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LE DOGME DE LA JUSTIFICATION

dispenser de la résidence et d'accorder à un prélat plusieurs évêchés, soit par faveur soit moyennant finances ; et d'autre part ils craignaient qu'on ne déclarât à cette occasion l'institution des évêques faite par Jésus-Christ directement, tandis que la cour romaine ne leur accordait qu'une institution indirecte, par l'intermédiaire du pape. Malgré l'absence des ambassadeurs de toutes les puissances séculières — car elles voulaient encore ménager les protestants d'Allemagne — la sixième session fut de la plus haute importance. On y publia les chapitres et canons sur la doctrine de la justification, qui sanctionnaient à jamais la division du monde chrétien en deux grandes Eglises hostiles. Ce fut un moment décisif. Le concile statuait, par le cinquième chapitre, que le commencement de la Justification est la grâce prévenante de Jésus-Christ, qui s'accorde sans aucun mérite préalable de l'homme, mais que celui-ci peut accepter ou repousser, de sorte qu'il a lui-même un mérite dans sa justification (chapitre VI) ; que, par sa bonne disposition pour la foi, par le repentir, par les bonnes résolutions, par la mortification de la chair, par l'obéissance envers les commandéments de l'Eglise, par les bonnes œuvres (chapitres X et XVI), tout croyant peut espérer obtenir la grâce divine, mais que personne n'est sûre de la posséder (chap. IX); c[u un péché mortel a pour conséquence la perte de la grâce, même si la foi est restée intacte (ch. XV). Or, toutes ces propositions sont diamétralement opposées à la doctrine protestante. Elles furent affirmées et expliquées d'une manière encore plus précise par 33 canons, qui contenaient des anathèmes contre toutes les opinions contraires.

Le concile n'eut plus, dès lors, aucun égard pour Tempereur, rassemblée était complètement sous la direction de Cervino, dont le zèle clérical était augmenté par sa haine et son désir de vengeance contre Charles. Dans la même session, on résolut de faire le procès à tous les evêques qui ne se seraient pas présentés à Trente, sans pouvoir alléguer d'excuse suffisante. La majorité ne cacha point qu'elle voulait surtout frapper les évéques d'Allemagne Q. On défendit aussi aux prélats présents de quitter la ville jusqu'à la prochaine session, sous peine d'excommunication et de perte de tous les bénéfices et revenus ecclésiastiques.

Le pape non seulement approuva les décrets de la sixième session, mais pour récompenser le concile de ne pas s'être occupé de la résidence des évêques, il publia aussi, de son propre mouvement, une bulle prescrivant aux cardinaux qui possédaient plusieurs évêchés, d'en choisir dans six mois ou, à certaines conditions, dans une année, celui qu'ils désiraient conserver, et de se démettre des autres. Il est vrai que cette bulle, destinée à tromper l'opinion, resta lettre morte. Sous des prétextes différents, les cardinaux continuèrent à se procurer un nombre aussi considérable que possible de riches bénéfices (^). Quelques-uns d'entr'eux renoncèrent, il est vrai, à la pluralité des évêchés ; mais ils se réservaient sur ceux qu'ils cédaient, tant de pensions et de revenus qu'ils n'y perdirent presque rien au point de vue pécuniaire (*).

(1) PALLAvicmi Vlïl, 18, 13 ; IX. 1. 1.2.

(*) Lettre de Diego de Mendoza h l'empereur, 14 juillet 1547 ; MATGmsR, 1. 1, p. 459, note.

(•) Lettre du cardinal du Bellay au roi Henri II ; v. Drufpkl, t. I, p. 115-

Les pères assemblés à Trente travaillaient avec zèle et diligence pour entourer le système dogmatique de TEglise de remparts nouveaux contre toute invasion de l'hérésie. Combien s'étaient trompés tous ceux qui avaient espéré que cette réunion amènerait une réconciliation avec les protestants ! Tandis que le décret de réforme sur la résidence des évêques, repris maintenant pour la troisième fois, ne progressait que péniblement, on développa avec une rapidité surprenante un nouveau décret dogmatique sur les sacrements. Dans les conciles antérieurs, on n'avait pas attaqué les hérésies en général, mais les hérésiarques personnellement, et de cette sorte on leur avait donné le droit et l'occasion de défendre leur manière de voir devant l'assemblée même. A Trente, on procéda autrement. Paul 111 craignait qu'en appelant les protestants devant le concile, il ne s'y produisît des dissentiments, et qu'on ne montrât au monde qu'un certain nombre d' évêques penchaient au fond vers plusieurs doctrines des luthériens. Il ordonna donc de ne mentionner aucun nom, excepté celui de Luther lui-même qui venait de mourir et qui partant ne pouvait plus nuire, et d'éviter toute procédure juridique et contradictoire. De cette manière, on pouvait battre et exécuter facilement des ennemis absents ! Le concile décréta quatorze articles sur les sacrements en général, dix'-sept sur le baptême et quatre sur la confirmation. On y statua de nouveau, que le nombre de sacrements était de sept, que les prêtres seuls avaient le droit de les administrer, qu'ils étaient indispensables pour la grâce divine, qu'ils différaient en rang selon leur dignité et importance, que le baptême était nécessaire et effectif pour la rémission des péchés,

