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LES LÉGATS PRÉSIDENTS

dans la lutte des partis, de s'exposer peut-être à des attaques directes et aux reproches amers qu'on élèverait sans doute contre la curie romaine. Etant père de plusieurs enfants dont il avouait lui-même un fils et une fille, sa conscience n'aurait pas été tranquille en face des austères évêques espagnols. Il préférait apparaître au loin, comme pouvoir jugeant et décidant en dernière instance, tenir la papauté distinctement séparée et dans un certain sens au-dessus du concile et de ses dissensions. A sa place, il chargea trois cardinaux de diriger, avec le titre de légats apostoliques, les débats de Trente. Le premier de ces présidents était le cardinal Jean-Marie de' Monte, homme de basse extraction et de peu de capacité ; non sans érudition, mais impatient, colérique et s'abandonnant aux impressions du moment. Le deuxième légat, bien plus habile et plus digne de son emploi, était Marcel Cervino, cardinal de Sainte-Croix, prélat fort estimé à cause de sa piété et de son zèle pour la religion. Il avait été le précepteur des jeunes Farnèse petitsfils du pape, et l'ami intime du cardinal Caraffa, chef du parti de la réforme, mais d'une réforme catholique, papale et intolérante. Ce parti avait voulu l'envoyer, en 1540, au lieu de Contarini jugé trop modéré, au colloque officiel de Ratisbonne. Cervino désirait, en effet, une réforme efficace, mais dans le sens d'une hiérarchie rigoureuse, de la toute-puissance du saint-siège et de la destruction des hérétiques. Malgré la sévérité de ses mœurs, il était prêt, en véritable Italien, à employer dans l'intérêt de sa cause tous les moyens de la diplomatie : il voulait arriver à ses fins, ainsi qu'il le disait lui-même, par des récompenses et des répressions adroitement

296 CONYOCATION DU CONCILK.

combinées O-Le troisième légat avait été choisi pour donner une apparence de satisfaction au parti conciliateur. C'était le cardinal Réginald Pôle, Anglais de sang royal, chassé de sa patrie par le roi Henri VIII à cause de sa fidélité envers rÉglise romaine. Doué d'une grande intelligence et de connaissances fort étendues, il désirait, comme son ami Contarini, trouver des moyens-termes pour rendre possible une réconciliation avec les protestants ; malheureusement, la force de son caractère était bien au-dessous de ses qualités intellectuelles. Du reste, les choses étaient arrangées d'une telle manière que Pôle était annihilé d'avance. Les trois légats avaient à diriger en commun les travaux du concile, et ils ne devaient être au fond que les aveugles instruments du pape qui leur donnait les instructions les plus minutieuses et se réservait, dans toutes les affaires importantes, la dernière décision.

Le 13 mars 1545 eut lieu l'entrée solennelle des légats à Trente. Mais il devint impossible d'ouvrir le concile à la date fixée par la bulle papale. A cette époque où les communications étaient si difficiles, personne n'aimait à se hâter. Les évoques, d'ailleurs, étaient obligés à recourir à leur clergé pour les moyens pécuniaires du voyage et du séjour de Trente (^). Les prélats n'arrivèrent donc que lentement et un à un. Le 14 mars, jour destiné à l'ouverture du concile, il n'y avait encore que les légats, le cardinal Madruzzo et l'évêque de Feltre (*). Vers la fin de l'été, ils n'étaient qu'une trentaine. Il est

(•) Quiniifi, EphioU Poli, t. IV, p. 302.

('] Un exemple des nombreuses démarches et tormalités nécessaires dans

cette intention est donné par l'évêque de Cambrai ; Ls Plat, vol. lU pastim,

(■) KkifikhDh AmuUes eccUsiasHci, XXI, t. I (Cologne 1727), p. 236. n* 4.

vrai que des circonstances importantes mettaient encore une fois en question l'existence même du concile.

Les protestants, en effet, ne pouvaient pas se soumettre à cette assemblée. Ce qu'ils avaient demandé, c'était un concile complètement libre, où les théologiens protestants n'auraient pas moins siégé que les évêques catholiques; où le pape, loin de diriger et de présider, n'aurait été qu'une partie et même un accusé ; où rien n'aurait été résolu d'avance, où tout serait laissé à la décision de la majorité. Voilà le concile que l'empereur leur avait encore promis dans l'été de 1544. Mais que pouvaient-ils attendre d'une réunion formée exclusivement de leurs adversaires, régie par un pouvoir qui était leur ennemi mortel, sinon la condamnation de leurs doctrines et de leurs personnes Q) ? Evidemment tant qu'ils avaient encore la langue assez libre pour pouvoir protester et les bras asseE forts pour tenir le glaive, ils devaient se défendre contre an tel concile. Celui-ci les menaçait même directement. On ne leur avait accordé aucune paix de religion que jusqu'à l'époque d'un concile général. Est-ce que leurs adversaires ne profiteraient pas de la réunion de Trente pour déclarer toutes les concessions périmées et le luthéranisme hors la loi? Ils demandèrent, en conséquence, àTempereur de leur assurer leurs droits et de confirmer leurs traités, sans égard pour le concile. L'empereur refusa (^). Et ce refus était d'autant plus significatif, qu'à la même époque Charles redoublait de rigueurs envers les luthériens néerlandais et que François I^ faisait égorger des milliers de malheu-

(*) Voir lettre de SIeidan k Sturin, 4 avril 1 545 ; Baumoartbw, SUidans Briefwtchsel (Strasbourg, 1881). p. 40 s.

(•) Rakkk. Werke, t. IV. p. 259.

298 CONTOCATION DU CONCILE.

rcux V^audois. " C'est donc cela la réformation de TEglise qu'ils veulent faire, et cela la base de leur concile ! ^ s'écrie douloureusement Thistorien protestant Sleidan (^).

Le concile, qu'on avait espéré être une œuvre d'unification et de paix, devenait une torche de discorde et de guerre.

Cependant Charles lui-même n'était pas satisfait de la manière dont l'assemblée avait été organisée. Non plus que les protestants, il ne voulait la voir aveuglement soumise à la dictature romaine. D'après son idée, le concile, supérieur à la papauté, comme les pères de Constance et de Bâle 1 avaient déclaré, aurait surtout à réformer les abus commis à Rome et par Rome. Loin de fortifier la puissance papale, il devait la diminuer en faveur de l'indépendance nationale et épiscopale, en faveur de l'influence des princes. Lui, l'empereur, était surtout appelé, en sa qualité de protecteur de l'Eglise, à la ramener à sa pureté primitive par son action légitime sur les prélats réunis. Son ambassadeur à Rome le disait clairement : le concile aurait à commencer par la réforme et surtout par la réfoniie de la curie romaine (^).

Charics-Quint n'était donc pas très bien disposé pour le concile de Trente, d après la direction que le rusé Farnèse lui avait donnée. Cette réunion lui était, au contraire, fort désagréable pour le moment. Quoiqu'après la paix de Crespy il se montrât bien moins favorable aux protestants qu'avant cet événement, il ne se trouvait pas encore assez fort, il ne voyait pas ses ressources pécuniaires et

(') Baumqarten, p. 51.

(^) Le cardinal Othon Truchsess au cara, Farnise, 21 mars 1545; Druffbl. «ians les Abhandltmgm der histor. /Classe der Bair, Akad, t. X VI (1881), p. 48 s$.

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