INTRIGUES DES LÉGATS
des ennemis à combattre, parce qu'ils ne voulaient pas suivre aveuglement le drapeau de Rome.
Ces plans machiavéliques furent secondés par la marche des événements politiques et militaires.
L'empereur avait hésité plus d'un an à conclure l'alliance offensive que le pape lui offrait contre les luthériens. C'était surtout l'hostilité montrée par la cour romaine contre toute réforme sérieuse de l'Eglise, qui empêchait Charles de signer le traité avec le saintsiège. Mais la conduite insolente et la désobéissance manifeste des princes protestants l'exaspérèrent tellement, qu'en juin 1546 l'alliance fut enfin conclue : alliance destinée à détruire les protestants. L'empereur promit de ne leur faire aucune concession religieuse sans l'autorisation du saint-père. Mais il n'en cacha pas moins son véritable but aux yeux du monde. Comme il avait gagné à sa cause un certain nombre de princes protestants, il prétendit que la guerre n'était nullement destinée à amener une réaction religieuse, mais simplement le châtiment des rebelles, et surtout de l'Electeur de Saxe et du landgrave de Hesse. Le pape, au contraire, n'hésita pas un instant à proclamer la guerre sainte contre les hérétiques, au grand chagrin de Charles, en invitant les Etats catholiques les plus importants, la France, entre autres, ày prendre part. Une armée pontificale, commandée par Alexandre Farnèse, un des petits-fils de Paul III, marcha vers le nord pour passer près de Trente et renforcer l'empereur. En attendant, celui-ci qui avait peu de troupes, se trouvait dans une très mauvaise position. Les alliés de Schmalkalde avaient réuni des forces supérieures, avec lesquelles ils le tenaient enfermé en Bavière, après
s'être emparés de la forteresse d'Ehrenberg qui défendait l'entrée du Tyrol.Leur général, Schârtlin, montra l'intention de marcher vers le sud, peut-être contre Trente même. Quelle prise pour une armée protestante que celle de la représentation de l'Eglise catholique et des légats du pape ! Beaucoup des pères ne se crurent plus ou prétextèrent de ne plus se croire en sûreté à Trente. Pendant que les discussions théologiques se poursuivaient lentement et avec peine, l'archevêque de Corfou, dans la congrégation générale du 15 juillet, insista sur le fait que le séjour de cette ville était trop dangereux, et demanda la prorogation du concile. L'archevêque de Sienne approuva pleinement cette proposition. A partir de ce moment, les légats ne cessèrent de travailler directement ou par des moyens occultes au même but.
Ils le firent avec d'autant plus d'empressement que des opinions hétérodoxes et audacieuses se firent entendre au synode. On sait que de nombreux dignitaires del'Eglise.tels que les cardinaux Pôle, Contarini, Morone et bien d'autres, partageaient les idées de saint Augustin et de Luther sur la Justification. Dans la congrégation générale du 17 juillet, San Feliz, évêque de la Cava, sr. prononça si ouvertement et si distinctement pour cette opinion que les pères n'en furent pas peu émus et effrayés. Après la fin de la séance, l'évêque grec de Chiron, un des ultras de l'orthodoxie et un partisan dévoué de la cour romaine (^), s'écria à haute voix que son collègue de la Cava était ou d'une grande ignorance ou d'une grande arrogance. A ces paroles.
(') Conii)arez les événements de la congrégation générale du 29 décembrt 1546, dans Theinkr. t. 1, p. 347.
INTRIGUES DES LÉGAIS. 335
le champion passionné de la grâce divine se jeta sur le Grec, lui prit la barbe et lui en arracha plusieurs poils (*). On se figurera aisément le scandale que cette gaminerie provoqua dans la sainte assemblée. L'évêque trop violent fut incarcéré,' accusé devant le concile et condamné à en être exclu et à se rendre près du pape pour lui demander pardon de son forfait. Mais Paul III gracia San Feliz qui, autrefois, avait rendu des services importants au saint-siège, et qui put se retirer tranquillement dans son diocèse.
