‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 116 sur 215 · LA BIBLE · texte numérisé non relu

LA BIBLE

saurait nier ainsi que les décisions du concile ne fussent bien et mûrement préparées. Cependant, si Ton se place à un point de vue impartial, il faut reconnaître qu'elles étaient sans aucun doute entachées d'un grave défaut. A quelques rares exceptions près, l'assemblée n*était composée que d'Italiens et d'Espagnols. L'alliance que le pape et Tempereur étaient sur le point de conclure, avait créé le concile, et elle seule y était représentée. Pouvait-on dire que ce fût là l'Eglise tout entière appelée à décider les questions les plus importantes de la religion, du culte, de la vie morale? Certainement non. La France, les nations germaniques et slaves n'y prenaient aucune part. Et l'assemblée de théologiens, qui étaient les véritables auteurs des décrets, était composée exclusivement de moines et surtout de dominicains, bien connus en tout temps comme défenseurs de l'orthodoxie et des idées scolastiques. L'esprit qui prévalait dans cette première période du concile de Trente, était celui de saint Thomas d'Aquin, dont la Somme y était ardemment étudiée et consultée par les légats aussi bien que par les théologiens (^).

La base de toutes les confessions chrétiennes étant la Bible, il était naturel que le concile commença ses travaux par la discussion de la question de la doctrine de l'Eglise quant à chacun des livres de l'Ecriture sainte, à leur texte et aux traductions canoniques. Il va sans dire que tous les prélats furent unanimes à déclarer, comme faisant partie du canon biblique, tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Cependant quelques-uns parmi eux, et entr' autres le cardinal de Trente et l'évêque

(1) Rawke, Werke, t. IV, p. 347 s.

de Fano, désirèrent en voir discuter les raisons, pour réfuter les adversaires et pour convaincre les indécis. Deux des présidents mêmes, Cervino et Pôle, partagaient cette manière de penser. Mais le 15 février elle fut rejetée par la majorité des pères, de sorte que les livres sacrés furent tout simplement approuvés et énumérés, sans justification aucune. On ne repoussa pas moins une autre proposition tendant à faire déclarer que quelques livres de TEcriture n'étaient pas obligatoires pour la foi, mais seulement utiles et édifiants.

Ainsi, le concile avait décrété que toutes les parties de la bible, y compris les Apocr\^phes, étaient indispensables à la doctrine catholique. Un tel résultat n'avait rien de surprenant et ne compromettait encore en rien les relations avec les protestants qui, comme on le sait, faisaient aussi de la bible entière la base de leurs croyances. Mais la seconde question qu'on eut à débattre était bien plus importante et plus décisive : il s'agissait de

décider si la tradition de l'Eglise était pour le catholique fidèle de même valeur que la bible, ou si non, quel était le degré d'estime qu'il fallait lui attribuer? Si nous nous rappelons le principe fondamental du protestantisme, que la bible seule oblige le chrétien, et que l'explication des livres sacrés doit être abandonnée à la conscience de chaque individu éclairée par le saint Esprit — nous comprendrons qu'on se trouvait alors en présence d'un des points essentiels sur lesquels les travaux du concile avaient à porter. La congrégation générale du 26 février s'occupa de cette question intéressante. A cette date, il ne se rencontra qu'un seul prélat assez courageux pour prétendre que la

bible était complètement suffisante pour le salut de Tâme, et que partant on n'avait nul besoin de mentionner la tradition deTEglise: c'était Nacchiante, évéque de Chioggia. Un mois plus tard (27 mars), plusieurs évêques:ceux de Fano, de Termoli et de Vigornie, prirent le parti de Nacchiante ; on peut les appeler hardiment des semi-protestants. Le cardinal Madruzzo, qui était lui-même partisan d'une réforme modérée, n'avait-il pas confié aux légats que parmi les pères du concile il en connaissait sept ou huit très luthériens (^), qui lui avaient avoué leurs croyances hérétiques sous le sceau de la confession? Lors du vote définitif, le V avril, sept évêques se déclarèrent contre l'ailtorité de la tradition — on le voit, juste le nombre des luthériens que Madruzzo avait indiqué trois mois auparavant. Il y avait, en outre, un parti modéré qui ne reconnaissait de valeur religieuse qu'à la tradition réellement apostolique et qui refusa de frapper d'anathème ceux qui repousseraient la tradition en général, — mais ce parti n'eut pas plus de succès que les amis de Nacchiante. La tradition ecclésiastique dans toute son étendue fut déclarée obligatoire à l'égal de la bible elle-même. Par cette résolution, toute perspective d'arriver à une réconciliation avec les protestants disparut et la scission entre l'ancienne doctrine et la nouvelle devint irrémédiable.

En effet, en accordant une valeur illimitée à la tradition de l'Eglise, on se soumettait à toutes les résolutions des conciles antérieurs, on adoptait toute la doctrine et toute

(') Lutheranissimi ; Massarelli. Diarium, 11 janvier 1546. Dôllinger, Zur Gesch. d. C. v. Trient, t. I, p. 226.