et que la confirmation avait un caractère sacramentel. La discussion des théologiens et des prélats porta principalement sur la question de savoir, s'il était nécessaire pour la validité d'un sacrement, que celui qui le dispensait, le fit avec une complète intention ? A la fin, la majorité décida que cette dernière condition était oqligatoire : en opposition avec Topinion des réformateurs et même de quelques-uns des évêques.

Le combat fut plus vif et plus acharné sur le décret de la résidence des évoques. Le pape peut-il ou non dispenser les prélats de ce devoir? Il le peut, si cette obligation est de droit humain, historique; il na pas le privilège de le faire, si Dieu même a imposé aux évêques la résidence. Cette dernière opinion fut surtout défendue par les Espagnols. Le plus célèbre de leurs théologiens, le dominicain Barthélémy Carranza, plus tard archevêque de Tolède et primat de toutes les Espagnes, écrivit à Trente sur cette matière un livre spécial qu'il dédia aux évêques de sa nation (*). Ce n'était pas une pure question de théorie, sans valeur pratique, comme les légats le voulaient faire croire. Six fois déjà les con-» ciles avaient défendu l'absence des évêques de leurs dio-? cèses : mais ces lois étaient restées sans aucun résultat, parce que les papes avaient accordé toujours des dis-^ penses avec la plus grande facilité. En 1538, les cardinaux eux-mêmes avaient constaté qu'il n*y avait pïesque aucun évêque qui résidât régulièrement ! (^) Evidemment, il fallait mettre un terme à un état de choses si pernicieux!

Q) Il fut publié K Anvers, en 1554; on le trouve chez Le Plat, t. III^ p. 522-584.

(«) Le Plat. t. IL p. 601.

Les prélats indépendants désiraient en outre imposer au pape le choix d'évéques dignes et capables, tandis que les légats et leurs partisans ne voulaient entendre parler que d'une humble demande à adresser au saint-père (*).

Malgré la longue durée de ces luttes, le résultat final était facile à prévoir. Tandis que le nombre des tUtratnontains^ c'est-à-dire des non-Italiens, n'augmentait que fort peu, une quantité de plus en plus considérable d'évéques italiens se rendaient à Trente. Ils savaient qu'ils étaient sous les yeux du pape et de l'inquisition romaine ; et que s'ils se comportaient bien, ils pouvaient espérer des récompenses, de l'avancement, même le cardinalat, but de toutes les ambitions. Ils étaient unis par les liens de la nationalité à cette papauté qui, de plus en plus, avait pris un caractère exclusivement italien. Ils étaient peu touchés du désir ardent des autres peuples, de voir opérée des réformes sérieuses. Aussi firent-il valoir à Trente, avec une hardiesse de plus en plus grande, leur supériorité numérique contre tous les vœux et toutes les propositions des prélats étrangers. Déjà l'évêque de Saluées avait osé contester au concile l'autorité universelle, parce que le pape n'y assistait pas, et parler des " renardeaux espagnols „ qui travaillaient clandestinement à soumettre le pontife au synode Q. Le stratagème, par lequel les curialistes avaient déjà réussi plusieurs fois à vaincre leurs adversaires en les intimidant, fut employé de nouveau. Dans la congrégation du 24 février 1547, Braccio

(') Raynaldi ad. an. 1547, n° 3.

(*) Congrégation générale du 15 janvier 1547 ; Thetnkr. t. I. |». 383.