Cet événement fut une nouvelle raison pour les légats de travailler à la translation du concile. Ils cherchèrent donc d'abord à fatiguer les pères, en empêchant la fixation d'un jour déterminé pour la sixième session, dans laquelle les décrets sur la Justification et sur la résidence des évêques auraient dû être achevés. Leurs partisans remettaient toujours sur le tapis la question de la translation du concile. Les cardinaux impériaux, Madruzzo et Pacheco,cn étaient très mécontents, et à la congrégation du 30 juillet, une scène des plus violentes eut lieu entre eux et le président de Monte. Pacheco accusa sans détour les légats de falsifier les votes et de se passer arbitrairement de la volonté de la majorité du concile. De Monte, toujours prêt à prendra feu, repondit en parlant d'une partie plus saine et d'une partie moins saine de rassemblée. Une immixtion de Madruzzo donna à Monte l'occasion désirée de lui chercher querelle pour rendre impossible au concile le séjour ultérieur dans sa ville épiscopalc. En vain les évêques s'en mêlèrent-ils pour cx-
(') Theiner. t. I. p. 192.
horter les cardinaux à la modération ; en vain vit-on Tarchevêque de Palerme s'agenouiller au milieu de rassemblée pour demander, les larmes aux yeux, le rétablissement de la concorde et de la tranquillité. De Monte traita le cardinal de Trente d'une manière injurieuse, que Madruzzo sortit en disant : " Prenez mes paroles comme vous voudrez, je suis un gentilhomme, „ — c'était une allusion blessante à la basse extraction du premier légat. Mais de Monte avait obtenu ce qu'il cherchait depuis longtemps. " Si vous êtes noble, lui répondit-il, je ne suis pas vil, moi ; et je me rendrai dans un endroit où aucun gentilhomme ne pourra me tyranniser. „ 11 prédit ainsi la translation du concile dans une ville placée sous la juridiction papale. En effet, les légats reçurent un brefpontifical, datédu 3 août, qui les autorisait à transférer le concile dans n'importe quelle ville, à la condition d'être approuvés par la majorité des pères : il leur recommandait surtout la ville de Lucques (*).
En parcourant la correspondance des légats, on arrive à cette conclusion indubitable, que la colère de Monte était pour la plus grande part artificielle, voulue, destinée à créer par un conflit avec les cardinaux impériaux et surtout avec l'évêque de Trente, un excellent prétexte pour quitter cette ville (^). L'impression que ces événements produisirent sur ceux qui n'étaient pas initiés aux vrais motifs fut déplorable. Le général des Augustins, Seripando, homme savant, zélé, modéré, écrit dans son journal à la
(•) Pallavicihi, VIII, 8, 4.
(") Mbndham, p. 85 ss. — Raynaldi ad an. 1546, iir. 127,
SUCCÈS DKS LÉGATS. 337
date du 30 juillet : " Querelles puériles et sottes des Grands, de Monte, de ceux de Trente et de Jaên „ (^).
C'était moins puéril et moins sot que le bon Seripando le pensait. De Monte avait réussi à supprimer complètement Madruzzo, chef du parti indépendant, réformateur et impérial. Car il éleva contre lui auprès du pape des accusations si graves d'irrévérence envers les représentants du 3aint-père, que Madruzzo se vit attaqué et maltraité à Rome d'une manière réellement menaçante. Ce ne fut qu'à grande peine qu'il obtint sa grâce, et à la condition qu'il ne donnerait plus aux présidents l'occasion de se plaindre de lui. Nous voyons le concile épuré, de plus en plus,de tous ceux qui professaient des idées de réforme et une indépendance relative envers la cour romaine. L'évêque de Fiesole était profondément humilié; celui de la Cava, quoique homme de confiance de l'empereur, et son représentant même,jusqu'à un certain point, au concile 0, était ignominieusement chassé ; le cardinal Madruzzo était enchaîné. " Nous accordons une liberté complète de s'exprimer — c'est ainsi que les légats écrivent le 2 octobre 1546 f) — pour découvrir toutes les intentions, et parce que nous voyons qu'ils se blessent ainsi eux-mêmes aux pieds. „ Le cardinal Pôle ne prit aucune part à ces intrigues et menées. Quoiqu'il fût nominalement un des présidents, il se tenait éloigné d'une assemblée, qui abandonnait de plus en plus ses propres idées, modérées et conciliatrices. Sur la doctrine de la justification, il s'était exprimé d'une manière qui devait le rendre suspect aux
(1) Caleiczio, p. 189
C) Cela est prouvé par QuiRiNi, t. IV, p. 265-268.
(•) Mkndham. p. 90.