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la hiérarchie catholique , telles qu elles étaient sorties du moyen âge. En acceptant cette base, on pouvait encore opérer quelques améliorations dans les formes extérieures de TEglise, on pouvait mieux expliquer les dogmes et les rendre plus clairs — mais tout changement fondamental était écarté et avec lui toute idée de satisfaire aux véritables tendances réformatrices qui prévalaient dans le nord de TEurope. C'étaitt là le point le plus important pour la cour de Rome. On peut le dire hardiment: toutes les autres résolutions du concile de Trente furent la conséquence inévitable de cette décision.

On s'occupait en même temps ,des abus se rapportant à l'usage de TEcriture sainte, et on y apportait un esprit non moins conservateur, non moins étroit et exclusif Le 17 mars le rapporteur, Tarchevêque d'Aix, proposa d'empêcher les soi-disants abus, en déclarant la VulgaU la seule traduction authentique, en la faisant publier à Rome dans une édition épurée par la critique, en défendant toute explication arbitraire de la bible, en prohibant même, sous les peines les plus sévères, l'impression ou la vente de bibles ou d'ouvrages religieux non approuvés par Tautorité ecclésiastique. On voulait ainsi placer sous la surveillance la plus stricte des théologiens toute la littérature religieuse et philosophique, on voulait condamner complètement toute discussion indépendante des textes bibliques. On voulait changer, par un véritable coup d'Etat ecclésiastique, en œuvre infaillible la Vulgate, dont les erreurs nombreuses et les expressions fautives n'étaient pas moins manifestes et connues alors qu'elles le sont aujourd'hui. Les légats, vraiment, n'étaient pas . emplis d'une trop grande confiance ni trop arrogants,

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lorsqu'ils répétaient, dans leurs lettres adressées à Rome, qu'on pouvait y être tranquille, que les choses marchaient très bien à Trente (*).

Il y avait au concile un prélat qui allait encore plus loin, plein de cette intolérance qui caractérisait les Espagnols. C'était Pacheco, le cardinal de Jaên. Ce chef des prélats espagnols à Trente n'était pas le premier venu. Sorti d'une famille noble et fort considérée — il était le fils du comte de la Puebla de Montalban — il s était distingué, bien jeune encore, par son érudition de théologien et par son éloquence. LEspagne entière le connaissait et l'estimait comme le réformateur de l'université de Salamanque. Animé de tout l'orgueil mais aussi de tout le fanatisme de sa race, il demanda aux pères d'interdire, en général, toute traduction de la bible en langues vulgaires. Le cardinal de Trente qui, comme nous l'avons déjà dit, partageait les convictions modérées de l'empereur, s'opposa avec énergie à une telle mesure. " Que ne diront pas nos adversaires „ s'écria-t-il, ^ à leurs partisans aveugles, quand ils apprendront que vous voulez arracher aux mains des hommes ces Ecritures, dont l'apôtre saint Paul a dit, à plusieurs reprises, qu'elles ne devaient pas quitter nos lèvres } „ Et comme Pacheco répondit que pour l'Espagne le pape Paul II avait établi une défense semblable, Madruzzo n'hésita point à lui répliquer que Paul II et tous les autres pontifes pouvaient se tromper, mais non pas Tapôtre ! Un langage si hardi, ne choqua pas même, alors, les légats romains qui, évidemment, ne croyaient pas encore à l'infaillibilité papale. Bien loin de là, quelques jours après,

(') QuiRiNi, t. IV passim,

ils envoyèrent chez Pacheco le secrétaire Massarelli pour r empêcher de revenir sur ce sujet ; qui, disaient-ils, ne ferait que provoquer la discorde parmi les pères réunis, et dont on pourrait abandonner tranquillement la décision à la législation particulière des différents Etats. Pacheco, homme obstiné s'il en fût jamais, ne céda point. Il insista sur la nécessité que le concile statuât sur un point si important; et plus encore, il demanda qu'on épurât des erreurs qui s'y trouveraient, tous les livres qui avaient jamais été publiés, même par des catholiques pieux et orthodoxes. Cependant, les légats ne se soucièrent ni de sa première proposition ni de la seconde qui, en effet, était tout à fait monstrueuse et impossible à réaliser sans bruit, ils les écartèrent de Tordre du jour. Lorsque,plus tard,Pacheco revint sur ses opinions dans une congrégation générale, il se vit combattu par les légats et resta presque isolé. On ne supprima donc pas les différentes traductions catholiques de la Vulgate.

Si dans cette circonstance, les légats s'étaient alliés au parti modéré, c'était parce que le pape était à la veille de former avec l'empereur une alliance intime. Les légats se défirent donc de leur ancienne méfiance envers l'empereur et cherchèrent plutôt à lui complaire. Le concile avait résolu d'intenter un procès à tous les évêquesqui. sans excuse suffisante, s'étaient abstenus de paraître à Trente. L'envoyé impérial, D. François de Tolède, protesta auprès des légats contre cette mesure, par égard pour les prélats allemands, retenus chez eux non pour des raisons spéciales, mais parla situation politique générale de l'empire. Les légats allèrent si loin -dans leur amabilité pour Charles-Quint qu'ils passèrent simplement

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