chaque heure, les ennemis de l'ordre et s'écriait :

— Si la révolution fait un pas de plus, elle ne peut le faire sans danger.

Le comte de Saillant occupait souvent son piedà-terre de la rue Vivienne et se tenait au courant du mouvement des affaires publiques. Lorsqu'il passa en Espagne, il était lassé de ces marchands d*orviétan ; il était persuadé qu'il fallait frapper une bonne fois le monstre *de l'Anarchie, ou s'effacer pour ne pas être dévoré par lui.

Il rencontra l'un des frères Froment, les héros de la « bagarre » de Nîmes, qui était devenu l'agent officieux du comte d'Artois.

Celui-ci l'avait chargé de concert avec l'énigmatique comte d'Antraigues retiré à Venise, de faire encore une fois pression auprès du Cabinet du roi Charles IV pour l'amener à intervenir aux côtés des Fédérés vivarois. On comptait tellement sur une décision de cette sorte, que les chevaliers de Malte se disposaient à embarquer sur deux frégates pour appuyer les royalistes d'Aiguës Mortes.

Mais on avait compté sans les finasseries des ministres et l'indifférence du Roi. Ce furent les Machiavels de cour qui l'emportèrent définitivement. Bien que les officiers de Perpignan eussent tout brusqué pour détruire les barrages dans la nuit du 6 décembre 1791, les expéditions projetées n'eurent pas lieu.

D*Antraigues correspondait, par ailleurs, avec Tabbé de la Mollette, et son homme de confiance r avocat Viguier se rencontrait avec les chefs paysans très souvent.

M. de Saillant, se rendit à Coblentz en suivant les bords du Rhin. Il trouva les frères de Louis XVI installés, depuis déjà six mois, au château de Schonbornlurst.

Ces princes avaient fait revivre la splendeur passée de Versailles. Ils s'étaient entourés d*un train de maison considérable et entretenaient, autant que pouvaient leur permettre leurs minces ressources, le faste de la Cour la plus élégante du monde.

Tandis que le futur Louis XVIII commence la vie errante qui devait le porter jusque dans les terres glacées de la Russie, le comte d* Artois organise une sorte de gouvernement. Il a ses ministres, il possède un fantôme d* armée. Autour de lui paradent trois cents gardes en habit rouge et bleu de roi. Il va travailler avec le contrôleur général des finances Calonne, de dix heures du matin à minuit, dans l'appartement de sa maîtresse, Mme de Polastron.

Sort-il? Autour de lui on ne parle que le français. Les cafés sont animés, les rues sont parcourues par des promeneurs habitués au gazon de Trianon ; aux Trois Couronnes on minaude, sous les ombrages de la place Saint-Clément, on rit des

timidités du maréchal de Broglie, un des collègues de Calonne et son habituelle victime.

C'était un caquetage général ; on était loin de la révolution

M. de Saillant put difficilement trouver à se caser. Il ne restait aucun logement de libre, et l'afflux des nouveaux arrivants, qui débarquaient journellement par fournées de 60 à 80, réduisait le nombre des abris simplement habitables : fermes, pavillons de chasse, granges, on avait tout aménagé.

Un soir, il y eut réception au palais de TélecteuT de Trêves. Le commandant des chasseurs du Roussillon avait été invité ainsi que plusieurs militaires.

Les femmes étalaient sous les lumières des toilettes magnifiques. Les diamants s'enroulaient en colliers ou en diadèmes sur les chairs nacrées. Il en était dont les chatoiements irisés perçaient Tépaisseur d'une lourde chevelure comme celle de Mme de Lage. D'autres tombaient jusqu'à terre le long d'une robe de satin et soulignaient le mouvement d'une marche.

La blanche Luzy, l'aristocratique de Polignac, l'imposante Mme de Poulpry étaient entourées par quatre ou cinq jeunes gens. L'ironique d'Escars penchait son visage effilé sur les cartes qu'il tenait à la main et défiait d'un coup d'œil M. de

Mirabeau frère du tribun, avec lequel il avait entamé une partie de bouillotte.

Le comte Ramanzofï, accrédité auprès de cette société par Catherine II, suivait les phases de la partie comme il suivait les péripéties de la politique européenne.

On revoyait dans ce salon tous les habitués de la Laiterie, tous les mondains de la Galerie des Glaces. Ils n'avaient rien perdu de leur insouciance. Le même souci d'élégance présidait à la tenue et une exquise politesse réglait les rapports.

Il suffisait de regarder le chevalier de Coigny, que l'on s'amusait tant à appeler Mimi, pour savoir qu'il n'y avait rien de changé dans les mœurs de ces Français qu'on eut dit arrachés miraculeusement à leur temps.

Adossé à une commode de bois des Indes, il jouait avec sa vaste cravate de baptiste. Son pied nerveux suivait sur le tapis brodé d'or, la mesure d'un orchestre qui répandait dans le parc des accords compassés.

Lorsqu'une femme venait à passer, il la suivait des yeux. Il fut accosté par l'ambassadeur de Russie, fatigué de sa contemplation, et tous deux s'en furent, bras dessus bras dessous, par l'enfilade des salons.

Le bruit des conversations voletait comme des essaims d'abeilles.

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Les allées et venues des invités semaient, partout à la fois, une note colorée diversement qui contrastait avec l' immobilité des pages en habit cramoisi rangés près des portes armoriées.

M. de Saillant remarqua Tallure d'un homme qui semblait dépaysé dans un tel milieu. Vigoureux, l'air volontaire, il était vêtu d'un justaucorps bleu sombre qui lui serrait la taille. Sa chemise était fine, mais sans manchettes. Il portait des bottes à retroussis sur une culotte courte.

— Quelque bourgeois en voyage, pensa le comte.

Cependant, l'arrivée de ce personnage n'était pas restée inaperçue. Il était le point de mire de nombreux regards, mais sans en paraître gêné le moins du monde, il alla s'asseoir dans l'embrasure d ' une fenêtre .

Un domestique vint le tirer des réflexions où 11 semblait plongé. Il le suivit et, après avoir gravi les marches d'un escalier monumental, pénétra à sa suite dans le cabinet du comte d'Artois.

C'était Claude Allier.

Quel était le but de ce déplacement?

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