338 PREmÈRE ASSEMBLÉE DE TRENTE.
orthodoxes (*). Depuis ce temps, vers la fin de juin, il s'était retiré à Padoue, sous prétexte d'une santé affaiblie. Cette même raison lui servit pour ne pas obéir aux injonctions de Paul d'avoir à retourner à Trente Q et pour obtenir, au mois d'octobre, un congé définitif 11 refusa dorénavant, de la manière la plus formelle, de dire même son opinion sur les sujets traités au concile (*). La méfiance envers le pape était si grande que l'empereur se montrait convaincu que Pôle avait été nommé un des légats, exclusivement pour tromper le monde par ce personnage, connu pour être animé d'un esprit conciliant et favorable au synode (*).
Débarrassés de tous ces adversaires. Monte et Cervino espéraient pouvoir briser facilement la résistance de quelques prélats contre la translation du concile. Les protestations des ambassadeurs de l'empereur n'eurent pas d'autre conséquence que de les irriter, de sorte qu'ils travaillèrent encore plus assidûment à la réalisation de leur dessein ('). On promit sa grâce complète au cardinal Madruzzo à la condition qu'il favoriserait auprès de l'empereur l'éloignement du concile de sa propre ville. Dans leurs lettres confidentielles, adressées à des collègues influents à Rome, les deux légats dirent franchement que la guerre d'Allemagne n'était qu'un prétexte pour la translation.
(») Pallavicini, vin, 2. 2.
(«) Lettre de Pôle k Paul III, 26 août 1546; QuiRiNi, t. IV. p. 37.
(•; QuiRiNi, t. IV, p. 182, 189, 199.
(*) Lettre de l'empereur h Jean de Vega, 3 avril 1546; Maygnikr. t. I, p. 408 note.
(•) Lettres des légats au cardinal caniérier (Raynaldi ad. an. 1546. nr. 128) ; au cardinal Farnèse, 25 juillet (QuiRiNi. t. IV. p. 275) ; au cardinal Maffei. 25 juillet (Quirini. t. IV. p. 276).
Cela nous rappelle évidemment la colère artificielle de Monte contre Madruzzo! Ils ajoutèrent que cela était d'autant plus important qu'il s'agissait maintenant de décider les droits de l'épiscopat vis-à-vis du saint-siège, et qu'on serait bien plus sûr des décisions du concile dans une ville papale, comme Bologne, que dans la ville impériale de Trente. — Tels étaient les procédés de cette diplomatie romaine qui aimait tant à se prévaloir de motifs pieux et religieux ! Ayant gagné le pape, les légats furent sur le point de proposer la translation à la congrégation générale (^). Mais alors l'empereur entra en scène de la manière la plus résolue et décisive. Il avait résisté avec succès aux protestants et réussi à se joindre aux troupes espagnoles, italiennes, papales. Il était devenu plus fort que ses adversaires. Sa position était très bonne maintenant, et avec elle son autorité avait grandi. Lui, le champion de l'Eglise et de la papauté elle-même, ne pouvait pas être négligé dans ce moment. Or, il déclara péremptoirement au pape et à ses propres ambassadeurs à Trente, qu'il ne souffrirait jamais la suspension ou la translation du concile. 11 proféra des menaces directes contre le cardinal Cervino qu'il croyait son adversaire le plus zélé et le plus dangereux, et demanda même son rappel au saint-père (^). Il fit savoir à celui-ci qu'il ne porterait plus aucun secours à l'Eglise, si le concile ne continuait ses délibérations à Trente même, et qu'il ne souffrirait en aucun cas que les évêques espagnols quittassent cette ville pour prendre part à un synode assemblé dans une autre.
0) Pallavicini. VIII, 8. 5.
(') Lettre de l'empereur h Jean de Vega, son ambassadeur à Rome, 31 juillet; Maurenbrecheb, p. 72.
Le pape et ses légats n'eurent pas le courage de rompre ouvertement avec le monarque puissant qui tenait entre ses mains le sort de TEglise. Ils aimèrent mieux céder pour le moment et attendre un temps plus propice à la réalisation de leurs desseins. Dans la congrégation du 13 août, Monte déclara, à la surprise générale : que dans les dernières semaines on avait peu fait, à cause du passage des troupes et du cardinal Farnèse, se rendant à la cour de l'empereur; mais que maintenant, les affaires marchant très bien en Allemagne, il fallait reprendre sérieusement les travaux de rassemblée, et que personne n'aurait à quitter Trente, toute crainte d'un danger ayant disparu. Les évêques qui étaient déjà partis, furent rappelés par des exprès envoyés par les légats (*).