Martelli, évêque de Fiesole, qui, quoiqu' Italien, était un des prélats les plus indépendants et les plus courageux du concile, se plaignit que, pour certains cas, on voulait faire des évêques les délégués du saint-siège dans leurs propres diocèses, tandis que, en réalité, ils y possédaient tous les droits spirituels sans aucune restriction. Alors, tout à coup, Pighino, évêque d'Alife, conseiller le plus intime du cardinal de Monte (*), se leva impétueusement et, en sa qualité d'auditeur de la chambre pontificale, exigea de Martelli, avec des imprécations passionnées, le manuscrit du discours qu'il venait de prononcer, pour pouvoir lui faire le procès pour paroles hérétiques contre Tautorité du saint-siège. Cette déclaration déchaîna dans l'assemblée un orage terrible. Avec beaucoup de raison, tous les prélats étrangers et impériaux protestèrent contre cette procédure qui devait détruire toute liberté dans le concile. Le cardinal de Jaên, les évêques de Calahorra et de Castellamare défendirent ardemment les droits du synode. Mais un autre auditeur de la chambre pontificale, Cicala, évêque d'Albengue, vint au secours de son collègue, en appelant Tévêque de Fiesole un hérétique relaps. Et, il semblait que Monte luimême voulait profiter de cette occasion, pour soumettre le concile au bon plaisir du parti papal. Car, en menaçant plusieurs fois Martelli d'excommunication, il le força à lui livrer son manuscrit. Mais les curialistes étaient allés trop loin. L'archevêque titulaire d'Armagh (en Irlande), qui avait été jusqu'alors un de leurs sectateurs les plus dévoués, remarqua qu'il avait entendu récem-

(•) Relazione de Matthieu Dandolo; Albert, Relazione vetuH al Scnato^ t. VII. p. 354.

ment de la bouche du pape lui-même, que celui-ci voulait laisser au concile une liberté illimitée de paroles et de propositions. L*évêque de Calahorra demanda la permission de quitter un concile où Tonne pouvait plus parler et voter selon la conscience. Alors, les légats s'aperçurent qu'ils avaient dépassé le but. De Monte, quoique de jla manière la plus réfrognée et avec des reproches amers contre le concile et surtout contre Martelli, rendit à Tévêque son manuscrit. Le cardinal de Sainte-Croix — Cervino — blâma même les deux auditeurs de leur zèle mal placé, et d'avoir usurpé les droits des présidents. Cependant, malgré cette retraite simulée, une victoire, partielle au moins, resta à la faction papale. Le parti indépendant, intimidé par les coups qu'on ne cessait de lui porter, fléchit sur toutes les questions pendantes. Les légats réussirent à écarter du décret de la résidence, la mention des cardinaux, demandée continuellement et avec la plus grande instance par les évêques espagnols. Il est vrai que le pape lui-même avait cru la chose assez importante pour adresser sur cette question aux Espagnols, une lettre pleine de reproches (^). Quant à Pighino, que les légats avaient blâmé publiquement devant le concile, ils le recommandèrent en secret au pape qui continua à lui prodiguer des récompenses.

La septième session solennelle eut donc lieu le 5 mars 1547. On y publia les décrets sur les sacrements et sur la résidence des évêques. Ce dernier décret évitait de décider la question si importante : si l'obligation de résider était d'origine divine ou humaine } Il défendait seulement

(t) l^B Plat, t. m, p. 509 ss,

de réunir dans la même personne plusieurs evcchés, paroisses ou autres bénéfices ecclésiastiques. Il ordonnait, que tout évcque élu, eût à se faire consacrer dans le délai de six mois. Il soumettait les candidats à la prêtrise à un examen devant Tévêque diocésain, et il donna à ce dernier le droit de visiter et de réformer toutes les églises de son district et même le chapitre de sa cathédrale. Tout cela, c'étaient des prescriptions excellentes. Mais comme les légats avaient obtenu qu'on fit précéder le décret de la formule : sans diminuer en aucune manière l'autorité du saint-siège, — ils avaient rouvert grandement la porte à tous les abus de la cour romaine ; surtout en omettant la déclaration que la résidence était imposée aux évêques par Dieu même. Le droit du pape de dispenser de ce devoir resta debout, l'intrigue et l'argent purent se moquer de nouveau des lois les plus sévères et les plus nécessaires de l'Église!

La séance du 5 mars était destinée à clore provisoirement les travaux du concile. Sans s'en douter, l'assemblée était à la veille d'une véritable catastrophe.

On a vu qu'elle avait dû son existence à la conviction de Paul III, qu'il ne pouvait plus se passer de la bonne volonté de l'empereur, pour sauver l'Eglise des dangers qui, de tous les côtés, s'élevaient contre elle, et qui surtout menaçaient l'existence du catholicisme en Allemagne, €n Hongrie et en Pologne. Pour assurer à la papauté l'assistancee du glaive puissant de Charles-Quint, il avait réalisé le désir de l'empereur, en convoquant la représentation de l'Eglise dans une ville située dans l'empire €t se trouvant sous l'influence directe des Habsbôurgs.

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