En effet, Cerv^ino, bien meilleur politique que l'irascible de Monte, avait imaginé un nouveau plan de campagne et persuadé à son collègue de l'accepter. Leur intention était de faire agréer et publier les décrets concernant la Justification, qui devaient rendre impossible pour toujours au luthéranisme de s'infiltrer dans la doctrine catholique. L'hérésie, vaincue sur les champs de bataille allemands par les armes de l'empereur, serait ainsi battue de même sur le terrain dogmatique. Ce résultat obtenu — après deux mois environ — on pourrait reprendre les essais de transférer le concile ou de le suspendre indé* fîniment.
Les légats gagnèrent à ce nouveau dessein l'assentiment du pape. Le cardinal Farnèse fut chargé de préparer le terrain auprès de l'empereur. U eut à lui
(0 Pallavicini, t. VIII, p. 10, 4.
parler encore une fois de la translation de rassemblée (août 1546). Comme il ne pouvait plus alléguer les dangers de la guerre, il choisit comme prétexte la violation de la liberté du concile, qu'il disait avoir été violée par la conduite impérieuse et arrogante du cardinal de Trente et par les menaces proférées de Charles lui-même contre le légat Cervino. 11 prétendait que la majorité des pères exigeait ce changement, de sorte qu'en cas d'une mort subite du vieux pontife, il y aurait danger de schisme pour le concile et pour le monde chrétien entier. Toutes ces choses, disait Farnèse, militent en faveur de la translation du synode à Lucques, à Ferrare ou dans une autre ville italienne, indépendante du pape et agréable à l'empereur (^).
Ses raisonnements n'obtinrent pas l'assentiment de Charles-Quint. En effet, lui et les prélats qui obéissaient à ses ordres, partaient d'un point de vue diamétralement opposé (automne 1546). lis voulaient que le concile continuât à Trente même, mais qu'il s'occupât d'abord exclusivement des travaux de discipline et de réforme, en laissant de côté la doctrine de la Justification et les dogmes en général, pour ne pas prouver trop tôt aux protestants, qu'en réalité il s'agissait, dans la guerre actuelle, de leur religion et de leurs consciences; avant que l'empereur eût achevé sa victoire par la destruction de la Saxe, de la Hesse et de leurs alliés {^). On vit donc à Trente les papistes hâter les travaux sur la Justification, et les impériaux les retarder autant que possible.
(') Lettre de l'empereur h Vega, 30 avril 1546; Maubfkbrkcher. p. 78*. (•) Instructions impériales ; Matgnier. t. 1 passim.
Le cardinal de Sainte-Croix — Cervino — dont Timagination fertile ne manquait jamais d'expédients, eut alors une nouvelle idée , destinée à réconcilier les intérêts de l'empereur et du pape par des concessions mutuelles. Il offrit de renoncer à la publication momentanée de la doctrine de la Justification, pour donner à l'empereur le temps d'anéantir complètement les armées protestantes. Charles, de son côté, devait permettre la suspension du concile, d'abord pour six mois, et la remise de toute réforme disciplinaire au pape. Les légats conclurent dans ce sens un projet de traité avec les représentants de l'empereur à Trente. Mais cette convention ne fut pas approuvée par Charles- Quint (décembre 1546). Alors les légats, irrités de se voir contrecarrés continuellement par ce prince, rompirent les négociations, et de Monte exhorta les pères; dans l'après-midi du même jour (20 décembre), à fixer une date pour la [publication solennelle des décrets sur la justification. En vain Pacheco et les autres prélats espagnols s'y opposèrent-ils ; en vain échangea-t-on de nouveau des paroles aigres et blessantes, jeu dans lequel de Monte et Pacheco excellèrent comme à l'ordinaire : la majorité italienne, toujours servile, décida que la publication aurait lieu à la sixième session, le 13 janvier suivant (29 décembre). C'était une nouvelle preuve du peu de fondement de l'affirmation que le concile était, à Trente, trop sujet à l'influence de l'empereur. Les légats, à cette occasion^ obtinrent encore un autre succès, en empêchant pour la seconde fois l'achèvement d'un décret sur la résidence des évéqucs. Car d'un côté, ils ne voulaient pas laisser arracher au pape le droit de